à‡a chauffe pour Abdelilah Benkirane…

L’opposition exige des excuses publiques et plus de retenue ainsi que la reprise des séances des questions de politique générale. Les syndicats agitent la menace d’un mois de mai chaud, fait de grèves, sit-in et marches de protestation.

La tension entre l’opposition et le chef du gouvernement n’est pas près de tomber. Mardi 5 mai, les chefs des quatre partis (Istiqlal, PAM, USFP et UC) se sont réunis au Parlement et exigé la poursuite de la séance des questions relatives à la politique générale du gouvernement, suspendue mardi 28 avril. Mais, auparavant, «le chef du gouvernement doit présenter des excuses officielles et publiques», ont-ils décidé. En attendant un deuxième round de cette séance mensuelle, une partie de l’opposition monte au front. Ainsi, la commission administrative de l’USFP, réunie le 3 mai, n’a pas trouvé mieux que de demander au chef du gouvernement de présenter sa démission (art. 47) «pour préserver ce pays». Le premier secrétaire, Driss Lachgar, menace, lui, d’une motion de censure, et donc d’activer l’article 105 de la Constitution, si le chef du gouvernement ne se décidait pas à partir de son propre chef. Or, tout le monde le sait, même si l’opposition peut aujourd’hui, contrairement à l’avant-Constitution de 2011, initier la procédure de dépôt d’une motion de censure. Pour cela il suffit, en effet, de réunir les signatures de 20% des membres de la Chambre (soit 79 signatures), elle est dans l’incapacité de la faire aboutir. Car il faut le vote de la majorité absolue des membres de la Chambre pour la faire valider. Or, l’opposition ne dispose que de 174 sièges, ce qui la situe loin des 198 votes nécessaires. A moins qu’un parti de la majorité ne se décide à voter contre le gouvernement, ce qui est, en l’état actuel, un scénario peu probable. L’USFP et le reste de l’opposition sont conscients de cette donne. Même s’il est impossible de la faire aboutir, une procédure de motion de censure mettra certainement le gouvernement et le parti qui le dirige dans l’embarras. Et dans ce cas, on aura menacé de sortir l’artillerie lourde tout en sachant que l’objectif ne sera pas atteint. Ce qui rend encore plus intrigant ce projet de motion de censure, qui même s’il n’est pas ouvertement prôné par le reste de la majorité. Même au sein de l’USFP la question de motion de censure n’a été évoquée que par Driss Lachgar.

Par contre, l’invitation au départ émane, elle, de cette instance qui fait office de Parlement du parti. Elle entre dans le cadre du «conseil» et va permettre au chef du gouvernement de «mettre fin à la situation tendue dans laquelle il a mis le pays. Et cela en suivant une démarche démocratique», pour reprendre la déclaration finale de la commission administrative de l’USFP.

L’Istiqlal et l’USFP pour des élections anticipées

Quoi qu’il en soit, cette question de départ, avant terme, du gouvernement est également partagée par l’Istiqlal. Et c’est le chef du parti, Hamid Chabat, qui a appelé lui-même à l’organisation des élections anticipées. «Après tout, assure-t-on dans l’entourage du leader istiqlalien, le gouvernement de Abbas El Fassi est bien parti avant d’avoir terminé son mandat». En tout cas, comme on l’assure auprès de l’USFP, cette invitation au chef du gouvernement à rendre son tablier n’est pas faite à la légère, c’est le fruit d’une «analyse minutieuse de la situation “désolante“ à tous les niveaux, politique, économique et social, ce qui prouve que le gouvernement, dirigé par le PJD, est incapable de gérer les affaires de l’Etat», affirmait Driss Lachgar devant les membres de la commission administrative de son parti. Par ailleurs, explique cet analyste politique, la montée au créneau de l’Istiqlal et les sorties de plus en plus virulentes de son secrétaire général, peuvent être expliquées, en partie, par les démêlés de certains de ses députés avec la Justice, notamment à Marrakech et Berrechid. Il n’hésite pas à mettre ces soucis avec la justice sur le dos du PJD, et son secrétaire général, puisque le ministre de la justice qui est le supérieur hiérarchique du parquet est issu de ce parti. Même s’il n’est pas directement impliqué, le pouvoir judiciaire étant constitutionnellement indépendant, le PJD  ne manquera pas d’exploiter ces procès pour enfoncer ses adversaires de l’Istiqlal. En même temps, alors que l’Istiqlal et l’USFP exigent ouvertement le départ du chef du gouvernement dans l’intérêt du pays, certaines voix, notamment au sein de l’opposition, appellent de plus en plus à faire coïncider les élections législatives avec les communales, avec un mandat de cinq années pour les deux. Cela nous évitera beaucoup de tracasseries électorales et donnera également tout leur sens aux élections communales qui ne seront plus perçues comme un avant-goût ou une antichambre des élections législatives. Mais c’est là une autre histoire.

Cela dit, le secrétaire général fraîchement élu de l’UC, Mohamed Sajid, même s’il ne se prononce pas ouvertement, comme ses alliés de l’USFP et de l’Istiqlal pour des élections anticipées, trouve néanmoins que le calendrier annoncé n’est pas idéal. «Si le respect des délais des échéances électorales demeure parmi les principes fondamentaux de la démocratie, le calendrier électoral fixé pour les prochaines échéances risque d’avoir un impact négatif sur le taux de participation», a-t-il déclaré, mardi 5 mai, au Forum de la MAP.

Le PPS tire la sonnette d’alarme

Pour l’heure, et pour joindre l’acte à la parole, à l’USFP on parle déjà d’un éventuel boycott des travaux des commissions parlementaires. Et ce n’est encore qu’une menace en l’air, sans doute. L’opposition a déjà usé de cette arme de boycott quand elle s’est retirée des débats de la commission de l’Intérieur alors qu’elle venait à peine d’entamer l’examen de la loi organique relative à la régionalisation. Bien sûr, les travaux des commissions parlementaires n’en sont pas affectés, les règlements de l’Intérieur des deux Chambres prévoient des garde-fous pour empêcher le gel de leurs travaux. Mais sur le plan symbolique, cela risquera bien d’écorcher l’image de l’institution. Une option que le reste de l’opposition n’envisage même pas.

Les groupes parlementaires des quatre formations de l’opposition, réunis mardi 5 mai, ont convenu de «continuer à œuvrer au sein des commissions parlementaires, avec tous les moyens mis à leur disposition par la Constitution, afin de dénoncer les failles de la gestion gouvernementale». Bref, depuis le départ de l’Istiqlal du gouvernement, l’opposition n’en finit pas d’imaginer des stratagèmes pour faire plier le chef du gouvernement. La tension entre les deux parties s’est exacerbée au lendemain du discours prononcé par le chef du gouvernement lors d’un meeting organisé par son parti à Dchaïra, dans les environs d’Agadir, le 7 mars dernier. En conséquence, l’opposition a soumis un mémorandum au Roi sollicitant son «arbitrage suprême à la suite des déclarations contraires à la Constitution émanant du chef du gouvernement». La suite est connue. Mais alors que l’on s’attendait à ce que le chef du gouvernement modère le ton de ses interventions, voilà qu’il repart de plus belle en fronde à l’occasion de sa comparution devant le première Chambre, le 28 avril, dans le cadre de l’article 100 de la Constitution. La tension, rappelons-le, a été telle que le président de la Chambre fut contraint de lever la séance avant terme. Un comportement qui, à force de se répéter, a fini par agacer même les alliés du PJD au gouvernement.

Ce qui fait dire à Nabil Benabdellah que «le chef du gouvernement doit se comporter en responsable à plus d’un titre. Il est responsable de lui-même et responsable des autres parce que c’est le chef du gouvernement. Il faut qu’il fasse preuve d’une capacité d’encaisser et supporter (les attaques) quelles que soient les conditions. Il peut répondre (aux attaques) lors des meetings de son parti. Mais dans certaines tribunes comme celle du Parlement, il doit aller au fond des choses, tenir un discours profond et argumenter avec son bilan, ses réalisations et son programme…».

Les syndicats boycottent et Benkirane manifeste

Cela étant, le PPS ne cache pas son inquiétude quant à la tournure que prend le discours des différents acteurs qui animent la scène politique. Il ne cesse d’insister sur «la nécessité de veiller à l’élévation du niveau de l’action politique, à garantir le fonctionnement normal des institutions et à faire prévaloir l’esprit de concertation, de coopération, d’interaction positive et de construction conformément à ce que la Constitution accorde à chaque partie parmi les acteurs politiques en termes de droits et devoirs». En parlant des acteurs, ce ne sont pas les seuls partis, principalement de l’opposition, qui semblent avoir une dent contre le chef du gouvernement. Les acteurs syndicaux et la société civile, ou du moins un large pan de celle-ci qui ne relève pas de la sphère islamiste. Les syndicats ont ainsi saisi le 1er Mai pour exprimer, à leur manière, leur mécontentement. Mais bien avant, un premier signal d’alarme a été tiré lors d’une grève générale menée par les centrales syndicales les plus représentatives (le 29 octobre dernier). L’action a été sous-estimée par le gouvernement et les syndicats sont passés à l’étape suivante: le boycott des manifestations du 1er Mai. C’est une décision à laquelle ils ont recouru une seule fois dans l’histoire syndicale du Maroc, de leur propre gré. Un boycott concerté des célébrations du 1er Mai n’a eu lieu qu’en 1992 pour protester contre l’incarcération de Noubir Amaoui, patron de la CDT.  A l’époque, la décision a été prise et suivie par l’UMT, la CDT et le SNE-Sup. C’était une décision plus politique que syndicale.

D’où la portée, surtout politique, de l’acte des quatre centrales, l’UMT, la CDT, la FDT et l’UGTM. Quant à l’UNTM, le syndicat islamiste affidé au PJD, il a non seulement tenté de rabaisser cette action en descendant avec toutes ses forces dans les rues des principales villes, avec la présence des ministres, mais également en prêtant son perchoir au chef du gouvernement pour attaquer, une fois de plus, ses adversaires de l’opposition. Bref, c’est une action, assurent les cinq centrales, UMT, CDT, FDT, UGTM et ODT, qui sera suivie d’autres puisque ces centrales syndicales promettent déjà un mois de mai très chaud. Les syndicats sectoriels de la Justice, des Collectivités territoriales, de la Santé et certainement d’autres secteurs, ont déjà programmé, pour les jours à venir, des grèves, des marches et des sit-in à travers le pays. Cela alors que le gouvernement a besoin de la contribution des centrales syndicales pour faire passer la réforme des régimes de retraite, sans parler bien sûr de la loi organique relative à l’exercice du droit de grève et de la loi relative à l’organisation des syndicats.  

Pendant ce temps, les vrais défis restent ailleurs

Par ailleurs, et c’est un fait, Abdelilah Benkirane aura eu le mérite d’avoir fait asseoir les centrales syndicales autour d’une même table. Qui aurait cru que l’UMT et la CDT auraient non seulement pensé à un rapprochement mais poussé leur alliance jusqu’à faire adopter à leur instances décisionnelles les mêmes décisions en même temps ? Qui aurait cru que la CDT s’allierait avec la FDT et daignerait se réunir avec la direction de l’USFP ? Bref, nous n’avons jamais été aussi proches de l’utopique unité syndicale qu’aujourd’hui sous le gouvernement Benkirane. En même temps, la coordination entre les partis de l’opposition n’a jamais été poussée aussi loin qu’aujourd’hui. Si, par le passé, ce qui pouvait être qualifié comme coordination ne dépassait guère quelques actions au niveau du Parlement, la présentation et le vote de quelques amendements notamment du projet de Loi de finances, aujourd’hui cette coordination va au delà des groupes parlementaires. Ce sont les directions des quatre partis qui se réunissent et se concertent, avec une fréquence jamais égalée, et prennent des initiatives ensemble. La réunion de mardi étant la dernière en date. D’un autre côté, l’étendue de la marge de liberté d’opinion et d’expression aidant mais aussi des moyens de communication, la politique n’a jamais été autant suivie par les électeurs. Ce qui rend le champ politique plus concurrentiel.  

Cela dit, une telle situation ne peut durer éternellement. Il arrivera bien un jour où il faudra mettre fin à cette dégringolade de la classe politique. Il y va de la crédibilité de la politique dans notre pays et de son ouverture démocratique. Et si la situation en vient à empirer, les analystes politiques n’envisagent qu’un seul scénario salvateur: la nomination d’un gouvernement technocrate et politiquement indépendant pour préparer et superviser les élections. Et pas seulement les élections, il devra également parachever la mise en œuvre de la Constitution et conduire et assurer le suivi du débat national sur le capital immatériel du Maroc et initier et finaliser les réformes économiques à même de placer le Maroc parmi les pays émergents. Ces deux derniers défis majeurs ont été évoqués par le Roi dans les discours du 30 Juillet et du 20 Août 2014 et n’ont malheureusement pas trouvé écho dans les débats politiques actuels, les partis et la Primature étant pris par des échanges de basse politique politicienne. Or le coût économique de ce qui se passe actuellement est très élevé, il ne tardera pas à se refléter sur les rapports des organismes de notation internationaux.