Les vraies raisons du ralentissement du crédit bancaire

Selon les banquiers et les chefs d’entreprises, il s’agit à la fois d’un problème d’offre et de demande. La mauvaise conjoncture économique n’explique pas tout.

Le crédit bancaire tourne toujours au ralenti. D’après les dernières statistiques de Bank Al-Maghrib, son encours s’est établi à 784,2 milliards de DH à fin 2015, en hausse de 2,7% sur un an. C’est certes mieux que les 2,2% de progression enregistrés en 2014, mais c’est moins que les 3,9% de 2013, les 4,6% de 2012, les 10,6% de 2011 et les… 30,4% de 2007 ! En analysant plus en détail les chiffres de 2015, on constate que ce sont surtout les crédits aux sociétés financières (+20%, à 111 milliards de DH contre -10% une année auparavant) qui ont permis au secteur de clôturer l’année sur une croissance plus élevée que celle de 2014. La dette bancaire des ménages a, pour sa part, poursuivi son ralentissement avec une hausse de 3,6% contre 4,7% une année auparavant (286 milliards de DH), alors que l’encours des crédits aux entreprises non financières privées a carrément reculé de 2,4% (337 milliards de DH) contre une progression de 3,1% en 2014. Même les crédits des entreprises non financières publiques ont baissé de 1%, à 34,8 milliards de DH, alors que 12 mois plus tôt, ils affichaient une hausse de près de 10%.

Cette situation montre clairement que les décisions de politique monétaire prises il y a un peu plus d’un an pour relancer la croissance, à savoir les deux abaissements du taux directeur (de 3% à 2,75% puis à 2,5%) opérés en septembre et en décembre 2014, n’ont quasiment eu aucun impact sur l’évolution du financement bancaire et donc sur l’économie réelle. Inquiète, la Banque centrale s’est réunie fin janvier avec le Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM) et la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) pour tenter d’identifier les raisons du tassement du crédit, surtout celui destiné aux entreprises. Une commission a été créée à la suite de cette rencontre afin de proposer un plan d’action pour remédier à la situation.

S’agit-il d’un problème d’offre de crédit, de demande ou les deux à la fois ? Pour répondre à cette grande question, nous avons sondé plusieurs banquiers et opérateurs économiques qui nous ont permis d’avoir une idée assez globale sur les raisons du ralentissement du crédit.

Le désendettement des grands groupes explique en partie le recul du crédit De prime abord, on peut dire qu’il s’agit à la fois d’un problème d’offre et de demande.

Sur le plan de la demande, le premier facteur explicatif est la conjoncture économique. «Au cours des trois à quatre dernières années, il y a eu un tassement de la croissance, surtout sa composante non agricole, et de la consommation des ménages. Dans ce contexte, le financement bancaire ne peut que ralentir», déclare un économiste au sein d’une banque de la place.

Pour les ménages, si la baisse du rythme de progression des dépenses de consommation et d’équipement explique le ralentissement du crédit conso, le tassement du crédit au logement est dû, selon des banquiers et des spécialistes de l’immobilier, à une certaine saturation du marché. «Au cours des dernières années, le secteur bancaire a quasiment servi l’intégralité de la demande solvable. Le potentiel qui reste aujourd’hui émane d’une population dont le profil nécessite des mécanismes de financement adaptés», indique un cadre au ministère de l’habitat.

Pour les entreprises, la conjoncture économique a eu un impact autant sur les grandes structures que sur les TPME. «La baisse du rythme de réalisation des grands projets d’infrastructures (autoroutes, ports, aéroports…), touristiques et immobiliers et le ralentissement de la consommation des ménages se sont traduits par des carnets de commandes moins garnis qu’auparavant pour les grandes entreprises. Leurs fournisseurs et prestataires de services, des PME dans la plupart des cas, en ont pâti également. Cette situation induit forcément un recours moins important au crédit bancaire car il n’y a aucune raison de renforcer les capacités de production ou d’augmenter le financement du cycle d’exploitation», explique un industriel. BTP, matériaux de construction, industries manufacturières, commerce…, plusieurs branches d’activités sont concernées.

Cela dit, à côté du tassement de la croissance et de ses conséquences, il y a d’autres facteurs propres à certains secteurs d’activité ou types d’entreprises. Les banquiers citent notamment le cas des distributeurs des produits pétroliers qui ont sensiblement réduit leur recours à l’endettement bancaire après la décompensation des hydrocarbures et la baisse des cours du pétrole à l’international. Ils parlent aussi du désendettement volontaire de certains grands groupes qui avaient emprunté massivement au cours des dernières années (Addoha, Résidences Dar Saada, Anouar Invest…). Ils donnent enfin l’exemple des promoteurs immobiliers dont le cycle d’exploitation s’est allongé, ce qui induit un délai de renouvellement des crédits plus important.

A côté de ces facteurs liés à la demande, l’offre de crédit n’est plus aussi accessible pour plusieurs raisons. Les banquiers avancent diverses explications pour montrer qu’ils étaient contraints de serrer la vis. La première étant la surexposition sur certains secteurs (immobilier notamment) ou grands groupes, un aspect très encadré par les règles prudentielles mises en place par Bank Al-Maghrib.

Manque d’accompagnement et d’assistance des TPME

La seconde explication est la baisse de la solvabilité des entreprises. «Les fondamentaux des entreprises se sont sensiblement dégradés. Leur rentabilité est en recul alors qu’en face leur endettement et charges financières deviennent insoutenables. Cette situation ne peut que réduire les scorings et donc les chances de décrocher un prêt», explique le chargé d’affaires d’une banque. A ces facteurs, les financiers ajoutent le grand problème de l’allongement des délais de paiement inter-entreprises qui bride à la fois l’activité des opérateurs économiques et des banquiers et menace la survie de plusieurs petites structures.

Du côté des entreprises, l’on reconnaît que la situation financière des opérateurs de plusieurs secteurs s’est dégradée et l’on comprend que les banques sont tenues de respecter la réglementation prudentielle. Mais les entrepreneurs avancent plusieurs autres contraintes qui expliquent l’accès de plus en plus difficile au crédit. Par exemple, ils déplorent le fait qu’ils n’aient pas accès à leur notation auprès des banques, élément utile pour qu’ils puissent améliorer leurs fondamentaux. Ils dénoncent aussi la non-communication par les banques, surtout aux TPME, des motifs de rejet des dossiers de crédit. Autre problème: les garanties exigées. Les chefs d’entreprises sondés affirment à l’unanimité que les banques demandent des garanties disproportionnées par rapport au crédit demandé (hypothèque, caution personnelle, nantissement de fonds de commerce…). «Si les banques exigent tant de garanties et se couvrent à 100%, voire plus, pourquoi elles nous appliquent des primes de risques dans les taux d’intérêt ?», se demande un opérateur.

La liste des contraintes que subissent les demandeurs de crédits est encore longue. On peut ajouter par exemple la lenteur dans le traitement des dossiers de prêts, le manque de communication par rapport aux différents produits et services bancaires, l’inexistence de produits adaptés à certains secteurs ou types d’entreprises… Mais s’il y a une insuffisance sur laquelle insistent les chefs d’entreprises, surtout les TPME, c’est le manque d’accompagnement et d’assistance des banques. «Les établissements de la place ont multiplié les ouvertures d’agences ces dernières années sans accompagner cette dynamique par un renforcement des ressources humaines en nombre et en qualification. Une TPME ne peut accéder au siège ou aux centres d’affaires comme les grands groupes et les PME de taille importante. Or, avec des agences bancaires qui fonctionnent avec trois personnes, comment peut-on à la fois se charger des opérations courantes et assurer du conseil et de l’accompagnement aux clients? Comment peut-on construire une relation de confiance durable avec un chargé de clientèle si ce dernier change d’agence tous les six mois ? Il y a un réel problème au niveau des ressources humaines des banques qu’il est urgent de résoudre», martèle un entrepreneur. Vu tous ces problèmes et contraintes, il est clair que la création d’une commission par les banques et les entreprises était plus que nécessaire pour tenter de trouver des solutions et faciliter l’accès au crédit. L’Etat en tant que client des entreprises et pouvoir exécutif a aussi un rôle à jouer pour permettre de relancer la machine du crédit.

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Selon Bank Al-Maghrib, la part des crédits aux TPME dans le total des prêts aux entreprises atteint 36% à fin 2014. Elle est restée relativement stable depuis 2012. Le poids des PME dans cet encours est, selon les banquiers, beaucoup plus important que celui des très petites entreprises. 36%, est-ce peu ou beaucoup ? D’après la Banque mondiale, le Maroc arrive en tête des pays dont les banques financent le plus les PME dans la région Mena. Il est suivi par le Yémen avec un poids de 20%, le Liban (16%), la Tunisie (15%), la Jordanie (13%) et l’Egypte (5%). Mais au niveau mondial, certains pays dépassent de loin le Maroc. C’est le cas de la Corée du Sud avec une part de 70% des prêts aux entreprises dédiée au PME, de la Chine avec 63%, de l’Allemagne avec 50% et de la France avec 44%.