Bourse de Casablanca en léthargie absolue

Le marché est reparti à  la hausse, mais les volumes ont baissé de plus de 50% par rapport à  2011. Les particuliers ont déserté la Bourse et même les OPCVM et les institutionnels n’y sont que peu actifs : le marché dort.

A première vue, on pourrait dire que la Bourse de Casablanca a entamé l’année 2012 sur une tendance positive qui tranche avec la baisse de 2011(-12,8%). Le Masi, indice de toutes les valeurs cotées, affichait en effet une performance de 3% le 13 février. Le baromètre avait même atteint 4,5% de progression le 8 du mois, avant de subir une correction. Et ce sont 15 secteurs parmi les 21 de la cote dont les indices ont évolué favorablement, notamment les mines, les holdings, l’énergie, le BTP, l’assurance et les télécoms, autrement dit des secteurs regroupant des grosses capitalisations. Au total, et après six semaines de cotation depuis le début de l’année, près de 40 valeurs ont enregistré des hausses de cours.
Cela dit, malgré cette bonne orientation, une majorité de professionnels trouve que la situation n’a pas vraiment changé par rapport à 2011. Ils estiment même qu’elle s’est dégradée, et que cette hausse de l’indice du marché n’a aucun fondement. «Il s’agit d’un oiseau sans plumes, comme on a tendance à dire entre professionnels. La hausse est sans volume, autrement dit elle ne reflète pas vraiment une bonne santé du marché», estime Ghali Kettani, directeur de la salle des marchés de CDG Capital Bourse.

Un volume moyen quotidien d’à peine 88 MDH

Et c’est là le véritable problème de la Bourse de Casablanca. Aujourd’hui, et contrairement à ce que pensent beaucoup, il ne réside pas dans l’évolution des indices mais plutôt dans la pertinence d’une hausse ou d’une baisse. L’achat ou la vente de quelques actions seulement peut engendrer la variation maximale autorisée pour un cours et qui est de 6% par séance. Résultat : même si techniquement les variations se justifient, elles ne sont pas le fruit d’un large consensus de marché. Et tout cela se constate au niveau des volumes traités.
Le volume drainé, en effet, sur le marché central de la Bourse depuis le début de l’année est en net recul par rapport à la même période en 2011. Il a atteint à peine 2,46 milliards de DH au 13 février, soit 57,4% de moins qu’une année auparavant. Le volume moyen quotidien est quant à lui tombé à un niveau ridiculement bas, à 88 MDH, soit une baisse de 56% par rapport aux 6 premières semaines de 2011. Ceci, sachant qu’en 2011, le volume avait baissé de 37% par rapport à 2010.
Qu’est-ce qui explique la hausse du Masi depuis le début de l’année, alors que les volumes ne suivent pas ?
Pour certains professionnels, cette tendance s’explique par l’optimisme de certains investisseurs quant à l’évolution des cours en 2012. Pour d’autres, il s’agit tout simplement d’une poignée de spéculateurs, personnes physiques, qui ont voulu initier une tendance en se positionnant à l’achat sur certaines valeurs. «Comme le marché est peu liquide, ils étaient obligés d’y mettre le prix pour acheter, ce qui a tiré les cours vers le haut», explique le directeur d’une société de bourse de la place.
Quoi qu’il en soit, cette tendance s’est rapidement essoufflée et le Masi a rechuté après avoir atteint les 11 500 points. «Techniquement, ce seuil marque une résistance que l’indice du marché n’a pas pu franchir par manque de profondeur», avance un trader.
En des termes plus clairs, cette tendance qui a été initiée par quelques investisseurs s’est rapidement essoufflée car le marché est déserté par l’ensemble des acteurs. «Très peu d’institutionnels et d’OPCVM achètent en Bourse actuellement. Quant aux particuliers, hormis quelques initiés, ils sont tout simplement absents», révèle un conseiller en gestion de patrimoine. «Même ces spéculateurs qui continuent d’intervenir ont changé de comportement. Alors qu’ils se fixaient l’objectif de réaliser une plus-value de 10 à 20% il y a quelque temps, ils n’hésitent pas aujourd’hui à vendre dès qu’une hausse de 3 à 5% du cours est réalisée», ajoute Ghali Kettani.
Il faut dire qu’une tendance n’est vraiment profonde que si, à côté des spéculateurs qui assurent la liquidité, il y a des investisseurs de moyen et long terme qui accompagnent le marché. Or, ces derniers sont très peu dynamiques actuellement, et cela s’explique par deux principales raisons : la conjoncture nationale et internationale et le manque d’opportunités sur le marché.
En effet, le contexte international ne pousse pas à l’optimisme. La croissance mondiale ne cesse d’être revue à la baisse par le Fonds monétaire international (4% en 2011 et 2012 selon les dernières prévisions), plombée par la morosité économique que subissent les pays développés, principalement notre partenaire l’Europe (prévision de 1,6% en 2011 et -0,5% en 2012). Les prix des matières premières et la valeur des monnaies sont toujours volatils, malmenés par les troubles géopolitiques et les mauvais indicateurs économiques publiés ici et là. De plus, la crise des dettes publiques n’est toujours pas près d’être résolue, ce qui risque, selon les responsables du FMI, de déstabiliser le système financier mondial.

Les résultats des sociétés cotées inquiètent

Au Maroc, le taux de croissance du PIB devrait se situer aux alentours de 4,5% au titre de 2011 et à 4% en 2012, si l’actuelle campagne agricole se déroule sans grandes (mauvaises) surprises. Cela dit, à côté de cette croissance qu’on peut qualifier de satisfaisante, d’autres indicateurs macroéconomiques ne manquent pas de susciter les inquiétudes des opérateurs. Il s’agit principalement du creusement du déficit budgétaire, qui s’établit au titre de 2011 à plus de 6% hors recettes de privatisation, de l’aggravation du déficit commercial qui dépasse désormais le volume global des exportations du Maroc, et de l’effritement des réserves en devises (-12% en 2011) qui ne manque pas de créer des tensions sur les liquidités. A cela s’ajoute le retard pris dans l’adoption de la Loi de finances 2012 en raison de l’échéance électorale de novembre dernier, retard qui réduit la visibilité des investisseurs quant aux orientations économiques et financières de l’année en cours.
Quant à la situation des sociétés cotées, susceptible de booster le marché en cette période de publication des résultats 2011, elle est loin d’être euphorique, ce qui pousse les investisseurs à la prudence. La croissance bénéficiaire de la cote s’est limitée à 4% au premier semestre de l’année dernière au moment où les analystes tablaient sur près de 10%. Sur toute l’année 2011, les prévisions les plus optimistes portent sur une hausse de 4% des bénéfices, sachant que certains analystes s’attendent à des résultats en stagnation par rapport à 2010 (voir article en page II). Les profits warning qui ont été adressés au marché par plusieurs sociétés (HPS, Stokvis, Med Paper, Disway…) n’ont rien arrangé et augurent de résultats mitigés. Même la SMI, valeur phare de la cote en 2011 pour qui tout le monde tablait sur des bénéfices record suite à l’envolée du cours de l’argent métal, a fini par annoncer une production qui a chuté de 40% au quatrième trimestre de l’année dernière suite à des problèmes d’approvisionnement en eau industrielle.

Les dernières introductions ont été trop «petites» pour pouvoir dynamiser le marché

Hormis la conjoncture, c’est l’étroitesse du marché boursier et le manque d’opportunités qui fait que le dynamisme manque sur la place. «Les institutionnels et les OPCVM n’ont pas quoi acheter. Ils sont tous exposés au niveau maximum sur les grosses capitalisations traditionnelles de la cote et n’ont aucune autre alternative de placement», affirme le DG d’une société de bourse de la place. «Tout le monde a les mêmes titres sur la place. BCP, Lafarge, Addoha, Maroc Telecom, Lesieur… Ce sont toujours les mêmes valeurs qui reviennent dans les portefeuilles et personne ne veut les lâcher», ajoute-t-il.
En effet, dix valeurs seulement pèsent plus de 70% de la capitalisation boursière du marché. Et vu que les grands investisseurs effectuent leurs placements en respectant les pondérations du marché, ils sont tous obligés de détenir cette poignée de valeurs et se retrouvent rapidement limités par le manque de titres de taille et de qualité satisfaisantes. De 2006 à 2008, la situation était différente vu que des mastodontes comme Addoha, CGI, Alliances ou Atlanta ont fait leur entrée sur le marché et ont changé le poids des valeurs dans la capitalisation, ce qui créait du dynamisme aussi bien à l’achat qu’à la vente. Or, en 2010 et 2011, excepté Cnia-Saâda, les investisseurs n’ont eu droit qu’à des introductions en Bourse de taille petite et moyenne (Jet Alu, Afrique Industries, Stroc, S2M…), ce qui n’a rien changé pour le marché.
Le message des professionnels est clair : il faut de grosses introductions pour sortir le marché de son atonie. On parle ici d’opérations d’un milliard de DH et plus qui puissent offrir aux institutionnels une alternative aux valeurs actuelles. Les bruits ont couru dernièrement sur d’éventuels grosses introductions comme Fipar Holding ou Meditelecom. Or, selon un professionnel, «si une opération est en préparation cela se sait au niveau de tout le marché. Pour l’instant, il n’en est rien et j’en doute qu’une grosse introduction puisse avoir lieu cette année».
Quoi qu’il en soit, les sociétés de bourse, qui sont mises à rude épreuve avec cette baisse drastique des volumes (leur chiffre d’affaires est essentiellement généré par les commissions sur les transactions boursières) prévoient un léger rebond du niveau des volumes en cette deuxième moitié de février et pendant le mois de mars suite aux anticipations des investisseurs par rapport aux résultats qui seront annoncés. «Ce rebond pourrait se poursuivre jusqu’à fin avril compte tenu des ajustements de portefeuilles par les institutionnels qui ont généralement lieu après la publication des résultats», ajoute un trader.
Néanmoins, l’embellie ne devrait pas durer et l’on s’attend à ce que les volumes soient globalement inférieurs en 2012 par rapport à 2011 ou, dans le meilleur des cas, au même niveau. Quelques sociétés de bourse se montrent toutefois plus optimistes. C’est le cas de CFG Group qui s’attend à des volumes en hausse de 15 à 20% par rapport à 2011. Mais pour beaucoup d’autres opérateurs, cette progression reste difficile à atteindre s’il n’y a pas de grosses introductions.

Les avis partagés quant à l’évolution du Masi en 2012

Quant à l’évolution de l’indice du marché en 2012, les professionnels manquent globalement de visibilité. «D’habitude, l’analyse technique permet de faire des prévisions sur le court et le moyen terme. Mais actuellement, compte tenu du manque de profondeur du marché et de la faiblesse des volumes, même cette méthode de prévision perd de sa crédibilité», reconnaît un trader.
Cela dit, quelques sociétés de bourse ont avancé des prévisions chiffrées, même si, au niveau de la place, on estime qu’il est difficile de se prêter à cet exercice. C’est le cas de CFG Group qui s’attend à une croissance du marché comprise entre 5% et 10%.
Le DG d’une autre société de bourse, qui préfère garder l’anonymat, est beaucoup moins optimiste. Il parle d’une variation du Masi comprise entre -5% et +5%, mais privilégie plus une petite baisse du marché.
Rappelons que depuis l’éclatement de la crise internationale en 2008, le marché n’évolue pas systématiquement dans le même sens que les résultats des sociétés cotées, comme ce fut le cas entre 2000 et 2007. En effet, le marché a baissé de 11% en 2008 et de 5% en 2009 alors que les bénéfices de la cote avaient progressé de 3% et 8% respectivement. En 2011, le marché a reculé de 13% alors que les résultats des sociétés cotées devraient progresser de 4%. Pour l’année en cours, on parle d’une croissance des bénéfices qui serait de l’ordre de 11% par rapport à 2011. Mais rien ne garantit que le Masi va évoluer dans le même sens.