Aherdane et Laenser : César a pardonné à  Brutus

Destitué en 1986 de la présidence du Mouvement Populaire, Aherdane aura mis de longues années pour se réconcilier avec son ex-protégé.
Tout les oppose : l’un est un politicien madré et patriarche exaspérant, discoureur hors pair, l’autre, prototype du technocrate politicien, est une force tranquille.

En octobre 1986, un coup de tonnerre secoue la vie politique marocaine. Au théâtre Mohamed V, devant des centaines de personnes, huit membres du Mouvement populaire, qui avaient mijoté leur coup depuis longtemps, débarquent Mahjoubi Aherdane de la présidence du mouvement. Le putsch ne s’arrête pas là . Aherdane est exclu du parti qu’il avait fondé, il y a une trentaine d’années, pour dénoncer les abus de l’Istiqlal.
Le vieux chef berbère se voyait confisquer un parti avec qui son nom se confondait souvent. Le congrès détrônait le chef et déléguait ses pouvoirs à  huit secrétaires nationaux, parmi lesquels se trouvaient Mohamed Taquiallah Maâ Al Aà¯nain, Moulay Ali Alaoui, Mbarek Zemrag, Mahmoud Archane, Saà¯d Ameskane et Mohand Laenser, devenu coordinateur national. C’est contre ce dernier que la rancÅ“ur d’Aherdane va être la plus tenace. Comment pardonner à  quelqu’un qu’il avait parrainé, couvé… Qu’il considérait comme son fils politique. L’image du jeune Brutus poignardant le vieux César a été souvent évoquée par la presse de l’époque. Mais le jeune ministre des PTT qu’est Laenser à  l’époque n’en a cure. Il triomphe et personne ne l’empêchera de savourer son nouveau statut de chef. Les harakis vont découvrir un secrétaire général timide, peu loquace et presque réservé. Alors que la plupart d’entre eux vont vite s’y faire, certains auront toujours la nostalgie de ce chef autoritaire qu’était Aherdane. Politicien rusé, patriarche exaspérant, discoureur hors pair. Il est excessif mais souvent franc… Il est intelligent mais surtout brouillon. Quand il s’adresse à  ses ouailles, les mots giclent, éclaboussent… Quand il apostrophe ses adversaires, les phrases débordent, brûlent. La politique se résume chez lui au discours et l’action se confond avec la passion. D’ailleurs, à  Marrakech, en 1989, une déferlante de tribus harakis le porte à  la tête du MNP, un MP cloné. Un MNP qui n’aura pour tâche que de rendre à  Aherdane son lustre d’antan, s’ il l’avait jamais perdu. Sa traversée du désert n’aura été qu’un court intermède dans une longue carrière politique qu’il commence par un coup de gueule contre les Français et qui passe par un autre coup de gueule contre l’Istiqlal et qui continue par des coups de gueule contre les harakis…
Des coups de gueule dont Mohand Laenser, quant à  lui, n’est pas coutumier. Il donne l’impression d’être entré en politique par effraction. L’engagement politique est pour lui un sacerdoce dont il accepte les contraintes. Ce technocrate d’origine modeste a gravi brillamment les échelons de l’administration… Un pied de nez à  tous ceux qui ne misait pas un dirham sur lui… Un défi à  ces politiciens chevronnés qui monopolisent la vie politique. Avec lui, la génération de l’après-Indépendance, celle qui n’a pas fait le coup de feu contre le Protectorat, arrive au pouvoir. Il est la parfaite incarnation du technocrate ayant réussi sa reconversion politique. Preuve en est : sur les hauteurs d’Immouzer des Marmouchas, il se taille un fief. Il est désormais un «Amghar» comme celui qui l’a fait.
D’ailleurs, en politique comme en amour, la rancune ne paie jamais. Aherdane et Laenser se retrouvent une vingtaine d’années après leur brouille. La page est définitivement tournée… Le vieux chef d’Oulmès a pardonné à  son ancien protégé… A eux deux, ils entendent faire renaà®tre le MP… Et ça a l’air de marcher. Depuis trois ans, la relation entre les deux hommes s’est nettement améliorée. Ils se rencontrent souvent et planifient ensemble les actions de leurs troupes. Au Parlement, la coopération entre les deux camps s’est muée petit à  petit en une fusion complète. Dans les communes, les élus des deux partis essaient, souvent sous la pression de leurs chefs, de s’entendre. Ils ont conscience que les défis à  venir ne peuvent être relevés que dans l’union. Sans hésitation et surtout sans égoà¯sme. Une partie loin d’être facile mais qui est cruciale… Aherdane y joue sa place dans l’histoire, Laenser son avenir politique.

Mahjoubi Aherdane et Mohand Laenser, le père et le fils enfin complètement réconciliés.