200 témoins des années de plomb, en direct à  la télé

Pendant deux mois, les victimes des graves violations des droits de l’homme, de 1956 à 1999, raconteront les exactions dont elles ont fait l’objet.
En outre, une dizaine d’émissions thématiques sur des événements particuliers (Rif, émeutes sociales, Sahara) est programmée.

Dès le 15 décembre courant, les deux chaînes nationales, et pendant deux mois, retransmettront les auditions publiques des victimes des graves violations des droits de l’homme au Maroc. Des millions de Marocains pourront suivre, sur TVM et 2M, ainsi que les radios nationales, des émissions portant sur des sujets restés jusque-là tabous dans le débat public national. Une première ! C’est le début de la réconciliation du Maroc avec son histoire contemporaine.
Les auditions publiques constituent une des actions majeures de l’Instance équité et réconciliation (IER) qui a commencé ses travaux dès l’approbation royale de ses statuts le 12 avril dernier. L’IER, composée de 17 membres et présidée par Driss Benzekri, est la première commission de la vérité à être créée en Afrique du Nord et au Moyen-Orient . Elle est chargée d’établir la vérité à propos des violations graves des droits de l’homme qui se sont produits au Maroc entre 1956 et 1999, comprenant l’identification des institutions responsables (et non pas des individus) de ces violations ; fournir des réparations aux victimes ; émettre des recommandations pour des réformes afin que de telles violations ne se reproduisent pas et promouvoir la réconciliation.
Les auditions publiques constituent, à n’en pas douter, un moment fort et d’une intense émotion pour toutes les commissions de la vérité qui ont vu le jour de par le monde. À l’IER, l’étude des expériences les plus abouties (Afrique du Sud, Chili, Pérou) a conduit à une réflexion approfondie sur les spécificités de la situation marocaine.
Abdelhay El Moudden, coordinateur de la cellule de travail chargée des auditions publiques, affirme que ces dernières poursuivent trois objectifs : réhabiliter les victimes, briser les tabous et introduire des réformes. Ainsi, «en se basant sur les études psychologiques et les consultations avec les spécialistes, on sait maintenant que les victimes ont besoin d’exprimer leur souffrance. Il y a donc là un aspect thérapeutique par la parole libérée», telle est la première mission de ces auditions (voir à ce propos l’éclairage du psychiatre Omar Bettas en page suivante).
Le deuxième objectif est d’ordre pédagogique. M. El Moudden rappelle que les violations des droits de l’Homme (disparitions forcées et détentions arbitraires) sont liées à des événements importants de l’histoire du Maroc de 1956 à 1999 et qui ont toujours été des sujets tabous. Des sujets qui n’ont jamais fait l’objet de débats publics. «Nous estimons que la transition démocratique au Maroc est tributaire du dépassement de ce caractère tabou entachant des événements essentiels de l’histoire contemporaine du Maroc telles que les émeutes du Rif en 1959, les affrontements armés de mars 1973, les violations des droits de l’homme commises au Sahara…».

Des témoigages en direct et consultables sur le site www.ier.ma
Ces sujets devraient être désormais ouverts au débat public pour que les jeunes générations puissent connaître des pans entiers occultés de notre histoire nationale récente. C’est seulement ainsi que les Marocains pourront enfin entamer le travail de réconciliation avec leur histoire. Telle est la seconde mission des auditions publiques.
Quant au troisième objectif, il est ainsi expliqué par Abdelhay El Moudden : «Dans les expériences de nombreux pays, les auditions publiques ont joué un rôle de légitimation d’un nouveau régime par rapport à un passé de violations massives des droits de l’homme. Au Maroc, elles devraient surtout servir à la mobilisation de l’opinion publique et des acteurs politiques pour introduire les réformes juridiques nécessaires afin que les graves violations des droits de l’homme ne se reproduisent pas».
Maintenant, comment se dérouleront concrètement les auditions publiques ? Ce qu’on sait dès à présent c’est qu’elles dureront pendant près deux mois à raison de trois séances par semaine. Chaque séance durera une heure environ : soit approximativement un quart d’heure par témoignage. Il y aura des séances retransmises en direct et d’autres séances de synthèse en différé. Toutes ces séances seront ouvertes aux journalistes et au public. Mieux encore, tous les témoignages seront retranscrits et mis sur le site internet de l’IER (www.ier.ma).
Très probablement, les enregistrements se feront à la TVM pour la simple raison que cette chaîne publique possède la logistique idoine dans toutes les villes du pays. Cette précision a son intérêt lorsqu’on sait que des séances seront réalisées à Casablanca, Khénifra, Figuig, Errachidia, Fès, Tétouan, Hoceima, Tan Tan et Smara. Or, seule la TVM est correctement équipée dans ces villes. Qu’est-ce qui justifie le choix de ces villes ? À l’IER, on considère que ces villes ont vécu des événements qui avaient donné lieu à des violations des droits de l’homme et d’où sont originaires de nombreuses victimes ayant déposés des dossiers à l’IER.
Quels sont les critères qui ont servi pour choisir les cent cinquante à deux cents victimes appelées à témoigner lors des auditions publiques ? Seules les victimes physiquement et psychologiquement aptes à témoigner pourront participer à ces auditions. Une commission médicale a d’ailleurs été auprès de l’IER pour la conseiller dans la sélection des bons profils.
L’autre critère majeur est de nature politique. On a veillé à ce que tous les événements majeurs (de 1956 à 1999) qui ont donné lieu à des violations massives des droits de l’homme soient bien représentés. La même préoccupation était présente dans le choix des villes où ces événements se sont déroulés.

Ils pourront s’exprimer dans la langue de leur choix : arabe, amazighe et français
Il faut dire que rien n’a été laissé au hasard. On a même pensé à la langue utilisée par les victimes lors des auditions publiques. Elles auront la liberté de choisir la langue dans laquelle elles peuvent le mieux s’exprimer : arabe classique, arabe dialectal, amazighe ou français. Selon Abdelhay El Moudden, une convention a été conclue avec l’IRCAM (Institut royal de la culture amazighe) pour qu’il fournisse des interprètes à l’IER.
Enfin, il faut rappeler que les victimes ont été principalement sélectionnées à partir de la base de données renfermant près de 22 000 dossiers de victimes déposés à l’IER et des 3 500 auditions réalisées par les membres de l’instance lors des visites organisées dans les différentes villes du pays.
Mais, en plus des auditions individuelles (150 à 200), il y aura également une dizaine d’auditions thématiques auxquelles participeront des victimes, qui n’ont pas forcément déposé un dossier à l’IER, et des spécialistes. Ces thèmes porteront justement sur les sujets demeurés jusque-là tabous dans le débat public. Ainsi en est-il, précise M. El Moudden, «des questions des disparus retrouvés, des événements du Rif de 1959, des événements de l’Atlas de 1973, de la détention arbitraire, des centres secrets de détention, de la disparition forcée, des émeutes sociales (mars 1965, 1981, 1984, décembre 1990), de l’exil forcé et de la torture. Des sujets qui seront abordés pour la première fois à la télévision».
Il y a néanmoins une critique essentielle portée contre les auditions publiques. Leur faiblesse majeure porte sur l’interdiction faite aux victimes de citer nommément, lors des auditions publiques, leurs tortionnaires présumés ou d’accuser de manière nominative des responsables d’être coupables de violations des droits de l’Homme.

La mise en cause de la responsabilité individuelle des responsables est exclue
C’est pourquoi le président de l’AMDH accuse l’IER d’abandonner complètement la lutte contre l’impunité. Selon lui, «ce n’est pas un hasard si cette instance a balayé le mot “Vérité’’ de son nom. C’est qu’elle ne souhaite donc pas aller jusqu’au bout dans la quête de la vérité. Elle se contente de demi-vérités, en particulier en refusant de traiter la question des responsabilités individuelles».
En fait, l’IER a fait le choix, de par ses statuts, d’exclure dès le départ l’interpellation des responsables des violations des droits de l’Homme. Elle n’a pas pouvoir juridique. Mais les victimes gardent leur droit de poursuivre ces responsables devant la justice.
Par ailleurs, toutes les victimes, qui participeront aux auditions publiques, ont signé une Charte d’honneur dans laquelle elles s’engagent à ne pas citer nommément leurs tortionnaires présumés ou d’accuser de manière nominative des responsables d’être coupables de violations des droits de l’Homme.
Ce refus de la mise en cause de la responsabilité individuelle des responsables s’explique, ici, par les implications juridiques qu’aurait une telle mise en cause. Toute personne citée ou accusée aura un droit de réponse et pourra attaquer en diffamation la victime accusatrice, le vecteur de la diffamation (média audiovisuel public), ainsi que l’organisme organisateur des auditions publiques, à savoir l’IER elle-même. Ceci sans parler d’autres difficultés juridiques ayant trait à la prescription en matière criminelle (voir avis des responsables des organisations des droits de l’homme en page suivante).
Mais, faut-il le rappeler, la mission centrale assignée aux auditions publiques réside dans la restauration de la dignité des victimes et le rétablissement de la confiance du public dans l’Etat de droit. Cette mission peut-elle être remplie sans mettre en cause les responsables ? La question reste ouverte.

Pendant deux mois, les victimes des graves violations des droits de l’homme, de 1956 à 1999, raconteront les exactions dont elles ont fait l’objet.
En outre, une dizaine d’émissions thématiques sur des événements particuliers (Rif, émeutes sociales, Sahara) est programmée.