23 syndicats et de la surenchère dans le débrayage

Ils seraient
plus de 30,
selon le ministère de l’Emploi.
La montée
des syndicats indépendants irrite les mastodontes.
Les actions se multiplient à la veille du 1er Mai et des élections.

Assistons-nous à un retour en force des syndicats? Après les actions des médecins, des professeurs, des fonctionnaires des Finances, voici venu le tour des collectivités locales, qui projettent d’organiser une grève nationale les 15 et 16 décembre. Cinquante ans et quelques mois après la création de l’UMT, premier syndicat national, le syndicalisme marocain, qui a connu des hauts et des bas, et qui semblait être au creux de la vague ces dernières années, a l’air d’avoir repris du poil de la bête, suscitant l’inquiétude des patrons dans les zones industrielles les plus touchées, notamment dans la région de Tanger.
Pourtant, le nombre d’adhérents est en baisse depuis des années. «Il est possible que par rapport aux années 1960 il y ait moins d’adhérents aux syndicats, mais je pense que ces dernières années ont vu un regain d’intérêt pour eux. Les gens sont de plus en plus organisés, surtout dans le secteur public», explique Abderrahim Handouf, représentant UMT à la CNSS. La preuve ? «Nous pensons à créer un observatoire des violations du droit des travailleurs», ajoute-t-il, avançant que l’on n’aurait pas autant besoin de l’INDH si le Code du travail était davantage respecté.

Marx contre le libéralisme
Pourtant, le contexte actuel ne laissait pas présager une telle mutation, d’autant plus que la sévérité envers les syndicats est de mise. Les cas d’employés renvoyés à la suite de la création de bureaux syndicaux ne manquent pas, même s’ils violent l’article 9 du Code du travail qui interdit «toute atteinte aux libertés et aux droits relatifs à l’exercice syndical à l’intérieur de l’entreprise, conformément à la législation et la réglementation en vigueur».
Cependant, toutes ces difficultés ne font que révéler les problèmes plus profonds qui grippent le fonctionnement des syndicats. Sait-on seulement combien il existe de syndicats au Maroc ? Selon le ministère de l’Emploi et de la Formation professionnelle, il y en a 23 à l’échelle nationale, âgés de deux ans (Organisation marocaine des travailleurs unis) à cinquante ans (Union marocaine du travail), mais tous ne sont pas si nationaux que ça, les sections dormantes étant monnaie courante.
Sur le terrain, la réalité est toute autre : même au ministère, on n’exclut pas qu’il puisse y avoir jusqu’à 30 syndicats au Maroc. «Les syndicats sont très avares d’informations, notamment en ce qui concerne le nombre de leurs adhérents ou leurs conventions», explique-t-on. Certes, le nouveau Code du travail a permis d’y voir plus clair dans la mesure où les syndicats sont obligés d’effectuer des démarches telles que le dépôt de leur règlement intérieur au ministère de l’Intérieur, en échange du récépissé attestant de leur existence, mais en dehors de cela, les nombreux changements de numéro de téléphone, d’adresse, les disparitions et les réapparitions à l’occasion du 1er mai voire des élections ne sont pas pour faciliter le suivi.
Même manque de visibilité concernant le nombre d’affiliés : les sympathisants sont nombreux, mais les cotisants le sont beaucoup moins. Plusieurs dizaines de milliers, avoue-t-on chez les syndicats les plus importants. Globalement, selon les estimations les plus positives, le nombre d’employés affiliés à des syndicats a tellement fondu depuis les années 60 qu’il a désormais du mal à dépasser la barre de 10% des effectifs de salariés.

Les grèves ? Des jours de vacances pour les employés
Pourquoi ? Selon les syndicalistes interrogés, la répression subie au niveau des entreprises et certaines dispositions du Code du travail découragent les membres potentiels. Cependant, toujours selon eux, les salariés sont également responsables de la situation, d’autant plus qu’ils rechignent à mettre la main au porte-monnaie. «Ils disent “nous sommes avec vous corps et âme”, vous vous battez pour eux, mais dès que vous leur demandez d’adhérer [au syndicat] ils vous tournent le dos», proteste, un brin amer, Mohamed Boubekri, de la Fédération démocratique du travail (FDT). Ailleurs, on déplore l’habitude, notamment dans le secteur de l’Education (voir aussi p. 48-49), de considérer les jours de grève comme des jours de vacances.«Un jour où nous faisions passer un mot d’ordre de grève peu avant l’Aïd, certains militants se sont vu répondre par des femmes :«superbe, vous nous avez donné le temps de préparer les gâteaux», confie ce syndicaliste de l’Union nationale du travail du Maroc (UNTM).
Pourquoi une telle indifférence de la part des salariés ? Est-elle l’expression d’un ras-le-bol ? Il faut dire que la plupart des syndicats se caractérisent par un certain immobilisme, particulièrement à leur tête. Ainsi, on assiste à des records de longévité à la tête des syndicats, favoritisme et stratégie du vide oblige (Mahjoub Benseddik à l’UMT, Abderrazzak Afilal à l’UGTM, Noubir Amaoui à la CDT), malgré la kyrielle de scandales qui auront entaché certains : COS-ONE, affaire Laâfora & Slimani… jusqu’à ce que les éternels seconds, lassés, se décident à créer leurs propres syndicat pour devenir secrétaires généraux à leur tour.
Dégât collatéral : les militants sont excédés par la méthode de traitement des problèmes qui, elle, reste la même. «Il est absolument certain que le non-renouvellement des leaders historiques a rendu un très mauvais service aux syndicats. Ces leaders appartenant à la génération de l’indépendance et formatés par les idéologies dominantes des années 60 et 70 sont pour la plupart incapables de comprendre les enjeux d’une économie mondialisée où le marché est roi», remarque Karim Tazi, président de l’Association marocaine des industries textile et habillement. Un secteur où le syndicalisme est fortement implanté. Des mouvements dépassés ? En tout cas une tendance qui, selon certains syndicalistes, cantonne les syndicats dans un rôle de revendication, les empêchant ainsi de devenir des forces de proposition, partenaires et non plus éternelles rivales du patronat.

Vers une loi sur les syndicats ?
Seulement voilà, ces vieux leaders sont renforcés dans leur rôle par leur position dans les partis politiques proches de leurs syndicats. On aura beau dire que les syndicats et les partis sont des entités indépendantes, l’histoire et la réalité sur le terrain prouveront toujours le contraire. Que se passe-t-il alors au moment des élections ? La performance des syndicats a-t-elle un impact sur les votes des personnes défendues, comme l’explique ce militant de l’UNTM ? Selon lui, il est plus facile pour un syndicat d’avoir une réponse à ses revendications si il est rattaché à un parti. Inversement, lors des élections, les partis verront leurs syndicats canaliser les votes de leurs sympathisants. Il reste quand même à savoir ce qui se passe lorsque le ministère, mis en cause par un syndicat, est dirigé par un ministre proche du parti lié au dit syndicat. Ce dernier fera-t-il son travail comme si de rien n’était ou fera-t-il au contraire marche arrière ? L’inverse, lui, est arrivé : on se souvient ainsi de la polémique qui avait opposé en décembre 2004 la députée Fatima Belmoudden à l’UNTM, lorsque cette dernière avait plus ou moins accusé le PJD d’essayer de s’attaquer au ministre de l’Education USFP via son syndicat…
Cette multiplication des syndicats est-elle positive pour le Maroc ? A la CGEM, Aïcha Stitou Daoudi, présidente de la Commission entreprises et relations professionnelles, reconnaît que le patronat traite essentiellement avec «les cinq syndicats les plus représentés, ceux qui ont obtenu 6% des votes». A quoi sert la vingtaine d’autres syndicats dans ce cas ?

C’est dans ce contexte que l’on voit surgir de nouveaux types de syndicats dits «indépendants». A la différence de l’UMT, ces derniers, encore peu connus, semblent se spécialiser dans des secteurs bien précis, tels que l’Education ou la Santé. Ils suscitent ainsi l’inquiétude des autres syndicats, politiques, à portée plus générale, puisqu’ils attirent leur «clientèle».
«Je ne dirai pas qu’ils ont connu une grande montée. Il s’agit plutôt d’associations qui se présentent comme des syndicats», explique Larbi Kabbaj, de l’UGTM. Ce genre de syndicat, qui commence petit puis se développe dans d’autres villes, finit par se dire syndicat alors qu’il ne couvre que des domaines très précis. Parallèlement, les employés qu’il représente vont perdre confiance dans les grands syndicats. «Il y a aussi les ONG qui commencent à faire le travail des syndicats», prévient M. Kabbaj, qui insiste sur le besoin pour ces derniers de se rapprocher les uns des autres.

Les syndicats indépendants sont-ils l’avenir du syndicalisme au Maroc ? Faut-il encourager leur développement ? Ou faut-t-il plutôt chercher à rationaliser la scène syndicale de l’extérieur, via la mise en place d’une loi des syndicats instituant des règles de gestion régulant leur organigramme interne et la gestion de leurs finances ? Que faire alors des ONG et autres associations ? La tendance générale semble suggérer qu’il vaudrait peut-être mieux laisser faire la nature, puisque les syndicats seront tôt ou tard forcés de se regrouper, à l’image des partis politiques. En attendant, les grèves se multiplient.

Les leaders syndicaux, formatés par les idéologies dominantes dans les années 1960-70, sont incapables de comprendre les enjeux d’une économie mondialisée où le marché est roi.

Syndicats et partis : «Je t’aime moi non plus»

Les syndicats sont-ils vraiment indépendants des partis ? Voici une question à laquelle un syndicaliste répondra toujours par l’affirmative, tout en reconnaissant que rien n’empêche un syndicaliste de s’affilier au parti de son choix… Pourtant, un simple coup d’œil sur les bureaux politiques des partis s’avère particulièrement instructif. Ainsi, Abderrazzak Afilal (UGTM) et Taieb Mounchid (FDT) font partie des instances dirigeantes de l’Istiqlal et de l’USFP ;

et si l’UMT garde son aura de syndicat indépendant, l’UNTM est dit syndicat islamiste pour la bonne raison qu’il a compté parmi ses fondateurs un certain Abdelkrim El Khatib… Ainsi, l’éparpillement des syndicats actuels ne fait que refléter celui des partis politiques, chacun ayant cherché à fonder son propre bras syndical. Une exception qui confirme la règle : à la suite de son départ de l’USFP, Noubir Amaoui, secrétaire général de la Confédération marocaine du travail (CDT) a fondé le parti du Congrès national ittihadi (CNI)…

120 ans au pouvoir à eux trois !

Les syndicats marocains sont-ils vieux jeu ? Syndicalistes et observateurs leur reprochent leurs méthodes dépassées, aux relents marxistes, peu adaptées au contexte actuel, ou encore le recours au bâton, à  la mode des années 1970, comme en septembre dernier au sein de l’UGTM. Pourquoi ? On remarquera que, sur les cinq principaux interlocuteurs syndicaux d’aujourd’hui, trois sont dirigés par les mêmes personnes, quasiment, depuis leur création. Ainsi, Mahjoub Benseddik dirige l’UMT depuis 1955, Abderrazzak Afilal, l’UGTM, depuis 1962, Noubir Amaoui, la CDT, depuis 1978, soit, à  eux trois, un total de 120 ans au poste de secrétaire général. Concernant les deux interlocuteurs restants : la FDT, fondée en 2003 par le co-fondateur de la CDT, Taà¯eb Mounchid, est trop jeune pour que l’on puisse se prononcer. Quant à  l’UNTM de Abdelkader Tarfaà¯, elle a récemment changé de secrétaire général, tout en gardant le précédent, Abdeslem El Maâti, au poste honorifique de président du syndicat…