Médecins spécialistes : pourquoi elles refusent de rejoindre leurs postes

Les 101 femmes médecins spécialistes qui ont refusé le tirage au sort de septembre 2008 ne sont plus qu’une quarantaine. Certaines veulent changer de métier, d’autres partir à  l’étranger.

Le ministère a suspendu leurs salaires depuis
le mois de décembre 2008.

Elles sont menacées d’être rayées de la fonction publique et de ne plus exercer leur métier.

«Après 14 ans d’études de médecine, nous sommes au chômage et nous vivons à la charge de nos parents et de nos maris, je n’arrive pas à l’imaginer. On m’a donné une affectation à Midelt, à 370 km de chez moi, alors qu’il y a un besoin terrible en cardiologues dans un rayon de 100 kilomètres autour de Marrakech. Et à Marrakech même il n’y a pas plus de  trois médecins dans la fonction publique pour une population de 900 000 habitants». Celle qui parle, avec un ton de désolation dans la voix, est l’une des 101 femmes médecins spécialistes dont les affectations avaient été déterminées par tirage au sort en septembre 2008. S.D., c’est d’elle qu’il s’agit, a fait ses études de médecine à la faculté de Casablanca. Après le concours d’internat, elle a rejoint son mari à Marrakech pour faire sa spécialité en cardiologie. Deux ans plus tard, elle intègre le résidanat sur titre (d’office sans passer par le concours), et signe un contrat avec l’Etat pour être au service de la fonction publique pour une durée de huit ans après la fin de la formation.
Cette intégration lui permet de toucher un salaire de 7 000 DH. L’avenir de cette jeune femme est tout tracé : en 2007, elle termine sa spécialité de cardiologue et passe son examen final. Elle est mariée, et a deux enfants en bas âge, l’un de trois ans, et l’autre d’à peine six mois. Elle attendait son affectation avec sérénité, mais tout a basculé quand, au terme du tirage au sort, elle se trouve affectée à Midelt, à  370 kilomètres de sa petite famille. C’est la stupéfaction. Pour elle, c’est tout simplement impossible et, sans hésiter une seconde, elle décide de refuser son affectation. «Aucune femme n’abandonnera ses enfants à cet âge-là, même les animaux ne peuvent le faire». Ce refus lui valut une suspension de salaire depuis le mois de décembre dernier. Plus que cela, le ministère lui réclame à présent le remboursement des salaires qu’elle a perçus pour les mois d’octobre et de novembre alors qu’elle n’exerçait pas. Et, comme ses autres collègues, elle risque d’être rayée de la fonction publique (voir chronologie d’une affaire). Le cas de N.A., installée à Tanger avec son mari et son enfant de deux ans, est similaire à celui de S.D. C’est le même scénario, sauf qu’elle est affectée à Boujdour, à 1 737 km.
Gynécologue de formation, N.A. a reçu son affectation comme un coup de massue. C’est la grande déception. Une question s’est posée pour elle :  aller faire quoi à Boujdour ? Pour éviter une responsabilité maternelle durant sa formation, elle a choisi de ne pas tomber enceinte. La voilà maintenant spécialiste, avec un bébé sur les bras,  et on lui demande d’aller à Boujdour. «Impossible !», lance-t-elle.

Certaines sont affectées à 1 800 km du lieu de leur résidence
Et d’expliquer : «La ministre n’a voulu rien entendre. Dans cette affaire, elle a pris les choses comme un bras de fer, alors qu’elle devait discuter avec nous tout calmement pour trouver une solution au cas par cas. Elle est aussi une mère et elle comprendra notre désarroi. Au lieu de quoi nous avions essuyé toutes les insultes : incivisme, médecins du fchouch (gâtées)…». Nadia Attar, spécialiste en médecine interne, mariée et installée à Oujda, est affectée à Laâyoune, à 1 748 km. Loubna Raffas, ophtalmologue, la porte-parole du collectif constitué pour défendre la cause de ces médecins spécialistes, est affectée, elle, à Errachidia, à 482 km de Rabat où elle réside. Toutes ces spécialistes, au chômage pour l’instant, sont maintenant femmes au foyer, du moins celles qui refusent toujours de regagner leur poste. Elles sont environ 40 en tout sur la centaine qui ont fait l’objet du tirage au sort en septembre dernier. Pour le reste, certaines n’ont pas pu rejoindre leur poste pour des raisons sanitaires ou d’absence d’infrastructures correspondant à leur spécialité. D’autres l’ont fait pour ne pas perdre leur emploi et le salaire avec. Maintenant, parmi celles qui ont rejoint leur poste, «il y a des femmes qui vivent dans des conditions lamentables : le mari dans une ville, la femme dans une autre, et les enfants dans une troisième. Des familles éclatées», déplore Loubna Raffas. Les 40 médecins qui résistent ne se font pas d’illusion pour autant.
Certaines envisagent sérieusement de changer de métier, d’autres de partir à l’étranger, d’autres encore de rembourser les frais de leur formation (estimés à 1,4 MDH) et exercer librement dans le privé. Et dire que le Maroc est classé par l’OMS parmi les 20 pays au monde où il y a une pénurie grave en médecins. On y compte dans les 17 000 médecins, privé et public confondus, dont une parité entre généralistes et spécialistes.
Et dans ce domaine le Maroc est nettement en retard par rapport à ses deux voisins : 5,4 médecins pour 1000 habitants, contre 13/1000 en Algérie, 12/1000 en Tunisie sans parler de pays européens comme la Belgique, par exemple, qui en est à 34 médecins pour 1 000 habitants et la France avec 23 médecins. A cela, il faut ajouter, un manque terrible, selon Houcine Louardi, doyen de la Faculté de médecine de Casablanca, de certaines spécialités comme «la chirurgie, la médecine d’urgence, la gynécologie, la psychiatrie. En pédopsychiatre, le Maroc ne dispose que de 5 ou 6 spécialistes».  Dans toute la promotion des spécialistes de 2007, 327 en tout, il y avait une seule, Zineb B., qui a choisi cette dernière spécialité. Originaire de Casablanca et elle a été affectée Errachidia. La formation qu’elle a suivie, la psychiatrie infantile, n’existe pas au Maroc. Elle a dû partir en France pendant une année pour compléter son cursus. «Non pas que je refuse de servir mon pays, mais je réclame que cela se fasse dans des conditions optimales. Je ne vois pas l’utilité d’envoyer un pédopsychiatre dans une région éloignée, alors qu’il y a un manque énorme dans les grandes villes».
Qui a raison, qui a tort dans cette affaire ? Les avis sont partagés. Le ministère campe sur sa position, développe l’argumentaire du service public : ces médecins, pour lui, sont contractuels et doivent assumer leur engagement. La ministre de la santé, Yasmina Baddou, a souvent déclaré (voir La Vie éco, septembre 2008) qu’après leur formation, l’Etat est libre de les affecter là où il y a le besoin. «Certaines sont affectées, c’est vrai, reconnaît-elle, dans des zones lointaines et difficiles, mais il ne s’agit pas pour nous de les éloigner. Au contraire, pour la première fois on a procédé à un outil démocratique, le tirage au sort, auquel ont assisté la majorité des syndicats».
Et le ministère d’aller jusqu’au bout de son raisonnement : suspension des salaires en décembre dernier, et envoi pour signature aux concernées qui pratiquaient encore dans les différents CHU une note de cessation de service que ces dernières ont refusé de signer. Pour le collectif des femmes mariées, médecins spécialistes, qui a créé un site internet (www.cfm.ms.com), «les chefs de services hospitaliers et les directeurs des hôpitaux du CHU ont reçu l’ordre de signer nos cessations de service à nos places ! »
Ledit collectif, lui, développe un autre argumentaire, basé sur des considérations humaines, tout en dressant, dans un document de plusieurs pages, toute une liste d’irrégularités ayant entaché le processus d’affectation : absence des concernées au tirage au sort de septembre, affectation précoce de 13 personnes de la même promotion, création de 3 postes qui n’existaient pas sur la liste ouverte par le ministère censée être «définitive», réception des affectations signées le 9 août, alors que le tirage au sort n’a eu lieu que le 1er septembre ! Le collectif a constaté aussi avec consternation que trois femmes médecins mères de jumeaux de moins de 18 mois ont bénéficié du regroupement familial. «Sur quels critères juridiques se base-t-on pour opérer une telle discrimination ? », s’interrogent les membres du collectif. Et la liste des irrégularités qu’elles mettent en avant n’en finit pas.  

Une bonne partie de la promotion actuelle a choisi le bénévolat
Les avis des professionnels de la santé sont partagés, mais nombre de professeurs de médecine qui ont eu cette promotion comme étudiantes se désolent de la tournure qu’a pris l’affaire, d’autant que dans leur grande majorité «elles ont été brillantes tout au long de leur cursus». L’un d’eux à Rabat n’a pas hésité à qualifier le processus d’affectation de cette promotion de «bâclé, d’injuste, et de préjudiciable à la carrière de ces médecins». Pour le Pr Louardi , «l’idée du ministère est louable, dans la mesure où la majorité des médecins est installée entre Kénitra et Casablanca. Le seul problème est que ces médecins n’avaient pas été avertis à temps. On peut imaginer des concours de résidanat, comme cela se passe en France, où il y a des concours par région, et le futur spécialiste sait à l’avance la région où il sera affecté». Constatant la détermination de la ministre, le collectif a tenté de faire jouer une dernière carte en portant l’affaire devant le tribunal administratif de Rabat pour demander l’annulation des affectations. Les premiers verdicts tomberont en septembre prochain.
En tout cas, l’affaire des médecins femmes spécialistes n’a pas manqué d’influencer le choix de la promotion en cours, constituée en majorité de femmes. Une très grande partie a opté pour le bénévolat pour avoir les mains libres et travailler là ou bon lui semble à l’issue de la formation. En attendant, et malgré nos multiples sollicitations, le ministère de la santé ne s’est pas prononcé sur la question.