Oukaïmeden, grandeur et décadence d’une station de ski historique

Oukaïmeden attire grand monde en hiver, lorsque les chutes de neige sont abondantes comme cette année. La station est équipée d’un télésiège, de six téléskis, d’une vingtaine de pistes. Mais l’infrastructure touristique est dérisoire : un seul hôtel, pas de lieux de loisir… Ce qui inquiète le plus les aubergistes et les touristes de la station, c’est l’insécurité qui commence à  y régner.

Le 14 janvier 2014, la station de sky Oukaïmeden a été classée par la chaîne américaine CNN parmi les 100 meilleures du monde. Elle l’a placée au 86e rang, derrière, bien entendu, des stations de renommée mondiale situées en France, au Canada, aux Etats-Unis et en Italie. Avec la sud-africaine l’«Either one de Tiffindell», la station marocaine, située à plus de 3 000 mètres au-dessus du niveau de la mer, était la seule à représenter le continent africain dans ce classement mondial. Et la chaîne américaine d’ajouter non sans un brin d’humour que l’Oukaïmeden est l’un des endroits les plus «bizarres» au monde pour pratiquer le ski ou le surf sur neige. «Il y a des télésièges, mais les amateurs de ski et les visiteurs y accédaient au départ à dos de mulet». Le classement de la chaîne américaine ne peut que réjouir, bien que le ski ne soit pas le sport favori des Marocains ; il est même réservé à une élite qu’on compte sur les bouts des doigts. Qu’à cela ne tienne, la station est-elle pourvue d’infrastructures aux standards internationaux pour mériter un tel classement? Qu’en est-il sur le terrain en ce début février 2015? Et quid de cette histoire d’accès à dos de mulet au télésiège racontée par CNN? Une visite sur le terrain nous donne une idée des points forts et des faiblesses de cette station.

D’abord, atteindre l’Oukaimeden en voiture est une partie de plaisir, notamment en hiver, la neige sur les montagnes offre aux visiteurs d’agréables paysages à voir. La route (ouverte en 1965) qui mène à la station commence à partir de la vallée d’Ourika, après avoir parcouru une quarantaine de kilomètres depuis Marrakech. Elle est asphaltée et praticable malgré son étroitesse et ses multiples virages. Une fois dans la station, toute de blanc vêtue, on est dans un bourg inondé de véhicules et de monde. Normal, c’est la période des vacances scolaires, les visiteurs à très grande majorité sont venus de Marrakech, de Casablanca, Rabat… Ils sont là plus pour apprécier les charmes d’une montagne enneigée que pour s’adonner au sport de ski.

Au bord des routes menant vers les pistes, des dizaines de villageois venus des douars avoisinants (Agouns, Tisrafene, Ousertek, Taourirt -n-Ikis, Ait ElKak…) proposent à la location des équipements de ski (chaussures, bâtons, lunettes…). C’est pas cher, ça va de 20 à 50 DH l’heure, alors que le même matériel coûte, pour le même laps de temps, jusqu’à 150 DH dans le magasin de matériel de ski appartenant à un organisme privé qui a élu domicile sur le site de la station. D’autres villageois achalandent à même le sol des produits du terroir (miel, thym, noix, amandes…). Pendant la saison hivernale, quand la neige est au rendez-vous, et c’est le cas de cette année puisque la neige a atteint un demi-mètre en hauteur et 25 cm au pied des massifs, la station Oukaïmeden est en effet investie de touristes locaux et étrangers, et pour ces petits commerçants c’est la haute saison et il faut en profiter pour gagner un peu d’argent. «Pas grand-chose, mais lhamdoullah, 150 à 200 DH par jour, c’est déjà suffisant pour nous», remarque Houcine, venu de la vallée d’Aït Lkak. Père de cinq enfants, il vient à dos de mulet de son douar, mais ses enfants en âge de scolarité «sont obligés d’aller à l’école et ce sont les khattafa qui les prennent avec eux sur leur route», ajoute notre bonhomme.

Les visiteurs de la station y viennent plus pour la promenade que pour le ski

Quant à la «bizarrerie» de ces déplacements à dos de mulet pour atteindre le sommet de la station de ski racontée par la chaîne CNN, l’histoire ne concerne pas en fait les skieurs, mais bien, comme nous l’ont raconté les villageois qui vendent leurs produits à bord des routes, «ces visiteurs, hommes, femmes, enfants, qui viennent à la station surtout pour une promenade en montagne. Comment peuvent t-ils d’ailleurs se déplacer sans équipement approprié au milieu de la neige. Les femmes viennent avec des chaussures à talons et en djellabas. Le mulet est le moyen de transport le plus pratique en montagne», confirme Lahcen, le barman de l’hôtel «chez Juju», l’incontournable point de chute des voyageurs voulant séjourner dans la station.

Pour les skieurs, la station est relativement bien équipée avec un télésiège, installé en 1960 mais rénové en 2000,  elle possède six téléskis, ces remonte-pentes mécaniques attachés à des pilons installés par l’ONEE. La station dispose en outre d’une vingtaine de pistes : 3 vertes, 4 bleues, 8 rouges et 3 noires. Elles sont classées suivant leur facilité ou leur difficulté, selon qu’on pratique du ski alpin, du ski de fond ou autre sport de glisse. «C’est assez pour l’Oukaïmeden, les skieurs ne sont pas à la pelle ici», indique Hamdy, un professeur de sport au lycée Victor Hugo à Marrakech, marié à une Française des Pyrénées, elle aussi championne de ski. Ce qu’il faut faire, ajoute notre prof de gym, c’est surtout de «fonder une école de ski sur place et démocratiser aux Marocains ce sport qui reste, hélas, au-dessus de leurs moyens». Il y a bien des moniteurs accrédités par la Fédération royale marocaine de ski et de montagne (FRMSM), qui dispensent sur place des cours pratiques payants aux débutants, mais «ils ne sont jamais recyclés, or les profs de ski, comme tous les autres profs, doivent être constamment reformés», se plaint Omar Idali, le gérant du CCC (Club des clubs de Casablanca) qui possède un chalet sur place. Il y a l’absence de formation, mais la fédération n’exerce plus de contrôle «pour savoir qui est moniteur et qui ne l’est pas, c’est le souk», ajoute-t-il. Pire encore, enchaîne ce gérant de club, «la pagaille devant le télésiège, c’est la bagarre entre les skieurs pour avoir la meilleure place dans la queue», se désole-t-il.  
Une chose est sûre : les jeunes marocains des écoles publiques n’ont pas encore droit à cette station. Chaque hiver des cars remplis d’élèves issus de lycées des missions étrangères viennent skier ou du moins visiter le site, les écoles publiques sont aux abonnés absents. «La station est marocaine, mais les skieurs ne le sont pas, ou très peu», renchérit le cuisinier d’une auberge, issu, lui, du village Ait El Kak. Nombreux sont issus de ce village, qui se trouve à une heure de marche de la station, mais aussi de la vallée «Ousertek», qui dépend, elle, de la commune d’Asni.

Cette auberge ne reçoit pas que des skieurs pendant la saison hivernale s’étendant de novembre-décembre jusqu’à mars, mais aussi des randonneurs qui viennent escalader les montagnes proches, qui y transitent pour se reposer. Le Jbel Oukaïmeden (3 273 m), le jbel Attar (3 258 m), le jbel ngour (3 614 m), sans parler du grand Toubkal (4 167 m) attirent en effet des centaines d’adeptes de montagnes pendant l’été et l’automne. Il n’y a pas que des humains qui profitent de la station, quand la neige fond, les d’animaux en ont aussi droit. Gelé pendant l’hiver, le lac à côté où se déverse l’eau des montagnes après la fonte se transforme en prairie. Au grand bonheur des cheptels transhumants qui viennent de toute la région s’y rassasier.
Pour revenir à l’hôtel «Chez Juju», appelé aussi auberge de l’Anghour (16 chambres, un restaurant et une terrasse), il a été fondé du temps du Protectorat en 1946. C’est  le seul hôtel à avoir résisté à l’usure du temps et aux rigueurs de l’hiver, il est ouvert tout au long de l’année. D’autres hôtels, restaurants, une crêperie et une boîte de nuit avaient existé par le passé, mais tous avaient fermé leurs portes les uns après les autres.

La station était naguère contrôlée par les militaires

L’Ouka avait connu en effet ses heures de gloire pendant les années 1970, et même avant, «quand elle était contrôlée par les militaires», nous raconte Saâd Berrada, un adepte du ski et de montagne et un habitué de la station (leur caserne y est toujours d’ailleurs). C’est à l’Ouka qu’il a appris à skier, et c’est le ministère de la jeunesse et du sport (MJS), reconnaît-il, qui avait formé dans le temps toute une génération de pratiquants de ce sport. La fin de l’année, se rappelle-t-il, «les visiteurs de la station la fêtaient avec tous les honneurs. A minuit, les militaires se hissent, torches à la main, au sommet de la montagne pour inscrire “Bonne année” sur la neige», poursuit notre témoin. En ce février 2015, point de ministère appelé jeunesse et sport sur la station. Il y a certes son local, mais portes closes. Ce sont le chalet du CAF (Club alpin français), et celui du CCC (Club des clubs de Casablanca), qui restent ouverts pour accueillir les amoureux de la glisse, adhérents ou non.

Mais s’il y a quelque chose qui hante le plus cette station au passé glorieux, selon plusieurs témoignages, c’est bien l’insécurité qui commence à y régner. Selon un témoin, il arrive que des bandes de drogués viennent de Marrakech semer la terreur dans la station pendant les week-ends. «A l’arme blanche, on s’en prend aux visiteurs et on les extorque de leurs biens : montres, téléphones et ordinateurs portables, argent… Même les pistes de ski sont menacées», déplore Omar Idali du CCC. C’est d’autant plus grave, ajoute-t-il, qu’«ils opèrent en plein jour et sans être inquiétés le moins du monde». La situation de la station est-elle si grave ? «Particulièrement le dimanche», répond un autre témoin. Ce jour, poursuit-il, «l’Ouka devient un véritable champ de bataille. Casse, vols dans les voitures, rixes à la machette et aux épées, de la part d’individus hyper drogués très dangereux».
Si la station Oukaimeden est classée parmi les 100 meilleures du monde, il serait urgent, conclut Omar, d’installer «des vigiles sur le terrain et des patrouilles de neige pour la sécuriser». Et pourquoi pas, la donner en gestion déléguée au privé ?