Abderrahim Bouabid, les mémoires de la discorde

Publiés par la fondation Abderrahim Bouabid et relatant des faits de la période 1942-1961, ils suscitent des protestations chez l’Istiqlal et la Mouvance populaire.
Mahjoubi Aherdane, Allal El Fassi, Abdelkrim Khatib, Mahjoub Benseddik critiqués.
L’istiqlal crie officieusement au sabotage de la Koutla.

Mohand Laenser en a gros sur le cœur, à propos des mémoires de Abderrahim Bouabid : «Je trouve que c’est malsain et très maladroit, d’autant plus que la personne n’est même plus là pour être confrontée. […] Quand on voit ce qui a été dit sur Si Aherdane, qu’il a été le casseur de la Chambre constitutionnelle… Ce n’était [tout de même] pas une affaire entre deux ou trois hommes, c’était toute une Chambre, avec une soixantaine de membres. Si la majorité a suivi M. Aherdane, cela veut dire que la majorité n’était pas d’accord avec la mainmise que l’on voulait justement établir sur cette institution». Le secrétaire général du Mouvement populaire n’est pas le seul à s’indigner. La publication des mémoires du défunt leader socialiste aura dérangé plus d’un doyen de la politique marocaine encore en activité. Certes, ses écrits traitent de l’Histoire, de «faits dépassés qui ne doivent pas engager l’avenir», explique-t-on du côté de l’Istiqlal, mais en coulisses, on n’exclut pas l’idée que la publication des mémoires de Abderrahim Bouabid à un moment pareil relève d’une «machination pour faire avorter ce travail en commun que nous voulons faire avec l’USFP»- entendez-là la relance de la Koutla – , signalent les plus virulents. En fait, les Istiqlaliens iront jusqu’à discuter de ces fameux mémoires lors de la réunion de leur comité exécutif le mardi 24 janvier. Ce ne sera bien sûr pas le seul sujet brûlant de la séance, le retrait du secrétaire général de l’UGTM, Abderrazak Afilal, du Comité exécutif de l’Istiqlal, et ses implications pour la course à la présidence du parti, faisant largement concurrence à la plume impitoyable du défunt Bouabid. On aurait quand même pu espérer un sursaut quelconque après avoir lu ce que ce dernier avait écrit sur son ancien parti : «Le trait marquant, et quelque peu affligeant, était de voir les dirigeants de l’Istiqlal abandonner toute attitude de simple dignité devant le nouveau maître du jeu qu’était [Ahmed Réda] Guédira. Et celui-ci ne manquait aucune occasion pour le leur faire sentir. […] Même Allal El-Fassi, avec son passé, ses susceptibilités, était contraint dans la presse de son parti de faire l’éloge de l’intelligence politique du directeur du cabinet du Prince [Le futur Hassan II]. Parfois, il attendait deux heures, dit-on, avant de pouvoir bénéficier d’un entretien avec Guédira».

Des portraits sans concessions
Rédigés au début des années 1980, alors qu’Abderrahim Bouabid était assigné à résidence à Missour, les documents publiés font partie d’une série de manuscrits inachevés couvrant différents évènements survenus entre 1942 et 1961. Les écrits ne se suivant pas dans un ordre chronologique, la Fondation Abderrahim Bouabid a décidé de publier les mémoires par passages, au sein de la collection Archifab. Les écrits, qui traitent du renvoi du gouvernement Abdallah Ibrahim et de la mort de SM Mohammed V, sont également parus dans les colonnes des journaux de l’USFP, Al Ittihad Al Ichtiraki et Libération.
Le contexte expliquait-il la sévérité du jugement de Bouabid, notamment envers l’Istiqlal qui avait mené une forte campagne de presse à son encontre après la sécession de l’UNFP ? On trouvera également dans les mémoires un portrait très dur du fondateur du Mouvement populaire, Mahjoubi Aherdane, dont Bouabid qualifiera le parti d’«amalgame de notabilités, sans cohérence ni idéologie», ajoutant à propos de son secrétaire général : «Cet ancien officier de l’armée française, hier encore insignifiant, presque falot, a été utilisé, depuis l’indépendance comme l’un des porte-parole de la tendance berbère, plus spécialement anti-Fassie. Les derniers résultats des consultations communales témoignèrent de son insignifiance et de son incapacité totale à s’implanter dans le monde rural, cela malgré l’aide de l’appareil administratif et les subsides dont il bénéficiait largement. Il devait tout au palais royal. Et c’est cet homme-là qui avait été choisi pour «casser» dès sa naissance [la Chambre constitutionnelle]… Il n’échappa, à personne, que l’ancien petit caïd d’Oulmès, hier sous le protectorat sans envergure et sans audace, disposait aujourd’hui de hautes protections. Car, les pantins ne gesticulent pas tout seuls». La Vie éco n’a pu joindre, en dépit de tentatives répétées, le leader Amghar pour avoir sa réaction sur de tels propos.

Pas d’illusions cependant, Abderrahim Bouabid n’aura même pas épargné ceux qui à l’époque étaient les siens : dans ses mémoires, il avait reproché aux leaders de l’UNFP leur incapacité à «constituer une direction véritable et responsable, de définir une stratégie en rapport avec les données réelles de la situation».
Le portrait le plus frappant dans le document publié sera celui du Prince Hassan qu’on voit monter en puissance bien avant la mort de son père, et dont Bouabid désapprouvait les interventions politiques : «Le Prince héritier, Moulay Hassan, n’hésitait pas à utiliser l’autorité qui s’attachait à son nom et à son rang, pour agir ouvertement contre le gouvernement légal mis en place par son propre père. Il déclara plus d’une fois, qu’il était le premier opposant. Il se comportait en politicien, sans retenue», raconte Bouabid dans ses mémoires. Ainsi, à la suite du renvoi du gouvernement Abdallah Ibrahim, plusieurs leaders politiques convaincront le Roi Mohammed V de prendre la présidence du conseil du gouvernement, laissant à son fils le poste de vice-président. Ce dernier se verra pourtant déléguer tous les pouvoirs de président du conseil quelques jours plus tard. Dans ses mémoires, ce dernier écrira d’ailleurs que le Prince lui avait confié : «J’ai l’ambition de jouer un rôle dans la vie de mon pays. Tu sais, mon père est jeune encore.Je ne veux pas attendre de porter un «dentier» pour lui succéder… Voilà le fond de ma pensée».

Laisser faire les historiens
Que faire aujourd’hui d’un legs aussi sulfureux ? En fait, le plus gênant dans ces mémoires n’est pas le fait qu’un tel document existe : les Churchill, les Roosevelt, les De Gaulle ont aussi eu leurs dissenssions. Non, le problème réside plutôt dans le fait que plusieurs des hommes politiques cités dans les documents concernés sont toujours actifs politiquement, explique Mohamed El Ayadi, sociologue et historien,

Quant à ceux qui insistent que les écrits de Bouabid ont été publiés au mauvais moment pour la Koutla, Ali Bouabid, secrétaire général de la Fondation qui porte le nom de son père, réplique : «Cela fait 14 ans que nous attendons pour publier ces documents. Nous n’avons pas voulu le faire pendant la période de l’Alternance, à l’époque cela aurait complètement perturbé l’atmosphère d’apaisement. Maintenant, les choses sont passées, digérées, nous sommes capables de prendre du recul par rapport aux évènements de notre passé récent. Le rapport de l’IER le montre, cela s’inscrit dans cette dynamique», souligne-t-il tout en insistant que la décision de publier les mémoires était celle de la fondation et non pas du parti et que les membres de l’USFP ont eu connaissance en même temps que tout le monde. «Il n’y a jamais de moment tout à fait opportuns dans ce genre de situation, tant que les gens sont vivants et tant qu’il y a cette continuité entre le passé et le présent, ça n’est jamais le moment», ajoute Mohamed Al Ayadi.

Risque-t-on désormais d’assister à une riposte de l’Istiqlal ou de la Mouvance Populaire ? Peu de chance, pour les deux, le parti de Allal El Fassi étant d’ailleurs allé jusqu’à publier en Une de son journal, L’Opinion, un petit article au titre éloquent : «Le Parti de l’Istiqlal s’oriente vers l’avenir», histoire de bien montrer qu’il est disposé à passer l’éponge, du moins pour cette fois.
Du côté de l’USFP, Driss Lachgar, membre du bureau politique, se montre également conciliant. «Il ne faut pas oublier le contexte dans lequel ces mémoires ont été rédigés», explique-t-il, tout en indiquant que Abderrahim Bouabid avait plus tard collaboré avec l’Istiqlal, fondant, entre autres, la Koutla.

Mais là, peut-être que l’une des paroles les plus sages sera venue de l’un des individus critiqués par Bouabid. «D’une façon générale, le sujet qui se pose concernant le texte rédigé par feu Abderrahim Bouabid est, comme tout texte similaire, du domaine exclusif des historiens qui seuls sont compétents, pour les confronter et les commenter en vue de faire dégager la vérité historique, qui s’affermira avec le temps», conclut M’hamed Douiri, membre de la présidence du Conseil de l’Istiqlal et qui avait succédé à Bouabid au poste de ministre de l’Economie nationale et des Finances en 1960.

Les mémoires publiés ont été rédigés au début des années 80, alors qu’Abderrahim Bouabid était assigné à résidence à Missour.