Les 5 vecteurs du buzz : Tabou, insolite, scandale, dérision et confidentialité

La nature a horreur du vide. C’est en substance ce que confirme le sociologue Ahmed Al Motamassik en évoquant le phénomène du buzz qui a gagné toutes les sphères de la société.

 Faire ressortir le sentiment d’admiration ou le secret qui donne l’illusion à la cible qu’elle est dans la confidence, faire appel à l’humour et à la dérision, révéler un scandale ou surfer sur des rumeurs, tous les subterfuges sont utilisés pour faire de l’audience.

Faire le «Buzz».Qu’est-ce que cette nouvelle expression signifie-t-elle pour vous ?
Le terme «Buzz» a une multitude d’acceptations et de significations liée à son champ sémantique et à l’extension de son usage. Pour faire rapide, nous distinguons trois acceptations majeures. D’abord l’étymologie du mot issue de l’anglais qui évoque le bruit, le bourdonnement et la rumeur. En le liant à Internet, il désigne un message sur soi-même, sur quelqu’un ou sur quelque chose en vue d’instaurer une audience qui soit le plus large possible. L’ensemble fonctionne selon le triptyque charge émotionnelle, gestion de l’image de soi et souci des relations sociales. L’ultime utilisation est dans le domaine marketing. Les entreprises l’ont adopté comme une technique de communication qui prend son ancrage et ses appuis chez les consommateurs en mobilisant leurs courriels, leurs blogs et en les faisant participer aux forums…
Par ailleurs, le marketing du buzz distingue le badbuzz ou le buzz négatif du buzz positif. Le buzz positif contient des messages laudatifs concernant un produit, une marque, alors que badbuzz en parle en dénigrant, sachant que l’objectif ultime est d’être visible. Le paradoxe est le fait que le côté négatif domine dans ce genre d’intervention auprès de cibles connectées. L’ensemble est devenu une affaire très lucrative dans la mesure ou l’entreprise paye des gens pour nous dire des histoires en bien ou en mal en évoquant le nom ou le brand de l’entité. In fine, le but est de manipuler le consommateur par des techniques qui relèvent de la psychologie émotionnelle.

Comment peut-on le faire ?
Le buzz s’appuie sur trois vecteurs liés : la relation entre le contenu, les comportements des visiteurs et, ce qui est le plus intéressant, la psychologie émotionnelle des lecteurs. Pour cela on utilise les techniques suivantes :
– le tabou, c’est-à-dire faire dire des choses que personne n’ose évoquer publiquement comme la sexualité …;
– créer l’insolite en confectionnant des sites par exemple pour les plus de 90 ans ;
– mettre l’accent sur le scandale en s’appuyant sur des images choquantes ;
– faire appel à l’humour et à la dérision ;
– faire ressortir le sentiment d’admiration ou le secret qui donne l’illusion à la cible qu’elle est dans la confidence.
Dans cette perspective, la technique doit trouver une solution à une question focale: comment amener la cible à s’intéresser au message ? La réponse est d’utiliser le principe de la pensée rapide qui amène le visiteur à réagir rapidement sans réfléchir. Pour cela on utilise les images agréables ou insolites, des vidéos sachant que l’image touche immédiatement la sensibilité et mobilise le consentement. Un sociologue appelle cela la culture du «Présentisme».

On constate aujourd’hui, suite à l’affaire «Ikchwan Iknwan», que les Marocains s’enflamment rapidement suite à la diffusion de séquences, souvent sans intérêt, sur le Net. Comment expliquer cela? Peut-on dire qu’ils manquent de discernement ?
Ce genre de pratique constitue un bon analyseur de la dynamique sociale et ses mécanismes de fonctionnement. D’abord le niveau d’exigence concernant la qualité a beaucoup baissé. Le taux de ceux qui lisent se réduit d’année en année. L’école ne joue plus son rôle d’éducateur du goût. On n’enseigne plus le théâtre, la musique ou le chant. Le dessin et les arts plastiques sont presque absents de nos programmes. D’une manière générale, nous assistons à des productions de deuxième main qui cultivent le banal et l’être visible d’une manière négative. Je dirai qu’il encourage les attitudes de facilité et du minimum d’effort. Il est indéniable que la culture du background ne peut pas alimenter la création en l’absence d’une culture noble de référence.

Les réseaux sociaux font aujourd’hui dans l’émotionnel, ce qui ne manque pas d’impacter la qualité des informations et promeut les fake-news. Comment expliquer et surtout comment contrôler cela ?
Comme je l’ai mentionné ci-dessus, le buzz est fondé sur la rumeur, sur la manipulation et sur les fakes-news. Comme le monde du virtuel est ouvert et non contrôlable, cela contribue à construire un monde virtuel basé sur le mensonge, qui génère la colère, encourage le dénigrement de l’autre et exaspère les passions. Il donne ainsi l’illusion à chacun de devenir un héros du jour au lendemain.

Comment s’est faite, selon vous, l’évolution du rapport du Marocain avec la télé et les médias de façon générale ?
Quatre phases ou quatre moments jalonnent l’histoire de la télévision marocaine: Premièrement, la découverte avec la naissance de la télévision au Maroc (blanc et noir) qui a suscité l’enthousiasme de la nouveauté et la consommation à outrance de l’image. Je me rappelle des blagues concoctées par la rue, à l’époque, sur les adultes qui regardaient d’une manière régulière les dessins animés genre Mickey et consorts.
Deuxième phase qui coïncide avec l’avènement de la télévision en couleur. Cela a encore boosté la consommation de l’image. L’humour de la rue est significatif de ce point de vue. On commençait à railler les ménagères qui laissaient les repas brûler à cause de leur concentration sur les feuilletons-fleuve, en couleur de l’époque.
L’introduction d’une nouvelle chaîne au Maroc (2M) constitue la troisième phase où l’on commence à voir les limites de la 1ere chaîne et goûter aux programmes culturels bien choisis.
Enfin, la quatrième étape coïncide avec l’introduction de la parabole et la possibilité de capter des chaînes internationales. Ce fait s’est traduit par le délaissement des chaînes nationales.
Deux indicateurs significatifs qui relèvent de l’ethnologie de l’usage de la télévision sont à évoquer : le nombre impressionnant d’antennes paraboliques plantées sur les baraques des bidonvilles et sur les balcons des immeubles. Et les avis «avisés» de la rue, sur l’amplification de la réception des paraboles en utilisant les couscoussiers ou les sacs de plastique noirs. Nous entamons aujourd’hui une cinquième phase qui est la télévision par internet avec Netflix. C’est un phénomène récent. J’estime qu’il faut du temps pour évaluer son impact.

Quel est votre avis sur la qualité des programmes diffusés par les télés marocaines ?
De l’avis de tout le monde, la télévision marocaine n’intéresse plus personne. Elle est consommée par défaut c’est-à-dire quand on ne peut pas faire autrement. Pourquoi cela? D’abord, elle n’a pas su évoluer au niveau du contenu et au niveau de la forme. Des contenus répétitifs, souvent ennuyeux et n’accrochant personne. On raconte une anecdote un peu caustique à ce propos : si tu veux infliger un supplice à ton ennemi, oblige-le à regarder la télévision durant une demi-journée.

Pensez-vous que la télé joue encore son rôle éducatif ?
Pour les raisons évoquées précédemment et le désintérêt qu’elle suscite, je dirai que le rôle qu’elle joue dans l’éducation morale et esthétique du citoyen marocain est limité. A partir d’une étude menée dans le cadre d’un cabinet, à part quelques documentaires et la météo, le reste des programmes est considéré comme banal et dénué de valeur. Les personnes interrogées revendiquaient des chaînes de proximité qui braquent les projecteurs sur le quotidien et le vécu et les souffrances de la population. Ils estiment qu’ils se retrouvent dans Al Jazira plus que dans les chaînes nationales.