A. Akhchichine : Aucun parti ne pourra s’en sortir tout seul

L’Alliance pour la démocratie n’entend pas se limiter à  ses huit membres. Elle reste ouverte aux formations qui partagent les mêmes valeurs. Trois priorités : restaurer la confiance dans les institutions, assurer la dignité du citoyen et créer davantage de richesse en explorant la nouvelle économie.

Que répondez-vous à ceux qui estiment que l’Alliance pour la démocratie est un ensemble hétéroclite de formations que rien ne lie ?

Notre démarche part d’un constat admis par tous. La concrétisation du projet de société posé par la nouvelle Constitution nécessitera de surmonter des défis majeurs. Le premier de ces défis est celui d’une demande sociale très pressante qui s’exprime chez les jeunes, le monde rural,… L’autre défi est imposé par les bouleversements importants que connaît l’économie mondiale et notre environnement géopolitique. L’ampleur de ces défis et l’impératif de réussir ce projet nous met face à une évidence : aucune famille et encore moins une formation politique, ne peut aujourd’hui proposer la batterie de solutions qui va nous permettre de relever ces défis. Nous sommes convaincus que c’est tout l’esprit de cette alliance.
L’offre que nous avons faite à l’ensemble de la classe politique, c’est de faire en sorte que tous ceux qui peuvent contribuer à ce que cette dynamique s’installe puissent aujourd’hui avoir l’occasion de travailler ensemble. Le clivage entre les idéologies, entre les champs de positionnement traditionnels et en fonction des lectures de la conjoncture devient complètement secondaire. Le deuxième élément de réponse, c’est que nous n’avons malheureusement pas l’habitude de voir ce qui se passe ailleurs. Or, quand on voit ce qui a permis au Brésil ou à l’Italie par exemple de dépasser les situations de blocage institutionnel dans lequel ils étaient, cela nous donne matière à réfléchir. Nous pensons que notre espace politique national et les institutions qui l’animent sont habilités à s’inscrire dans cette logique.  

Ce qui veut dire que l’alliance reste ouverte à d’autres formations politiques…

Cette ouverture va de soi. C’est une alliance qui a commencé à quatre formations, qui en regroupe aujourd’hui huit et qui est inévitablement appelée à intégrer et à s’ouvrir à d’autres composantes.

Ne risque-t-on pas, dans ce cas, de se retrouver avec une scène politique réduite à un pôle dominant et quelques petits satellites ?

Pas forcément. Quand on se projette dans le long terme et quand on voit toutes les sociétés où la règle démocratique est installée, que ce soit les pays européens ou les grandes démocraties dans le monde, que voit-on ? On retrouve fondamentalement deux, trois à quatre grands courants de société qui rivalisent pour la gestion des affaires publiques. Il est clair que la mise en place d’un projet de société démocratique et moderne tel que celui auquel nous avons tous souscrit, n’a pas besoin de 34 ou de 40 solutions.

Comment êtes-vous passé d’une alliance à un programme commun ?

Ce qui a été développé en termes de propositions est la traduction de cette logique. C’est-à-dire réunir ce qui, dans les propositions des uns et des autres, est en mesure d’optimiser nos chances pour relever les défis que j’ai décrits. Il a fallu donc qu’on se mette d’accord sur les chemins de sortie. Ils ont été  identifiés autour de trois grandes composantes que sont nos priorités.

Trois priorités donc… lesquelles ?

La première est de restaurer la confiance d’abord dans notre projet de société lui-même, ensuite dans les institutions, dans la nécessité de travailler ensemble pour un horizon commun. La deuxième est d’assurer la dignité des uns et des autres. Faire en sorte que les principes de l’équité soient réellement respectés. En d’autres termes, c’est faire que chaque citoyen, homme ou femme, puisse savoir qu’il a des chances équivalentes de pouvoir vivre dignement, disposer d’un certain nombre de services de base. Tout ceci ne peut se réaliser que si on augmente notre capacité collective à créer de la richesse. D’où le troisième axe de travail qui est celui de l’économie. C’est un constat : nous sommes un pays dont les ressources naturelles sont importantes, mais limitées. Mais un pays qui a une richesse essentielle : ses ressources humaines. Au moment où les populations des régions voisines sont en train de vieillir, nous allons avoir une proportion importante de jeunes qui arrivent à la force de l’âge et qui vont proposer leur intelligence et leur force de travail. Il faut investir dans ce potentiel pour créer des richesses qui font une part importante à l’intelligence, à l’innovation, à la technologie. Ce sont des choix partagés et exprimés en termes différents par les uns et les autres. En résumé donc : restaurer la confiance, assurer la dignité et créer de la richesse.

Et dans le détail….

A partir de ces choix, nous avons défini 20 mesures qui concerneront les grands chapitres de la vie publique. Chacune de ces mesures va être assortie d’un cadre de programmation qui définira ses conditions de mise en œuvre, les ressources qu’il faudra mobiliser pour la réaliser et qui définira aussi les mesures d’impact et les échéanciers nécessaires à sa réalisation. Ce sont des propositions clairement énoncées qui s’adressent à des problématiques clairement identifiées à partir du diagnostic dont nous disposons aujourd’hui.

Et ce programme est selon vous assez étoffé pour convaincre un électeur…

Nous allons nous engager dans la compétition électorale, comme la loi l’autorise aujourd’hui, chacun pour sa propre famille politique. Bien sûr, nous allons mettre à profit tout ce que nous avons accumulé, les uns et les autres, en termes de sensibilité, de touches particulières, et peut-être de conscience plus aiguë d’un phénomène ou d’un autre. Nous avons des composantes qui ont plus à cœur les questions de l’environnement et du développement durable. D’autres mettront en avant la dynamisation du tissu économique et la préservation de nos capacités de production et d’autres encore mettront l’accent sur la préservation de notre identité et notre patrimoine spirituel. Tout ceci va se traduire dans les programmes de chacune de ces composantes, mais avec comme trame de fond cette logique d’ensemble.

Sur le plan strictement électoral, pensez-vous que c’est suffisant pour gagner les élections ?

Ce n’est pas que je suis foncièrement optimiste, mais je crois que si nous nous sommes donné autant d’atouts aujourd’hui et si nous avons consacré autant d’énergie pour pouvoir mettre nos potentialités en commun, c’est que nous avons aussi la ferme volonté de gérer les affaires publiques pour la prochaine législature.

On comprend bien la nécessité d’un programme si vous êtes dans le gouvernement, mais… si vous êtes dans l’opposition ?

Comme cela se fait dans toutes les démocraties modernes, nous allons œuvrer pour faire en sorte que les propositions de l’équipe gouvernementale qui sera en place puissent respecter nos choix ou, en tout cas, faire évoluer les décisions et les mesures dans le sens de ce à quoi nous aspirons.

Une sorte de shadow cabinet en quelque sorte…

C’est évident. Cela se fait partout. La complexité des affaires et des dossiers publics est aujourd’hui telle qu’un minimum de spécialisation en termes de gestion et de suivi est indispensable. Le temps du politicien généraliste qui se contente de la proclamation d’intentions et de principes est révolu. Aujourd’hui, nous avons besoin d’une génération qui a les compétences nécessaires et surtout la spécialisation et le regard pointu pour pouvoir faire le suivi le plus vigilant possible des affaires complexes qui sont celles d’une société moderne comme la nôtre.  

Est-ce qu’une fois au gouvernement, vous êtes disposés à gouverner avec des ministres technocrates ?

Il faut d’abord savoir si un technocrate c’est quelqu’un qui fonctionne sans vision politique. Je crois qu’il faut être naïf pour le penser. Dès que l’on est en charge de la responsabilité de la chose publique, notre lecture est forcément, aussi technocratique soit-elle, une lecture politique. Je crois que ça aussi c’est un mythe auquel il faut tordre le cou.  
n Au cas où vous n’arrivez pas à former un gouvernement avec les seules voix de l’alliance, quels seraient les formations vers lesquelles vous vous tourneriez ?
Je l’ai dit tout à l’heure, la dynamique à huit est une étape, comme la dynamique à quatre en a été une. Notre aspiration profonde est que cette dynamique s’élargisse au delà des huit que nous sommes. Cet élargissement pourra se concrétiser très certainement à la faveur des résultats des élections. Il se reconfigurera également au gré d’autres conjonctures.

On parle beaucoup de l’option USFP…

C’est une option parmi d’autres. Nous n’allons pas mettre le cap vers un projet de société démocratique et moderne tout en dédaignant une contribution aussi importante que celle qui pourrait être apportée par l’USFP. Mais c’est à eux de choisir.   

Etre amené à composer une autre formation signifie aussi renoncer à une partie de votre programme…  

Il est prématuré de parler de divergences sur des questions de programme. On sait très bien que les négociations sont déterminées par la nature de la conjoncture dans laquelle on va se retrouver demain. Elles seront aussi déterminées par les rapports de force qui vont sortir de ces échéances. Il est donc tout à fait prématuré de parler de la mécanique fine de ces négociations éventuelles.
 
Cela étant, l’alliance n’est pas forcément ouverte à tout le monde, il y a des formations qui ne vont pas se retrouver dedans…

Cela va de soi. D’abord, il y aura toujours des irrédentistes qui ne se retrouveront jamais dans cette alliance. De même qu’il y a encore des familles de pensées qui ne se retrouvent pas du tout dans notre projet de société, et ça on le sait. Je parle également de ceux qui ont appelé au boycott du référendum et qui appelleront probablement demain au boycott des élections. De la même manière, nous parlons ici d’une lecture de nos défis et d’une démarche pour prospecter les solutions possibles, il n’est pas demandé à tout le monde d’adhérer à cette lecture.

Quelle serait la proportion des femmes dans le prochain gouvernement si vous y êtes ?

On ne le sait pas. Peut-être que le débat public va imposer cette question. Et à ce moment là, on va se prononcer là dessus. Mais à valeur d’aujourd’hui, personne ne peut se prononcer dans un sens ou un autre.

Vous faites partie du gouvernement sortant. Un bilan de son action ?

Le bilan, nous l’avons rendu public sur makassib.ma. Comme toute action humaine, il n’est certainement pas parfait. Mais je reste convaincu que ce gouvernement n’a pas démérité. Il y a évidemment aussi un certain nombre de problématiques endémiques qui n’ont pas été solutionnées. Il faut en faire une lecture lucide.
Pour nous, c’est une action qui est déjà derrière nous. Et ce que je peux dire c’est que nous laissons les affaires publiques dans un meilleur état que celui dans lequel elles étaient au début de la législature.
 
Il y a quand même des actions que vous auriez pu concrétiser et qui n’ont pas été menées à  terme…

Bien sûr, c’est une évidence. Quand on se fixe un programme de gouvernement aussi rationnel et raisonné  soit-il, à l’arrivée on ne le retrouve pas toujours et intégralement exécuté. C’est un constat que l’on peut faire pratiquement dans tous les pays.  

Y a-t-il un cas concret ?

Oui, dans le domaine de l’enseignement, par exemple, il y a un certain nombre d’ambitions qui n’ont pas été concrétisées. On peut en dire autant en termes de la réduction des disparités entre la ville et la campagne. C’est le cas dans d’autres domaines, comme la retraite par exemple.

Faute de moyens ou de bonne gouvernance ?

Non, ce sont des situations que l’on retrouve à la fin de chaque législature, dans toutes les démocraties. Les bilans ne sont jamais une photocopie du programme qui a été proposé au début. Il y a toujours des choses qui ont été réalisées mieux que ce qui était attendu et d’autres qui le sont à des degrés moindres, ne serait-ce que compte tenu des facteurs qui sont totalement exogènes, comme la hausse des cours des matières premières et la hausse de ceux de l’énergie ou encore les soubresauts qu’a connus l’économie mondiale ces dernières années. Ne serait-ce qu’en tenant compte de l’ampleur de ces facteurs, des décalages peuvent exister entre ce qui a été projeté et ce qui a été finalement réalisé.
 
Et que pensez-vous de la question des diplômés chômeurs, allez-vous continuer à les recruter dans l’administration ?  

Il ne faut pas que l’on se méprenne sur le débat. La question de l’emploi doit être abordée autrement et c’est notre conviction. Elle doit être réfléchie comme étant une véritable opportunité. J’ai dit que nous sommes aujourd’hui dans une phase d’opportunité démographique qui va faire que dans les années qui viennent, ce sont près de 400 000 jeunes qui vont arriver sur le marché de travail. Si nous ne comprenons pas qu’il s’agit d’une opportunité historique pour nous, nous risquons d’être encore une fois à côté de nos attentes et de ce que nous avons proposé.
Au fond, cela ne concerne pas la question des diplômés chômeurs, mais notre capacité à proposer une opportunité de contribution dans la dignité à chacun des jeunes qui arrivent sur le marché du travail, qu’il soit porteur ou non d’un diplôme. Ceci va demander la mise à contribution de l’intelligence et de la capacité d’innovation qui ne sont pas encore pleinement exploitées notamment en matière de capacité à investir les nouveaux pôles de l’économie: l’économie du savoir, l’économie verte, la bioéconomie. Tout cela en optimisant tout le potentiel qu’offre le territoire qui aujourd’hui n’est pas encore utilisé. La régionalisation est faite d’opportunités.

Ces diplômés ne souhaitent travailler que dans l’administration et vous le savez bien…

Cette problématique doit être posée autrement. Ces diplômés ont-ils intérêt aujourd’hui à être dans une situation d’occupation ou d’emploi ? C’est la grande question. Est-ce qu’il est dans l’intérêt d’un jeune porteur d’un diplôme de se retrouver emprisonné entre quatre murs simplement parce qu’il va recevoir un salaire à la fin du mois. Là se pose l’équation du fond qui est celle de la dignité. Je parlais tout à l’heure de proposer à chacun des jeunes qui arrivent sur le marché une occupation dans la dignité. Si nous ne lions pas, demain, les opportunités d’emploi à l’exercice de ces opportunités dans la dignité, nous aurons encore une fois contribué à exacerber les positions et les conflits.  

Après les élections allez-vous imposer une discipline à vos députés ?

Je parlais au début d’une réactualisation de notre adhésion au modèle de société démocratique et moderniste. Cette réactualisation suppose des changements radicaux des postures et des paradigmes de la part de tout le monde. Je crois qu’aujourd’hui notre opinion publique et les électeurs qui nous feront confiance demain n’autoriseront pas des pratiques de cette nature. Je crois que l’absentéisme comme le non-respect des obligations liées à l’exercice d’un métier ou d’une profession sont inadmissibles. On ne peut pas accepter qu’un salarié puisse recevoir son salaire sans travailler tout comme on ne peut accepter qu’un représentant de la nation puisse recevoir ses indemnités sans accomplir sa mission. Cela ne peut pas exister. De ce fait, il ne s’agira pas d’imposer une discipline, il s’agit d’identifier les individus, hommes et femmes, qui ont cette conscience aiguë de leurs responsabilités.