20 Février : happy hour

Parti à  l’origine d’un idéal noble, celui d’un Maroc meilleur, le mouvement du 20 Février n’a pas seulement mis en avant de simples revendications sociales, il a proposé des changements de nature à  affecter l’architecture institutionnelle du pays.

Les temps changent. Les dealers de résine de cannabis du douar Harbili -quartier Bernoussi- à Casablanca, affiliés au mouvement du 20 Février, ont décidé d’organiser une marche ce dimanche 15 mai pour réclamer la constitutionnalisation du Maroc en tant que pays producteur de cannabis, intégrer le plan Rawaj pour que les prix de leurs produits ne soient pas gonflés par les intermédiaires et bénéficier d’une assurance-risque. Ils se joignent à la confédération des vendeurs d’artichauts effeuillés & pois chiches ramollis à l’eau de Rédal véritable, du quartier Akkari à Rabat, elle aussi, membre du mouvement du 20 Février. La confédération revendique un meilleur traitement de la part de la justice dans ses affaires de vente ambulante et une séparation claire des pouvoirs entre le caïd et le moqaddem. Elle exige, aussi, une subvention pour l’achat de crème Fair & Lovely, afin que ses membres blanchissent leurs doigts noircis par le travail de l’artichaut.

Dignité, droit au travail, justice équitable, protection contre les abus, gouvernance…, depuis près de trois mois, on n’entend que cela. Le mérite de cette prise de conscience, de l’expression de revendications souvent légitimes, revient, en toute honnêteté intellectuelle, au mouvement du 20 Février. Mais près de trois mois après ce 20 février, le réveil de la parole aussi collectif qu’hétéroclite est devenu un grand bazar. Il est certes improbable que les dealers de drogues aient des revendications, mais en ces temps d’agitation sociale, tous ceux qui ont un mot à dire, tous les mécontents et tous ceux qui veulent des droits indus ou rester en dehors de la loi s’habillent du manteau du 20 Février pour aller manifester, revendiquer, parfois en dehors du cadre légal. Lundi 8 mai, des jeunes du mouvement du 20 Février ont envahi le siège du Conseil de la ville de Salé pour protester contre «la mauvaise gouvernance et la corruption». En avaient-ils le droit ? Non, leur droit se limite à une manifestation dans la rue. Sont-ils réellement du 20 Février ? LÀ est la question.

Parti à l’origine d’un idéal noble, celui d’un Maroc meilleur, le mouvement du 20 Février n’a pas seulement mis en avant de simples revendications sociales, il a proposé des changements de nature à affecter l’architecture institutionnelle du pays. Dans cette optique, qu’on le veuille ou pas, on devient un acteur politique et, en tant que tel, on doit clarifier ses revendications, les décliner en idées tout comme on doit se structurer, décider de qui fait partie du mouvement ou pas.  Que propose le mouvement du 20 Février pour la réforme de la Constitution et la démocratie ? Jusqu’à présent on ne l’a pas entendu ! Quels hommes et femmes font-ils partie du mouvement du 20 Février ? Aujourd’hui, tout le monde peut l’être y compris le plus extrémiste. Grisé par l’ivresse des rangs qui grossissent, le 20 Février devrait peut-être méditer cette phrase de Napoléon Bonaparte : «La foule qui me contemple avec admiration me verrait de la même manière monter à l’échafaud».