A un mois du congrès, Chabat verrouille l’appareil de l’Istiqlal

L’Istiqlal est plus divisé que jamais et, pour la première fois, les sages prennent position. Hamid Chabat, SG sortant, a tout fait pour s’assurer une reconduction à l’unanimité. A défaut d’un accord avec Chabat, aucun candidat ne peut, statutairement, prétendre au poste.

La vie de l’Istiqlal n’a jamais été autant mouvementée que pendant ces six derniers mois. Même lors des moments les plus durs du parti, les Istiqlaliens ont toujours su trouver des issues pour rester unis derrière leur direction. «C’est connu, les Istiqlaliens sont des militants disciplinés, on ne peut jamais les voir protester ou s’inscrire dans un mouvement de contestation ou de réforme. Leurs différends, ils les règlent à travers les instances et organes du parti où ils peuvent s’exprimer librement», affirme Toufiq Hejira, président du conseil national du parti. C’est d’ailleurs cet esprit de «famille» que Nizar Baraka, ancien ministre des finances et actuel président du Conseil économique, social et environnemental, a invoqué, dans une lettre ouverte publiée, récemment, dans la presse pour tenter de raisonner sers frères du parti. N’empêche, le doyen des partis politiques marocains est aujourd’hui à la croisée des chemins, pour ne pas dire dans l’impasse. L’Istiqlal tiendra fin mars son prochain congrès, le 17e depuis sa création au début des années 30 du siècle dernier. La date du congrès, initialement prévue du 24 au 26 mars, a été reportée d’une semaine pour des raisons de logistique. Et pour la première fois, les Istiqlaliens vont au congrès divisés, avec un clivage nettement plus flagrant que celui de 2012, lorsque Hamid Chabat a pu arracher la direction du parti avec seulement 20 voix d’écart face à son rival, le fils du fondateur, Abdelouahed El Fassi. Ce dernier n’a jamais reconnu sa défaite et le procès qu’il a intenté, il y a quatre ans, à la nouvelle direction (le secrétaire général et le comité exécutif), où il mettait en cause la légitimité du parti, n’a toujours pas été tranché par la justice. Aujourd’hui, affirme un dirigeant istiqlalien sous couvert d’anonymat, «Chabat tentera d’être reconduit à l’unanimité. Il a tout fait pour cela. Les trois candidats légalement habilités à se présenter contre lui ont été tout simplement écartés». Pour ce fait, il a su habilement tirer profit d’un concours de circonstances qui, au lieu de l’accabler, lui a finalement été bénéfique. Nous sommes le 24 décembre dernier, Hamid Chabat prenant l’exemple sur Abdelilah Benkirane du PJD décidé de mener sa propre campagne. Il prend les réunions internes des organes parallèles de son parti comme tribune pour distiller ses critiques et envoyer ses messages. Il s’invite donc à une réunion de l’UGTM, le bras syndical du parti, et, emporté par son élan, il évoque la «marocanité de la Mauritanie», provoquant une réaction en chaîne.

Les hommes de Chabat

Les partis politiques mauritaniens sont montés au créneau, les ennemis de notre intégrité territoriale ont sauté sur l’occasion et en ont fait un argument pour contrer le retour du Maroc à l’UA. Cette sortie, qualifiée d’«irresponsable», lui a valu une sévère remontrance du ministère des affaires étrangères. Un communiqué auquel il a décidé de répondre par un autre, signé par le comité exécutif, encore plus virulent. Entre-temps, le Souverain est intervenu personnellement, en contactant le président mauritanien par téléphone et en dépêchant dans ce pays une délégation officielle conduite par le chef de gouvernement désigné, pour neutraliser la portée des déclarations du Secrétaire général de l’Istiqlal. Des voix internes ont commencé à contester, au sein du parti, cette sortie non mesurée, mais aussi la manière dont Hamid Chabat a géré ses conséquences. Dans la foulée, Chabat décide de réunir un conseil national extraordinaire, dont la légitimité est toujours contestée, durant lequel il cède une partie de ses prérogatives à un triumvirat composé d’Abdellah Bakkali, Noureddine Moudiane et Abdelkader El Kihel, et fait adopter une décision de faire passer trois membres du comité exécutif, Toufiq Hejira, Karim Ghellab et Yasmina Baddou, devant la commission disciplinaire du parti. En même temps, un autre proche de Hamid Chabat, Abdellah Bakkali, a été porté à la tête de la commission préparatoire du prochain congrès. Et pour compléter le dispositif, un autre proche de Hamid Chabat, Abdelkader El Kihel, a été désigné comme président de la sous-commission des statuts, règlements et évaluation de l’action du parti. En même temps, il fallait évincer tous les prétendants potentiels à la direction du parti. C’est à ce moment qu’entre en jeu la commission disciplinaire, présidée par Ahmed Kadiri qui a fini par quitter le poste avant qu’elle ne statue sur le sort des trois cadres du parti. Au final, le président du conseil national et les deux autres membres du comité exécutif se sont vu geler leurs activités au sein du parti pour les 18 mois à venir. Yasmina Baddou voit clairement dans le jeu de Chabat. Elle a déclaré en substance que Hamid Chabat a décidé de la traduire, avec ses deux collègues, devant la commission disciplinaire, «pour des raisons purement politiques». Il espérait ainsi les écarter de la course au secrétariat général du parti. Peine perdue, puisque selon Karim Ghellab, cette sanction sera «considérée comme nulle et non avenue car elle n’a aucune valeur politique, légale et encore moins organisationnelle au sens statutaire du parti». Yasmina Baddou vient, en ce sens, de saisir le tribunal administratif de Rabat, en référé, pour annuler cette décision.   

Les statuts doivent changer

C’est ainsi, précise notre source à l’Istiqlal, que Hamid Chabat a pu neutraliser, par le biais de la commission disciplinaire, deux de ses principaux rivaux, candidats potentiels à sa succession. Hejira et Ghellab ont été sanctionnés par la commission disciplinaire. «Quant à Adil Douiri, précise la même source, il s’est arrangé pour arriver à un accord avec son père, M’hammed Douiri, dont on ne connaît pas les termes. Cependant, le fils, Adil Douiri, a annoncé son intention de ne pas se présenter au poste». Au final, tous les candidats potentiels, légalement habilités à postuler pour le poste, sont hors de course. Cela dit, il reste les proches de Hamid Chabat, qui, en dehors du soutien de ce dernier, n’ont aucune chance d’être élus au poste, ajoute la même source. Bien sûr, il y aura toujours des «outsiders» qui sont deux ou trois candidats potentiels, dont Abdelouahed El Fassi, Nizar Baraka, M’hammed El Khalifa. Si le premier a d’emblée rejeté toute possibilité de se présenter, son neveu, le petit-fils de Allal El Fassi, Nizar Baraka, pourrait être le candidat idéal autour duquel il est facile de réunir le consensus des Istiqlaliens. Toutefois, tout doit passer par Chabat. En effet, explique ce dirigeant istiqlalien, les statuts du parti interdisent à quiconque qui n’a pas été membre du comité exécutif pendant tout le mandat qui précède le congrès de postuler pour le poste de Secrétaire général. «C’est une clause au demeurant anticonstitutionnelle», précise la même source. Ainsi, Nizar Baraka, au même titre qu’Abdelouahed El Fassi, avait rejeté il y a quatre ans, rappelons-le, l’offre de Hamid Chabat de faire partie du comité exécutif. Statutairement, ils sont aujourd’hui hors course pour la succession de Hamid Chabat, à moins de changer les statuts. Et c’est justement pour cette raison que ce dernier a veillé à placer l’un de ses proches à la tête de la sous-commission des statuts, règlement et de l’évaluation de l’action du parti. Car c’est par cette commission que doivent transiter toutes les propositions d’amendement des statuts et règlements du parti. En d’autres termes, il n’y aura pas de candidat en dehors des membres du comité exécutif sans la bénédiction de Hamid Chabat. De toutes les manières, aucune proposition de ce genre n’a encore été soumise à cette sous-commission.

L’argument du gouvernement

Interrogé sur la question, son président, Abdelkader El Kihel, affirme que «nous en sommes encore à la phase évaluation de l’action du parti. Par la suite, nous allons commencer à recevoir les propositions d’amendement des règlements relatifs aux instances locales et, ensuite, aux instances nationales». Dans les faits, ajoute-t-il, «la sous-commission est ouverte à toute proposition, dont une éventuelle proposition d’amendement des statuts du parti. Nous allons étudier toutes les propositions, ensuite les voter avant de les proposer pour débat et vote au congrès». En définitive, le futur Secrétaire général doit forcément faire l’objet d’un consensus, mais surtout avoir l’appui de Hamid Chabat. Dans les coulisses, affirme une autre source du parti, et suite à l’appel de Nizar Baraka pour que «le parti retrouve ses forces et sa légitimité pour que l’intérêt national l’emporte sur les calculs étriqués», certains dirigeants istiqlaliens tentent de convaincre Hamid Chabat de ne pas se présenter à sa propre succession. Et cela en contrepartie de la promesse d’une éventuelle nomination au Conseil des sages aux côtés de M’hammed Douiri, Abbas El Fassi et Abdelkarim Ghellab. Mais qu’est-ce qui fait que Hamid Chabat ait autant d’influence dans le parti ? C’est lui qui contrôle actuellement une grande partie de l’appareil du doyen des partis politiques marocains. Ceci est de notoriété publique. Or, l’appareil du parti, c’est d’abord le corps des inspecteurs. Il y en a un dans chaque préfecture et province. «La machine du parti, c’est d’abord les inspecteurs qui font la pluie et le beau temps», affirme notre source. Statutairement, ce sont pour ainsi dire des employés qui sont payés par le parti, ce sont donc des subalternes du Secrétaire général. Et Chabat aujourd’hui contrôle le corps des inspecteurs. C’est l’un de ses points forts. Il garde, de même, son influence sur le syndicat et a pris soin de contrôler la jeunesse à travers ses proches. Dans les faits, donc, c’est Chabat qui contrôle toute l’organisation du parti. En même temps, et depuis qu’il est à la tête du parti, il n’a cessé de faire des promesses à tout le monde. L’éventualité de la participation au gouvernement, à laquelle continue de s’accrocher Hamid Chabat, lui permet de se faire beaucoup d’alliés qui souhaiteraient faire partie du gouvernement, officier dans les cabinets de ceux qui font partie du gouvernement. Cela sans oublier les centaines de postes de responsabilité dans la fonction publique ouverts par l’article 92 de la Constitution. A titre d’exemple, le gouvernement sortant a procédé à 646 nouvelles nominations, par décret, aux hauts postes de la fonction publique, et ce, entre 2012 et 2016.

Majorité silencieuse

Globalement, on parle de pas moins de 1 200 postes d’emploi dans lesquels le gouvernement peut nommer éventuellement des membres ou sympathisants des partis de la majorité. La commission des candidatures pour les élections à tous les niveaux est également contrôlée au sommet du parti. C’est pour dire que tout passe par lui. Cependant, affirme notre source, «l’Istiqlal, c’est aussi la majorité silencieuse. Des militants qui ne sont ni pour ce clan ni pour l’autre et ce sont eux, qui ne sont pas forcément acquis à Hamid Chabat, qui vont faire la différence au prochain congrès». Cela étant, et malgré sa «puissance», Hamid Chabat est aujourd’hui «isolé», explique notre source. Et de préciser que ce ne sont pas ses propos sur «la marocanité de la Mauritanie» qui lui ont valu cet isolement. Loin de là. La fronde contre Hamid Chabat date de bien avant. A peine entamée la deuxième année de son mandat, sa gestion du parti faisait déjà des mécontents et ses soutiens et alliés ont commencé à prendre leur distance. Beaucoup de dirigeants ont commencé à boycotter les réunions du comité exécutif et le président du conseil national a fini par ne plus participer aux réunions de cette instance décisionnelle du parti. Après sa «cuisante» défaite électorale aux élections communales et régionales et la perte de son fief, la ville de Fès, suivi par le piètre résultat du PI aux élections législatives, sa gestion du parti est de plus en plus ouvertement critiquée et à tous les niveaux du parti. Même les sages, les membres du conseil de la présidence, généralement discrets, ont signé une sortie publique pour contester la situation où en est le parti. Cela au point où, peu avant son décès survenu vendredi dernier, «M’hamed Boucetta l’a dit clairement. Chabat devrait partir, dans l’intérêt de l’Istiqlal. Et quand ce dernier a été mis au courant de la position des sages, qui ont été unanimes à se retourner contre lui, il a commencé à tirer dans tous les sens», affirme ce dirigeant du parti. Ainsi, ses déclarations sur la Mauritanie, ses attaques contre le ministère des affaires étrangères, contre 2M, ses allusions à Oued Cherrat (qui lui a valu des poursuites engagées par le ministère de l’intérieur), ses attaques contre des partis politiques … «ne sont qu’une réaction à son rejet par le Comité des sages du parti», affirme la même source. C’est ainsi que le «manifeste», initié par feu Boucetta et signé par les cadres, dirigeants et anciens dirigeants du parti, «reste d’actualité, même après le décès de l’un de ses initiateurs», affirme l’un des signataires. Pour l’heure, le cercle des contestataires continue à s’agrandir, «même si ce n’est pas une opération de masse». D’ici le congrès, bien des rebondissements peuvent survenir.

Spectaculaire est le rapprochement brusque entre les deux partis au lendemain des élections du 7 octobre. A peine Abdelilah Benkirane désigné pour former le gouvernement, Hamid Chabat s’est empressé de lui apporter le soutien des 46 députés de son parti après avoir fait adopter une décision de participer au gouvernement lors d’une réunion express du conseil national. Chabat se voulant sincère dans ce retournement de situation, lui qui a traité le chef de gouvernement sortant de tous les mots, parle d’un supposé projet de complot contre Benkirane dirigé par le PAM. Yasmina Badou affirmera plus tard, à l’occasion de son passage devant la commission disciplinaire, que si le Secrétaire général de l’Istiqlal s’était ensuite jeté dans les bras de Benkirane, «ce n’était ni par attachement à la démocratie ni par amitié pour Benkirane, mais parce que le PAM a refusé de s’engager à le soutenir pour décrocher la présidence de la première Chambre», explique une source du parti. De son côté, si Abdelilah Benkirane a accepté de déclarer son amitié à Hamid Chabat qu’il n’apprécie pas du tout, selon plusieurs sources proches du chef du PJD, c’est pour avoir le contrôle sur un Istiqlal fragilisé et se donner ainsi une légitimité historique, pour renforcer sa légitimité électorale. Les déclarations de Chabat sur la Mauritanie ont fini par avorter les projets des deux hommes. Il n’en fallait pas plus pour que les relations entre les deux hommes, et les deux partis, en reviennent à leur point de départ. En effet, écrit «Al Alam», l’organe de presse de l’Istiqlal, peu après cette élection, on s’attendait à une décision de coordination entre PJD, PPS et Istiqlal, ce dernier ayant déclaré son intention de voter pour un éventuel candidat du PJD. Ce qui s’est passé, c’est que ce dernier a informé par simple communiqué de sa décision d’abstention l’opinion publique, et en même temps l’Istiqlal, qui n’a pas du tout apprécié la démarche. C’est cette attitude du PJD qui a fortement irrité les Istiqlaliens qui se sont retirés de la séance du vote. «Sur la forme, la direction de l’Istiqlal a refusé cette position. En effet, il s’agit de coordination politique et non de directives ou d’ordres à exécuter», écrit notamment le quotidien porte-parole de l’Istiqlal. Depuis, les deux formations sont, pour ainsi dire, en froid.