à‰lections anticipées au Maroc : à  qui elles profitent et pour quel coût

Quelles qu’en soient les causes, c’est le Roi qui décide en dernier de la tenue des élections anticipées. Le PJD, plus populaire que jamais, brandit la menace de recours aux élections pour faire taire ses adversaires. Plutôt que des législatives avant terme, c’est un remaniement ministériel profond qui pourrait sauver la mise au gouvernement.

Faut-il tenir des élections législatives avant terme ? La question fait son petit chemin sur l’échiquier politique. Il y a deux ans, le même débat accaparait la scène politique. Sauf que, contrairement à 2011 où une telle éventualité était largement justifiée par l’adoption d’une nouvelle Constitution, le débat d’aujourd’hui dégage un fort relent de surenchère politique. En début d’année, l’Istiqlal brandissait la menace d’élections législatives anticipées si le chef du gouvernement ne répondait pas favorablement, dans un délai de trois mois, au mémorandum qu’il lui avait soumis, le 4 janvier. Trois mois plus tard, c’est au PJD lui-même de réitérer la même menace de recourir aux élections avant terme «si l’on continue à perturber le travail du gouvernement». Ce scénario a été abordé par le PJD, pour la deuxième fois, lors d’une récente réunion de son secrétariat général, présidée par Abdelilah Benkirane. Le parti a fixé, lui aussi, un délai de trois mois aux opposants du gouvernement pour lâcher du lest.

La menace est on ne peut plus sérieuse. Ainsi, explique-t-on auprès du parti islamiste, si le gouvernement continuait à pâtir des «perturbations», la question du retrait de l’Exécutif serait proposée à une réunion du conseil national du parti qui devrait se réunir en juin prochain et qui déciderait si le PJD jetterait l’éponge ou non. Des élections anticipées devraient s’en suivre automatiquement pour former une nouvelle majorité gouvernementale, puisque désormais, et au vu de la nouvelle Constitution, le gouvernement est directement issu des urnes. Le PJD, du moins certains de ses dirigeants, vont plus loin et parlent même d’élections générales : législatives, communales, professionnelles et régionales, organisées en même temps. Officiellement, pour reprendre les termes du secrétaire général adjoint du PJD, Slimane Amrani, la «proposition» ne fait pas encore le consensus au sein du secrétariat général. Et «si un jour nous constatons qu’une sortie de la majorité est la solution adéquate, nos instances décisionnelles, notamment le conseil national, vont trancher», a-t-il ajouté dans une récente sortie médiatique.

Le politologue Tarik Tlaty estime que «cette menace ne sort pas du cadre de la surenchère politique. C’est une conséquence directe des tiraillements qui déchirent, depuis quelque temps, la majorité gouvernementale». Le constitutionnaliste Said Khoumri estime, lui, que c’est un scénario qui n’est simplement pas envisageable. Il n’existe pour le moment, observe-t-il, aucun signe annonciateur de ces élections.

Bien plus chères que la crise économique actuelle

N’empêche que le PJD, «qui estime qu’il contrôle les équilibres sociaux, considère que c’est une carte gagnante. De même que certains de ses dirigeants voient, de la même manière, la menace de sortir dans la rue», affirme Tarik Tlaty. Sauf que, ce faisant, «c’est l’intérêt du pays que le parti met en jeu». L’opposition, elle, ou du moins une partie d’elle, prend le chef de file du PJD au mot. Lors d’une récente conférence de presse, la deuxième depuis son accession à la tête du parti, Driss Lachgar, premier secrétaire de l’USFP, qualifie cette menace de «comble de l’absurde». Ceux qui gèrent les affaires générales du pays, affirme-t-il, «ne doivent pas menacer de démission, de descendre dans la rue ou d’appeler à des élections anticipées».

Le scénario des élections anticipées est-il pour autant envisageable ? Quel serait son coût politique et économique pour le pays ? Pour le professeur de droit constitutionnel Said Khoumri, c’est un débat qui ne devrait même pas être abordé. Khalid Trabelsi, juriste et président de l’Observatoire national des droits de l’électeur (ONDE), est du même avis. Pour lui, «parler des élections législatives anticipées, en ces temps de crise, n’est pas vraiment opportun. Les conséquences d’une telle option pourraient être très néfastes pour le Maroc. On pourrait deviner les soubassements et les raisons de ce choix, mais ce n’est pas une solution pour sortir de la crise. Des élections législatives avant terme pourraient coûter au Maroc bien plus que ce que lui coûte la crise actuelle». Il est à noter que pour l’ONDE, il n’est pas non plus opportun de parler des élections locales en ces moments-ci. «Le pays traverse une période de transition, il ne faut pas précipiter les choses. D’autant qu’il faut revoir, de fond en comble, tout l’arsenal juridique qui régit les élections locales», ajoute Khalid Trabelsi. Mais là c’est un autre débat.

Le PJD en sortira-t-il gagnant ?

Dans la pratique, on ne peut pas appeler du jour au lendemain à des élections anticipées. Il faut suivre toute une procédure qui plus est peut s’avérer très compliquée. Globalement et d’un point de vue purement constitutionnel, les élections anticipées ont lieu, explique Said Khoumri, soit à l’issue d’une motion de censure qui a abouti, soit à la suite de la dissolution du Parlement par le Roi encore à la suite de la démission, après concertation avec le Souverain, du chef du gouvernement. Dans tous les cas, les procédures sont très complexes. En cas de démission du gouvernement, explique Tarik Tlaty, «il faudrait d’abord que le Roi accepte cette démission, car c’est lui qui a nommé le gouvernement. C’est également au Roi que reviendra l’initiative de décider de la tenue des élections anticipées. Il peut même en retarder la date s’il le juge opportun. Dans ce cas, le gouvernement en place se transforme en gouvernement d’expédition des affaires courantes. Il s’abstiendra en conséquence de prendre des décisions politiques». Ce gouvernement devrait gérer la phase de transition qui sépare sa démission et la nomination d’un nouveau gouvernement et préparer et superviser les élections. Voilà pour la procédure.   

Maintenant, à qui vont profiter ces élections si elles sont tenues ? Théoriquement, c’est au parti qui prend l’initiative d’y appeler, le PJD dans ce cas. Grisé par ses récents exploits électoraux, lors des derniers scrutins partiels à Tanger, Marrakech, Inezgane, Chichaoua et tout dernièrement à Moulay Yaâcoub, le PJD ne jure plus que par sa popularité croissante. Les récents sondages qui créditent le chef du parti d’un confortable taux de popularité confortent le PJD dans cette position de leader incontesté du champ politique marocain. A cela s’ajoute une affluence inouïe des nouveaux adhérents que la formation islamiste a enregistrés ces derniers temps. En ce sens, et à en croire des chiffres rendus publics récemment par le parti, ses effectifs ont presque doublé en une seule année.

Les encartés islamistes sont passés de 13 000 adhérents en 2011 à 23 000 fin 2012. Cela sans compter les effectifs mobilisés par les multiples associations et organisations de tout genre qui gravitent autour du parti. C’est que l’exercice du pouvoir et la proximité des élections communales décuplent le pouvoir attractif du parti, notent les observateurs de la scène politique nationale. Le PJD étant également considéré comme un ascenseur social plutôt équitable, surtout pour les jeunes. En effet, contrairement à bien d’autres formations, il n’est pas nécessaire d’être fils d’un tel ou proche d’un autre pour accéder aux postes de responsabilité ou devenir élu ou même député parlementaire. Bref, cette «popularité»â€ˆexplique peut-être cette excessive confiance en soi des islamistes.

On reprend les mêmes et on recommence

De toutes les manières, si élection il y a, ce sont certainement les 7 premières formations les plus représentées au Parlement qui vont être reconduites. Ce sont les lois électorales qui le veulent. A moins de changer le mode de scrutin, ce qui n’est pas envisageable, même par le PJD. En somme, les quatre premiers, le PJD, l’Istiqlal, le RNI et le PAM devraient logiquement reprendre leur place avec peut-être un léger écart en terme de sièges, prévoit M.Tlaty. Ce qui va changer, par contre, c’est la future alliance gouvernementale. Car on ne peut pas faire tout ce chemin pour retrouver les mêmes formations dans la future majorité gouvernementale. Qui plus est, il faut d’abord en payer le prix, et très cher.

En effet, sur le plan financier, il faut compter au moins 220 MDH en subventions directes pour les campagnes électorales des partis politiques. La logistique de la préparation et l’organisation, les campagnes d’appel à l’inscription sur les listes électorales et la participation aux élections nécessitera une enveloppe encore plus importante. Au total, il faut compter plus de 500 MDH retirés sur le budget de l’Etat.

En terme de temps, les dernières législatives anticipées ont nécessité plus de trois mois de préparation. Cela bien que les partis politiques soient facilement arrivés à un consensus −climat politique aidant au lendemain de la nouvelle constitution− sur la plupart des questions concernant l’opération électorale. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Le découpage électoral, le seuil, l’observation et même l’organisation des élections et le mode de scrutin divisent les partis politiques. Cela d’autant que pour la première fois, le Parlement a son mot à dire sur le découpage électoral. Un projet de loi, déposé en ce sens par le ministère de l’intérieur traîne depuis bientôt trois mois à la Chambre des conseillers. Mais, c’est en termes d’image et de stabilité politique que des élections anticipées risquent de coûter encore plus cher. «Cette éventualité ferait entrer le Maroc dans le club, de plus en plus large de la région, des pays instables politiquement», prévient le politologue Tarik Tlaty. Et ce, au moment où le Maroc mise fort sur la stabilité et la «réforme dans la stabilité». Ce qui en fait une exception dans toute la région.

En même temps, et sur le plan interne, des élections avant terme risquent de cantonner le pays dans une longue parenthèse, un stand-by général au cours duquel les réformes tant attendues seront gelées. «Ce sera un retour à la case départ», affirme cet analyste politique. Celle d’avant le discours historique du 9 mars. Mais cette fois, avec de moins en moins de perspectives et d’espoir de réformes dans le cadre des institutions. «Ce seront, en ce moment, toutes ces forces qui appellent à un changement en dehors des institutions, à l’image des islamistes radicaux et de l’extrême gauche, qui risquent d’occuper l’espace public», ajoute cet analyste.

Les élections anticipées étant donc, non seulement improbables, mais risquées, que faire pour surmonter la crise ? Les analystes politiques proposent une sortie : un remaniement ministériel profond, voire, pour certains, un gouvernement d’union nationale. Mais là encore, les intérêts s’opposent et les avis divergent. Une chose est sûre, au stade où en est la majorité, rongée par les divergences et affaiblie par les critiques et coups croisés : il faut agir. Et au plus vite. Il y a une Constitution à mettre en œuvre, des réformes à engager.