Petite balade au souk de Had Soualem

Portant le nom du jour où ils se tiennent, les souks font partie du mode de vie rural. Autrefois, lieu de commerce et de consolidation des liens sociaux, le souk rural est rattrapé par le modernisme: nouvelle organisation, extension de l’offre et présence des femmes. Aujourd’hui, les citadins sont nombreux à y aller.

Odeurs d’épices, de grillades et de fritures de beignets, des marchands qui s’égosillent au moyen de haut-parleurs. Il est 11 heures et l’animation ne fait que commencer au souk de Had Soualem. Comme tous les souks ruraux, ce marché porte le nom du jour où il se tient. Ciel dégagé, air frais et soleil que plusieurs marchands et clients évitent au moyen de casquettes, de chapeaux ou encore de capuches de leurs jellabas. «Il fait bon, mais ce soleil est dangereux, il tape et peut causer des maux de tête et de la fièvre», lance un boucher. Abdelkarim est originaire de Had Soualem, un petit patelin situé à 30 km au sud de Casablanca. «Je viens ici tous les dimanches, mais j’ai ma boucherie dans le village. J’aime bien venir au souk car c’est une autre ambiance et on se sent comme en famille car la plupart des marchands sont originaires du patelin. De plus, nous avons grandi avec et dans ce souk et nous n’avons que de bons souvenirs. N’est-ce pas Ba ?», lance Abdelkarim à son père assis sur un tabouret. Haj acquiesce de la tête. «Il y a quelques années, le souk était un jour de fête. Seuls les hommes venaient au souk alors que les femmes attendaient leur retour pour préparer le repas. Et les enfants s’impatientaient pour avoir les bonbons colorés», raconte-t-il en montrant du doigt une table, tenue par un jeune marchand ambulant, pleine de sachets de bonbons rouges, verts, bleus, roses et jaunes. Des bonbons, précise Haj, que l’on ne trouve que dans les souks. Mais, ajoute-t-il, «aujourd’hui, on trouve également des sucettes, des chocolats et des henrys (NDLR nom générique désignant les biscuits) qui viennent de Turquie et auxquels nous n’étions pas habitués dans le temps. Car la seule gourmandise que nous connaissions est le chfenj avec un bon thé…».
L’arrivée des nouvelles friandises importées n’est pas la seule nouveauté au souk. D’autres changements, selon Haj, sont à noter. Tout d’abord, la nouvelle organisation du souk que les marchands sont tenus de respecter lors de leur installation. Soit des allées dédiées aux divers produits vendus dans le souk. Ainsi, il y a l’allée des marchands des fruits et légumes, celles des bouchers, celles des produits d’épicerie, celles des épices, celles des produits d’entretien et des produits agricoles, notamment les engrais et les semences. Une organisation que Haj dit ne pas comprendre et qu’il juge même inutile car il estime que «le charme du souk d’autrefois provenait de ce mélange des produits, des marchandises et des gens. Cela incitait à acheter des marchandises que les femmes ne nous avaient pas demandées».

Autre changement signalé par Haj : la vente d’eau en bouteille, de limonade, de lait et de yaourt. Autrefois, se souvient-il, «le lait était en vrac et ne se vendait pas au souk. L’eau en bouteille, on ne connaissait pas, puisqu’on buvait l’eau du puits et les yaourts on les mangeait en ville lorsque l’on était malade…». On notera effectivement une large offre de dérivés laitiers, biscuits, jus et autres boissons. Pour se positionner sur les souks ruraux, les industriels, en particulier agroalimentaires, ont développé des produits spécifiques pour le monde rural. Ainsi, il est des marques de lait que l’on ne trouve qu’en milieu rural, d’une part, et, d’autre part, des packagings destinés aux souks, notamment des conditionnements à usage unique comme le café soluble, l’huile ou encore les détergents.

Plusieurs métiers du souk se transmettent de père en fils…

La journée commence très tôt pour les clients qui veulent arriver en premier pour faire tranquillement leurs achats et trouver les bons produits, mais également pour les marchands ambulants dont un grand nombre viennent des environs de Had Soualem. Plusieurs métiers sont transmis de père en fils. C’est le cas de Abdelkarim, le boucher, de Ahmed «el âatar», le marchand d’épices, de Fatima, la vendeuse de couvertures en laine, et de Bouchaib, le marchand de beignets et cafetier.

Leurs commerces ont fait vivre leurs familles pendant deux ou trois générations. Pour Abdelkarim et Haj, «les ventes le jour du souk portent essentiellement sur les tripes, les têtes d’agneaux et de bœufs ainsi que des pieds de veaux. Pour la viande, ils viennent à la boucherie une ou deux fois par semaine ou bien s’ils ont des invités». Des clients citadins viennent aussi parce que la viande coûte moins cher dans les souks et parce qu’ils veulent acheter des abats.

Chez Ahmed le marchand d’épices, la clientèle est, quant à elle, principalement locale car, dit-il, «les gens de la ville veulent des épices en paquet. Ils n’ont plus confiance dans les ventes en vrac». Il vend également de l’huile d’olive provenant de Fiqh Bensalah, sa ville natale. «Pour l’huile d’olive, je suis associé avec mes cousins qui font la récolte et la trituration. Et moi je m’occupe de la commercialisation. Cette année, nous vendons le litre à 50 DH et j’ai beaucoup de commandes que je vais livrer aujourd’hui et dimanche prochain». Son grand-père et son père étaient également vendeurs d’épices. En semaine, ils faisaient, à dos d’âne, le tour des douars avoisinant Had Soualem et le dimanche ils avaient leur tente au souk. Pour Ahmed, il n’est plus question de faire le tour des douars, mais il fait de la vente à domicile, notamment à l’approche de Ramadan et d’Aid Al Adha.

Les affaires vont bien pour ces commerçants du souk, même si certains d’entre eux recourent à des activités d’appoint. Ainsi, pour Fatima, la vendeuse de couvertures, le jour du souk lui permet de montrer aux clientes, notamment celles venant de la ville, les broderies faites main par ses deux filles. «Ce ne sont pas des marchandises pour le souk. Alors je fais de la publicité pour le travail de mes filles et je donne l’adresse et le téléphone aux clientes qui viennent chez nous en semaine». Abdelkarim, le boucher, a aussi un projet : être traiteur. «Vous savez, en campagne aussi, les familles font appel au traiteur pour leurs fêtes et même parfois pour les enterrements. Cela facilite la tâche aux femmes… Je viens d’acheter le matériel et je dois engager deux femmes cuisinières qui vont préparer les pastillas, les gâteaux, etc.», nous confie Abdelkarim qui souligne que le «jour du souk est une occasion pour être au courant de toutes les fêtes et autres événements qui auront lieu dans le village et les douars avoisinants. Soit des opportunités d’affaires…».

Au souk, on ne fait pas que du commerce : on mange, on boit et on se divertit

En effet, le souk n’est pas seulement un lieu de commerce, mais aussi un lieu où on se tient au courant de ce qui se passe au village, où l’on règle des conflits, où l’on conclut des affaires et même des mariages. Et c’est au souk que Haj, le père du boucher, a demandé la main de sa femme en 1958. «Ma mère avait vu ma femme chez les voisins et avait dit à mon père d’aller demander sa main à son père. Ce qui fut fait le dimanche suivant au souk, sans que je la vois. Aujourd’hui, ce n’est plus possible…». Et d’ajouter : «Maintenant, les jeunes se rencontrent au souk puisque les filles y viennent aussi».
En effet, la clientèle des souks s’est féminisée, selon les commerçants. Un changement que Fatima, la vendeuse de couvertures, confirme : «Il y a quelques années, ma belle-mère et moi tissions les couvertures et ce sont mon beau-père ou mon époux qui les ramenaient au souk pour les vendre. Aujourd’hui, mon beau-père n’est plus de ce monde et mon mari dit que c’est un commerce pour les femmes dont il ne veut plus s’occuper. Et c’est tant mieux, car les femmes viennent au souk, voient la marchandise, choisissent et parfois font des commandes. On s’entend bien entre femmes. Mais pas au point de marier nos enfants. Aujourd’hui, ils choisissent seuls et nous demandent de faire de la figuration le jour des fiançailles…».
Outre les demandes en mariage, c’est également au souk que l’on règle des conflits. Khadouj, vendeuse de menthe, de coriandre et persil, a pu y régler, il y a quelques années, ce qu’elle appelle «l’affaire de ma fille»: «Le mari de ma fille est parti travailler à Casa et là il a rencontré une autre femme qu’il a épousée à l’insu de ma fille. Celle-ci était enceinte et à la naissance du petit, mon gendre n’a pas voulu, sous pression de sa nouvelle belle-famille, reconnaître l’enfant. Je me suis plainte auprès de plusieurs sages du village le jour du souk et ils se sont rendus chez la famille pour régler l’affaire». Ce qui fut fait, poursuit-elle, «le souk suivant, mon mari a acheté et égorgé un mouton sur place pour fêter cela…Cela remonte à 30 ans maintenant. Aujourd’hui, on ne peut plus faire cela car on ne doit plus étaler les problèmes de famille au souk».

L’arracheur de dents n’y a plus sa place…

On ne peut pas non plus aller chez l’arracheur de dents. Bouazza en est un. Il avoue qu’il ne reçoit plus grand monde sous sa tente parce que son métier est aujourd’hui considéré dangereux et à risque. «Autrefois, les clients venaient, en toute confiance, chez l’arracheur de dents. Et les choses se passaient sans problèmes. Mais, aujourd’hui, avec la radio et la télévision, les gens se méfient des maladies et des risques d’hémorragie. Il y a le sida, les maladies du foie, les infections etc. qui font peur. Je viens au souk mais très souvent je ne fais aucune extraction». Sans compter, note notre arracheur de dents, que «parfois il y a des jeunes dentistes qui viennent avec leur matériel sophistiqué pour faire des consultations et des extractions». Bouazza est devenu beaucoup plus barbier qu’arracheur de dents. Et s’il compte faire des circoncisions comme le faisait tout bon «hajam» d’autrefois, c’est raté. Car, une fois encore les campagnes de sensibilisation ont dissuadé les familles. La circoncision est une affaire médicale !
Si l’arracheur de dents n’a pas résisté à la concurrence du dentiste, les mahlabates n’ont pas eu raison du cafetier et marchand de beignets. Dans le souk, contrairement à la ville qui a connu une prolifération de mahlabates, il n’y en a aucune. Pour les petits déjeuners et autres collations du matin, les clients et les marchands vont chez le cafetier. Un verre de thé ou une théière et quelques beignets font l’affaire… Dans son carré faisant office de café, Bouchaib a placé une quinzaine de tables avec des chaises où ses clients s’installent le temps de boire leur thé et de manger leurs beignets car, dit-il, «il faut qu’ils fassent cela rapidement et non pas s’attabler toute la journée autour d’un même verre de thé. Je ne veux pas de grandes discussions car cela peut parfois déboucher sur des bagarres et de la casse. Ce n’est pas bon pour mon commerce».

Le verre de thé est à trois dirhams, le verre de café épicé est à quatre dirhams et la théière à dix dirhams. Des prix qui font sourire Haj. «Autrefois, on payait la théière à cinq dirhams et le kilo de chfenj à quatre dirhams ! Et il n’y avait pas de tables, ni de chaises. On s’asseyait par terre à même la natte sous une tente pour boire et manger. Et c’est à ce moment que l’on concluait les affaires et régler les conflits des uns et des autres». Et on pouvait aussi, se remémore Haj, «commander des brochettes de foie ou de viande sorties droit de la gourna (abattoir du souk)».
La visite du souk se poursuit sur fond de musique chaabi, de raï ou moderne. Plusieurs jeunes tiennent des box de CD.
«Ici nous vendons de tout, mais ce qui se vend le plus, ce sont les CD de raï et de musique moderne demandés par les jeunes. Il y a des titres qui cartonnent comme «3andou Zine», de Asmaa Lamnouwar ou encore «Houbinou» de Zakaria Ghafouli. Les femmes viennent acheter les CD de chikhates ou des Aâouniates», raconte Rachid qui a une boutique de musique au village. Mais pas seulement puisqu’il est aussi photographe. «Quand je viens au souk, je décroche des petites affaires pour des mariages, par exemple. Lorsque j’entends parler d’un tel événement, j’approche les concernés et je conclus mon affaire !». Rachid fait plusieurs souks pendant la semaine pendant que sa sœur tient la boutique du village. On rencontrera son autre sœur dans l’allée de l’habillement du souk. Elle y vend des vêtements pour femmes : chemises, pantalons, foulards, djellabas, tuniques et autres gandouras. Outre ce commerce, le jour du souk lui permet également de montrer son catalogue de tenues traditionnelles à louer. «Les clientes devront venir au magasin de mon frère où elles pourront voir et essayer les tenues !».
Toutefois, son affaire ne rapporte pas gros car «Had Soualem n’est pas loin de Casablanca et d’El Jadida et les femmes se rendent plutôt en ville pour leurs grandes occasions. Mais, pour mon frère et moi, c’est un début car nous voulons développer une affaire de photographe et negaffa pour les gens d’ici».
Ils sont plusieurs jeunes commerçants, originaires de Had Soualem, qui partagent l’ambition de développer des projets à partir de leurs petits commerces dans le souk.
Un état d’esprit qui n’existait pas auparavant, avance Haj, «car les jeunes que nous étions ne pensions qu’à écouler notre marchandise le jour du souk, réaliser un gain et aller faire la fête avec les copains en fin de journée». Et la fête consistait en une coupe de cheveux, manger des brochettes accompagnées de thé à la menthe et acheter un pantalon ou une paire de chaussures… Parfois, avoue Haj, «nous rencontrions des filles dans le village… mais les parents ne devaient pas le savoir… Et tout cela prenait fin à la tombée du jour, donc à la fin du souk». A la sortie du souk, on trouve les marchands de sucreries, de bonbons, de gâteaux, de fèves, de pois chiche et de fruits secs. On garde le meilleur pour la fin, dit Haj, car l’achat des sucreries se fait à la sortie du souk, une fois que tous les achats de base sont effectués.

La sécurité, une nouvelle préoccupation

Et c’est aussi à la sortie du souk que les femmes tiennent leurs discussions. On parle alors des prix qui augmentent, de la diversité et de la qualité des produits. Et c’est là que l’on peut aussi parler politique, de la pluie qui tarde cette année et du froid qui risque de nuire aux cultures…
Le souk est un lieu d’échange, de commerce et de rencontres. Il occupe une place prépondérante dans la vie des populations rurales. C’est pourquoi à Had Soualem on signale qu’il faut renforcer la sécurité aussi bien des marchands que des clients. De nouvelles préoccupations qui, pour Haj, relève de la modernisation du mode de vie.
«Autrefois, il n’y avait pas de vol dans le souk parce qu’on est entre voisins, entre amis et l’on respectait les clients qui venaient de la ville. Et si l’on vole, cela salit la réputation du souk ainsi que celles des habitants de la région. Bon, c’est vrai que, parfois, les marchands trichaient au niveau de la pesée mais cela se faisait dans tous les souks!»(rires).