« L’art fait désormais figure de valeur refuge »

En se mondialisant, le marché de l’art est devenu de plus en plus complexe. Les arts traditionnels marocains suscitent un intérêt grandissant. Il est conseillé d’acheter chez un professionnel dont les compétences, la réputation et le sens de l’éthique sont de notoriété publique.

Le marché marocain de l’art connaît un engouement sans précédent. Les articles d’art se positionnent comme des opportunités de placements, aux côtés de l’immobilier, des matières premières et de l’or. Mais le secteur reste gangréné par l’informel, et fragilisé par l’absence de réformes pour le structurer. Patricia Eldon, directrice d’Eldon & Choukri Art Gallery, se livre sur la montée en puissance du marché de l’art, et les difficultés qui risquent d’entraver son développement futur.

Le marché de l’art évolue-t-il de manière positive au Maroc ?
Le marché de l’art au Maroc est actuellement en plein essor. Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer cet engouement, mais la principale à retenir est la croissance économique qu’a connue le pays et l’intérêt grandissant pour l’art et pour le patrimoine, reflet de la démocratisation de l’art. C’est un secteur d’activité à très fort potentiel si toutes les conditions favorables sont réunies.
Cependant, étant un intervenant du marché depuis plus de 50 ans au Maroc et au Royaume-Uni, c’est tout de même avec regret que je constate que le marché de l’art au Maroc depuis plus d’une décennie maintenant connaît de graves problématiques qui lui sont propres. Tel par exemple l’existence d’un important marché parallèle de «particuliers-marchands» ou intermédiaires «pseudo-spéculateurs-investisseurs» qui portent grandement préjudice au marché, puisque ce marché informel existe en marge de toutes réglementation et imposition. Le marché subit ainsi les agissements irréfléchis, sans scrupules et lourds de conséquences à moyen et long-terme. Le monde de l’art est à la fois l’un de nos plus importants héritages culturels, et en même temps un marché dynamique toujours en croissance.
Il ne faut pas oublier que le marché de l’art, en se mondialisant, est devenu de plus en plus complexe. Le monde de l’art à l’échelle internationale connaît une période de grands changements. Le Maroc, si toutes les conditions sont réunies, a le potentiel de devenir une plateforme incontournable de ce marché planétaire. Je pense que nous vivons à l’heure actuelle une phase qui promet d’être déterminante si les bonnes décisions sont prises.

Des peintures, sculptures et objets antiques, quels sont les articles d’art qui sont les plus prisés par le marché ?
La production artistique sous toutes ses formes a toujours trouvé preneur. Heureusement d’ailleurs, s’il n’y avait qu’une seule production prisée, la richesse et la grande diversité du patrimoine en pâtirait tragiquement. Comme partout ailleurs dans le monde, le marché de l’art ne se limite pas exclusivement à la production picturale et à l’art contemporain.
C’est avec grande joie que nous constatons que les arts traditionnels marocains, qui jusqu’ici ne passionnaient que quelques grands collectionneurs, font maintenant l’objet d’un intérêt grandissant dénotant un réflexe patriotique fort et un désir de valorisation et de conservation du patrimoine et de l’identité marocaine forte de mémoires plurielles. Il ne faut pas oublier que dans le marché de l’art, la notion de transmission de patrimoine est très importante.

Dans quelle mesure les objets d’art sont-ils des produits de placement ?
L’art est devenu un produit de placement, de diversification du patrimoine. Alors que les marchés sont plus volatils que jamais (les taux d’intérêt sont historiquement bas et l’inflation est galopante), les investisseurs privilégient les valeurs tangibles. C’est ainsi que certaines œuvres d’art se retrouvent à côté de l’immobilier, des matières premières ou de l’or. Seules les œuvres d’exception résistent à la mode, celles dont la qualité intrinsèque apparaît comme une garantie. En effet, l’art fait désormais figure de valeur refuge. Cependant, les gens qui n’acquièrent des œuvres d’art qu’en tant que placement et sans aucune autre considération, c’est-à-dire ceux qui investissent dans l’art devraient le faire à leurs risques et périls. Il y a des tendances dans le marché où certaines œuvres sont portées par une espèce de consensus où le goût du plus grand nombre est souvent la norme.

Quels sont les réflexes à adopter par les acquéreurs, particuliers et professionnels, avant d’acquérir un article d’art ?
Tout d’abord, je tiens à apporter une petite clarification concernant l’amalgame et la confusion dont font très souvent l’objet les différents métiers du monde de l’art au Maroc. Un artiste, un expert judiciaire, un restaurateur, un conservateur, un galeriste, un antiquaire, une société de vente volontaire par exemple sont quelques-uns des métiers du marché qui ont chacun leurs spécificités.
Sans rentrer dans les détails, un galeriste, de façon générale, n’est pas acquéreur à proprement parler, puisque son travail passionnant consiste à dénicher des talents, à les accompagner et à faire découvrir leur art par le biais d’expositions aux collectionneurs et amateurs. Le galeriste expose principalement de l’art contemporain dont le prix est fixé en accord avec l’artiste.
Pour revenir à votre question concernant les acquéreurs d’œuvres d’art, il faut d’abord savoir qu’il n’y a pas de profil type si ce n’est qu’ils aiment tous l’art, du particulier qui cherche à meubler et décorer son intérieur au collectionneur passionné, à l’investisseur et au professionnel. Le marché de l’art nécessite certes des moyens, mais nous nous battons contre cette idée reçue que seuls les plus fortunés peuvent acquérir un objet d’art. Il y a des passionnés qui n’ont pas forcément les moyens mais qui arrivent, par passion, à réunir de très belles collections. L’acquisition est d’abord question de passion, de coup de cœur dans la plupart des cas.
L’acquisition chez un professionnel dont les compétences, la réputation et le sens de l’éthique sont de notoriété publique représente des avantages multiples puisque ce dernier est à même de délivrer les garanties nécessaires quant à la provenance, la nature, l’authenticité et l’état de conservation des objets d’art qu’il propose à la vente. Sinon, pour toute acquisition, conseil à l’achat ou à la vente également, il y a au Maroc le cabinet d’expertise Art & Antiques Consultants (AAC) fondé en 2004 par deux experts judiciaires en art qui accompagne collectionneurs, professionnels et amateurs dans toutes démarches attrayantes au monde de l’art.

En tant que spécialiste, quelles sont les principales difficultés qui freinent le développement du marché ?
Elles sont multiples mais surmontables si les bonnes décisions sont prises par les autorités concernées en concertation avec les professionnels dont la connaissance du marché, de par leur longue expérience dans le domaine, est primordiale.
L’existence d’un «marché informel» dépourvu de toutes compétences mentionné précédemment qui ne fait que croître et qui n’a pour préoccupation principale que le gain sans considération aucune pour la valeur patrimoniale et historique des biens culturels.
La persistance de l’amalgame dont font l’objet les différents métiers du monde de l’art de par l’absence de régulation, réglementation, connaissances et formations adéquates.
Afin qu’un processus de réformes bénéfiques à la croissance et au dynamisme du marché de l’art puisse voir le jour, il faudrait dans un premier temps reconnaitre, définir puis codifier les spécificités des divers métiers, leurs obligations et droits (en consultation avec ces derniers). A mon sens, cette première étape est la condition sine qua non pour bâtir les fondations d’un marché sain et compétitif à l’international.
La formation aux divers métiers du marché devient impérative car ce qui est très préjudiciable, c’est l’apparition sur le marché de non-professionnels dépourvus de formation adéquate (académique, visuelle et pratique), du savoir et de l’expérience indispensables à l’exercice de l’ensemble des métiers du marché de l’art.
Le point qui me tient le plus à cœur est celui de la sauvegarde de notre patrimoine et la prévention d’évasions de biens culturels. Le Maroc a déjà tant perdu. La préservation, conservation, restauration et sauvegarde de notre patrimoine doit être la priorité de tout projet de réformes du marché de l’art. Le marché de l’art au Maroc a le potentiel si professionnalisme, connaissance, compétence et rigueur deviennent les mots d’ordre d’évoluer dans des conditions saines et à long terme de se faire une place à l’échelle internationale. Cela semble ambitieux mais si ce marché émergent se développe sur de bonnes bases, respectant et célébrant sa grande richesse et diversité, tout est possible.

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