Ahmed Harezni : «Avons-nous réellement été des démocrates à  l’époque ?»

«Personne ne peut nier que nous avons tous, d’une manière ou d’une autre, participé à la création de ce climat de confrontation, ne serait-ce qu’à travers nos évaluations erronées des rapports de force, des moyens que nous avions l’intention d’utiliser…»

Lors des auditions publiques de l’IER, il avait déclaré : «Nous n’étions pas des anges non plus». Ses déclarations à propos de ce qu’il appelle la responsabilité «partielle» du mouvement démocratique pendant les années de plomb ont été froidement accueillies par certains militants de gauche. Considéré comme l’un des animateurs de la GSU, Ahmed Harezni a purgé douze ans de prison avant d’être relâché en 1984. Il militait, lors de son arrestation, au sein du mouvement marxiste-léniniste Linakhdoumi Echaab. Dans cet entretien il réitère ses positions en les clarifiant davantage.

La Vie éco : Votre témoignage lors des auditions publiques de l’IER a suscité beaucoup de remous…
Ahmed Harezni : Je dois dire que la très grande majorité des réactions que j’ai reçues directement ont été favorables. Elles viennent de différents horizons notamment de tous les partis de la gauche y compris des membres de la GSU et de mon courant. J’ai entendu dire qu’il y a des gens auxquels mon témoignage n’a pas plu. Il y en a sûrement. Cela dit, personne ne m’a jamais directement communiqué sa désapprobation. Si vous connaissez des gens qui n’ont pas aimé mon témoignage alors à vous d’éclairer ma lanterne. Le dernier communiqué de l’AMDH, même s’il ne vous cite pas nommément, parle de l’utilisation de certains témoignages qui évoquent de la responsabilité partagée…
Si on incrimine l’utilisation qui a été faite de ma déclaration, donc ce n’est pas moi qui suis concerné. Si c’est moi, alors il faut me nommer. Ceci dit, je n’ai pas encore vu le communiqué dont vous parlez. Le seul communiqué que j’aie vu à ce jour est celui d’Annahj Addimocrati, qui est d’ailleurs parti d’un malentendu. Ils ont compris, malheureusement, que lorsque je parle de responsabilité «partielle» du mouvement démocratique pendant le règne précédent, c’est pour suggérer qu’ils ont, eux aussi, commis des abus du même type que ceux commis par l’Etat à cette époque. Ce qui n’était pas du tout dans mon intention. Ce que j’entends par responsabilité «partielle» du mouvement démocratique dans tout ce qui s’est passé, c’est le climat de confrontation qui a régné durant cette période. Personne ne peut nier que nous avons tous, d’une manière ou d’une autre, participé à la création de ce climat de confrontation, ne serait-ce qu’à travers nos évaluations erronées des rapports de force, des moyens que nous avions l’intention d’utiliser… Comment nier qu’un acteur, quel qu’il soit, et dans quelque situation qu’il soit, à moins qu’il soit un ange ou à moins qu’il ne soit pas un acteur du tout, n’ait eu aucune responsabilité dans une période historique donnée. Je n’imagine pas qu’on puisse être un acteur sans commettre des erreurs. Nous avons indéniablement et inévitablement commis des erreurs. Reconnaître ces erreurs-là n’est même pas une question de courage. C’est une simple question de conséquence et d’objectivité. Dans tous les cas, quand j’ai ébauché notre critique, il s’agissait d’une autocritique qui n’engageait que ma propre personne. J’ai dit que moi, Ahmed Harezni, je n’étais pas si démocrate que ça pendant la période en question. Maintenant, si les autres considèrent qu’ils étaient entièrement démocrates, cela les regarde.

On dit que le témoignage sur les années de plomb n’était pas le moment adéquat pour faire son mea culpa…
Franchement, je ne me suis jamais imaginé, dans une telle circonstance, raconter simplement la torture dans tous ses détails. Ce qui est important pour moi, et c’est ce que certains amis ne réalisent pas, c’est qu’au-delà de ces auditions publiques, ce qui est en jeu, c’est la transition démocratique, c’est le passage à l’Etat de droit et ce passage, comme vous le savez, n’est pas souhaité par tout le monde. Cette transition fait l’objet de beaucoup d’obstructions.
Personnellement, je ne pouvais me comporter simplement comme une victime qui vient raconter les péripéties par lesquelles elle est passée. Je me devais de prendre acte, d’abord, de l’importance de la circonstance, tout en essayant de lui donner toute la portée qu’elle a et qui ne se réduit pas, justement, à de simples témoignages. À mon sens, il fallait, d’une manière claire et nette, prendre position pour la poursuite de ces témoignages, ce qui n’était pas complètement acquis.
Maintenant, la finalité de ces auditions, c’est de pouvoir tourner la page et passer à autre chose. Alors, en tant que militant politique qui pense à l’avenir du pays et non comme une simple victime, je me devais, autant que faire se peut, de contribuer à faire de ce moment un réel moment de passage.

Que vous inspirent les auditions parallèles que compte organiser l’AMDH ? Vous pensez que cela peut aider à tourner la page ?
Et ces auditions parallèles se distingueraient en quoi de celles organisées par l’IER ?

Notamment par la possibilité pour les témoins de citer les noms de leurs tortionnaires…
Sur ce point, je crois que nos amis de l’AMDH font preuve de très peu de clairvoyance. Ils pensent peut-être hausser la barre quand ils disent qu’il faut citer les noms des tortionnaires. Or, en fait, c’est baisser la barre très bas, parce que dans un témoignage individuel, quels sont les noms qui vont apparaître? C’est évidemment les noms des sous-fifres et des exécutants. Je ne pense pas qu’avec çà on va pouvoir faire grand- chose. Alors que, de la manière dont les choses se passent actuellement, c’est tout un système de gouvernement qui est jugé.
Nous sommes tous, moi et les collègues dont je parle, venus de l’école marxiste au sens large, et c’est une école qui nous a appris que ce ne sont pas les individus qui font l’histoire, surtout quand il s’agit de petits tortionnaires qui ne valent même pas la peine qu’on prononce leurs noms.
Malheureusement, l’AMDH est en train de se jeter dans une surenchère qui, de toute manière, sera vaine et, d’ailleurs, je ne prédis pas beaucoup de succès à ces auditions parallèles qu’ils veulent organiser, si jamais ils les organisent.

Ahmed Harezni
Ancien prisonnier politique
«Citer les noms des tortionnaires ? On aura juste ceux des sous-fifres et exécutants alors que, de la manière dont les choses se passent actuellement, c’est tout un système de gouvernement qui est jugé. Nos amis de l’AMDH font preuve de très peu de clairvoyance.».