A quoi ressemblera le Benkirane II

C’est presque acquis, le RNI et l’UC entrent au gouvernement. Le PJD est amené à  faire des concessions. Les ministres istiqlaliens restent en poste jusqu’à  la nomination d’un nouveau gouvernement. Au Parlement, les députés restent en stand-by. Une nouvelle opposition forte se profile à  l’horizon.

L’Istiqlal a quitté le gouvernement, mettant fin à deux mois d’attentisme. Une page est tournée. Lundi 8 juillet, dans la soirée, le porte-parole du parti a ainsi annoncé, à l’issue d’une réunion du comité exécutif, le retrait officiel de l’Exécutif. Le lendemain, Karim Ghellab, chargé des relations avec les ministres du parti, se réunissait avec ces derniers (pour la dernière fois) pour s’entretenir des démarches liées à la présentation de leur démission. Celle-ci a été déposée le  jour même sur le bureau du chef du gouvernement. Ce qui a été fait dans la soirée même. Voici pour les faits, et après ? Légalement et selon l’article 47 de la Constitution, le chef du gouvernement, après avoir statué sur les demandes de ses ministres, remet les démissions au Roi qui décide, en dernier recours, du sort à leur réserver.

Cette étape une fois franchie, les ministres istiqlaliens dont la démission aura été acceptée ne quittent pas, pour autant, immédiatement leurs postes. Ils restent en activité, à expédier les affaires courantes de leurs départements en attendant que le chef du gouvernement ait trouvé un autre allié. Ils ne quitteront définitivement leurs bureaux qu’à l’issue de la cérémonie de passation des pouvoirs avec les nouveaux titulaires des départements qu’ils dirigent. Ce qui ne devrait plus tarder. Le nouveau gouvernement n’était pas attendu, confie le politologue Tarik Tlaty, avant fin Ramadan, mais les derniers changements dans le contexte régional, la situation dans laquelle se trouve l’Égypte notamment, ont quelque peu accéléré les événements. Le gouvernement Benkirane II devrait donc voir le jour plutôt que prévu. Et, au moment où nous mettions sous presse, mercredi 10 juillet à la mi-journée, il était déjà de l’ordre de l’acquis que le RNI (54 sièges) et fort probablement l’UC (23 sièges) devaient rejoindre la nouvelle majorité gouvernementale. Certains signaux objectifs émis d’un côté comme de l’autre, surtout de la part du PJD et du RNI, tendaient depuis quelque temps, dans ce sens. Plus encore, d’après des sources bien informées, des tractations auraient été engagées une dizaine de jours avant que l’Istiqlal n’officialise sa sortie de l’Exécutif. Au moment où les ministres istiqlaliens s’apprêtaient à déposer leur démission sur le bureau du chef du gouvernement, les négociations entre le PJD et le RNI en étaient déjà, affirment nos sources, aux derniers détails de la répartition des portefeuilles ministériels (on parle de pas moins de sept portefeuilles pour le RNI et deux pour l’UC). Bien sûr, les deux concernés, le PJD et le RNI, ont démenti catégoriquement de pareils conciliabules. Un indice corrobore toutefois cette thèse : l’Istiqlal qui avait donné un délai (on parlait d’un mois) au chef du gouvernement pour chercher de nouveaux alliés avant de quitter la barque n’aurait pas donné corps à sa décision du 11 mai si ce stade n’avait pas été franchi.

RNI, un nouveau statut, de nouveaux visages et un nouveau départ

De toutes les manières, bien que le RNI ait presque déjà un pied dans la future équipe, il faudra encore que les instances du parti, le bureau politique et principalement le conseil national, valident cette décision. Auquel cas les mêmes sources excluent de retrouver dans la nouvelle équipe certains anciens ministres, qui étaient en poste au moment de l’éclatement des manifestations du mouvement du 20 Février, il y a un peu plus de deux ans. «Cette question fait l’objet d’un débat très animé au sein du parti. Une erreur de casting pourrait décrédibiliser totalement le parti», confie une source proche du RNI. Cela dit, assure la même source, le parti regorge de compétences dans différents domaines, la plupart n’ont jamais été sous les projecteurs de la scène politique, et il serait temps de leur donner leur chance. Bref, note cette source, «ce sera un RNI nouveau, dans une nouvelle position avec de nouveaux visages dont la mission sera d’aider à dépasser la crise que traverse le gouvernement Benkirane».

Cela dit, il ne faut pas s’attendre à ce que le RNI signe un chèque en blanc au chef du gouvernement. Le programme gouvernemental et surtout le projet de loi de finances, actuellement en cours d’élaboration, devraient subir un changement significatif. L’entrée du RNI au gouvernement, explique Tarik Tlaty, n’a rien d’un remplissage du vide laissé par le départ de l’Istiqlal. «Ce sera l’occasion de remettre le train des politiques publiques sur la bonne voie. Le RNI, réhabilité, sera amené à jouer un rôle positif». Question : le PJD acceptera-t-il de faire des concessions qu’il n’a pas voulu faire à l’Istiqlal ? «Le parti au pouvoir n’a plus le choix. L’expérience a montré que sa suprématie numérique à elle seule ne suffit pas et ne lui donne pas droit à tout. Il aura toujours besoin d’alliés. Et puis, le contexte régional est en train de changer. Nous ne sommes plus dans les mêmes conditions dans lesquelles l’actuel gouvernement avait vu le jour», affirme-t-il.  Une réalité que les va-t-en-guerre du PJD se refusent à admettre. Certains ténors du parti islamiste continuent à agiter le scénario de la démission du gouvernement et des élections anticipées. Un scénario que tout le monde sait irréalisable, pour ne pas dire catastrophique pour le pays, au vu des derniers développements que connaît la scène régionale. Qu’en est-il de l’Union constitutionnelle ? La formation actuellement sujette aux tensions internes d’avant le congrès (début octobre) devrait fort probablement faire partie de la nouvelle équipe Benkirane.

Vers un changement radical au Parlement ?

L’intérêt de la nation et l’exigence de maintenir un certain équilibre social et politique milite pour l’intégration des deux partis au futur gouvernement, d’après notre politologue. Pour ce professeur de sciences politiques, «et le RNI et l’UC seront condamnés s’ils restaient encore dans l’opposition. S’ils continuent aujourd’hui à exister c’est, en partie, grâce à l’interdiction constitutionnelle de la transhumance des élus. Cela vaut surtout pour l’UC. La morphologie des deux formations étant dominée par les notables qui ne peuvent pas, de facto, survivre en tant qu’entités politiques dans l’opposition. La survie, voire le renforcement, de ces deux partis et le maintien d’un certain équilibre et une diversité dans le champ politique ne peuvent être garantis que s’ils sont au gouvernement». Bien sûr, le RNI, principalement, a fait un grand effort en matière de reconstruction et de restructuration, mais ses effets ne devraient pas porter de fruits dans l’immédiat.  

Ceci étant, le changement de camps des trois formations posent une autre problématique : que vont faire les parlementaires des deux côtés ? Pour le moment, on devrait observer un temps mort. Que ce soit l’Istiqlal ou le RNI et l’UC, leurs élus vont certainement se mettre en stand-by dans l’attente de la nomination du nouveau gouvernement et la clarification de la scène politique. Il faut dire qu’au rythme auquel avance la machine législative, quelques semaines de plus ne changeraient rien à la situation.
Sauf peut-être pour le très attendu règlement intérieur de la première Chambre. Le texte est actuellement en phase finale d’élaboration avant sa proposition à l’adoption en séance plénière. Deux points divisent encore les acteurs politiques : la répartition de temps d’intervention dans le cadre de l’article 100 de la Constitution et le seuil requis des sièges pour constituer un groupe parlementaire.

A terme, le Parlement devrait néanmoins subir quelques changements. La présidence de la Chambre devrait également changer de main, mais ce sera certainement au mois d’avril, à l’ouverture de la session du printemps. C’est que l’élection de Karim Ghellab à sa tête, il la doit à l’appui de l’ancienne majorité.
La nouvelle coalition gouvernementale devrait certainement pousser vers l’élection d’une autre personnalité à la tête de cette institution. Certains analystes politiques voient déjà le président du RNI, Salaheddine Mezouar, au perchoir dans le cadre d’un accord global avec le chef du gouvernement.
Pour la deuxième Chambre, la situation est encore plus compliquée. Avec le départ de l’Istiqlal (50 sièges) à l’opposition, la majorité gouvernementale devient encore plus minoritaire. L’opposition compte presque le double des conseillers de la majorité (160 sièges contre seulement 86) sans compter bien sûr la vingtaine de conseillers sans étiquette politique.

Opposition, plus virulente que jamais

Ce déséquilibre numérique mettra, encore une fois, le nouveau gouvernement dans une situation embarrassante, non seulement lors les questions orales et le passage mensuel du chef du gouvernement devant la Chambre, mais également lors du débat des textes législatifs.
Le problème pour certains textes fondateurs qui passent, en premier, chez les conseillers, comme la loi organique sur la régionalisation et les textes relatifs aux collectivités territoriales et surtout pour le projet de loi de finances. Faut-il rappeler que la deuxième Chambre en soi est une aberration juridique ? En attendant les futures élections communales, régionales et professionnelles, elle est toujours régie par la Constitution de 1996.

Dans le fond, explique le politologue Tarik Tlaty, le Parlement devrait subir un grand réaménagement. «Le bon sens veut que l’opposition, on parle ici d’une opposition forte, s’exerce au sein des institutions et non ailleurs. Il y va de la stabilité du pays. Et pour cela le Parlement et ses commissions doivent être mis à niveau pour jouer un rôle plus important», explique-t-il.

Par ailleurs, toujours selon M. Tlaty, «le retrait de l’Istiqlal du gouvernement n’est pas fortuit. C’est une décision mûrement réfléchie et fondées sur des considérations objectives». Les dix-huit derniers mois l’auront montré, l’actuelle opposition s’est révélée incapable de faire face aux tendances hégémoniques du parti au pouvoir. En six mois, l’Istiqlal a pu renverser les vapeurs et su faire face au parti islamiste. Or, le parti de Allal El Fassi n’est pas un habitué des bancs de l’opposition. C’est sa troisième expérience du genre dans son histoire qui remonte à près de 80 ans. La première fois a été, pour rappel, au lendemain des élections de 63 raflées par le FDIC.
Après la fin de l’Etat d’exception et la normalisation politique en 1977, l’Istiqlal est retourné au gouvernement. Son deuxième départ à l’opposition date de l’année 1984. En 1993, M’hammed Boucetta, son secrétaire général d’alors, a refusé de conduire un gouvernement d’alternance prolongeant ainsi le séjour de son parti dans l’opposition. Le retour à l’Exécutif n’aura lieu qu’en 1998, en compagnie de son allié de la Koutla, l’USFP. Les deux partis s’apprêtent d’ailleurs à renouveler leur alliance. De toutes les manières, et c’est une réalité, affirme Tarik Tlaty, «l’Istiqlal est aujourd’hui le seul parti capable de tenir tête au PJD lors des prochaines élections communales». Les deux partis puisent, d’ailleurs, dans le même référentiel conservateur et usent du même langage politique et disposent de ramifications profondes dans la société. Et tout le monde le sait, celui qui aura remporté les élections communales aura toutes le chances de bien se positionner lors des futures élections législatives et donc faire partie, à défaut de diriger, du futur Exécutif.