Le Réveillon n’est plus l’apanage des «bourges occidentalisés»

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les Marocains sont de plus en plus nombreux à fêter le Réveillon.
Cette célébration n’a aucune valeur symbolique, les gens n’en retiennent que l’aspect festif.
Si les rupins s’envolent pour Marbella ou Paris, les gens modestes se réapproprient cette fête étrangère en l’adaptant aux usages et à la gastronomie marocaine.

Aune semaine du Réveillon du Nouvel An, cette pâtisserie de gamme passable croule sous les commandes. «Nous en avons déjà mille. A ce rythme, nous en aurons au moins trois mille d’ici vendredi. Il nous sera difficile de les satisfaire toutes», se réjouit le patron. N’est pas Fauchon qui veut, les créations étalées n’ont d’alléchant que le prix, de 100 à 200 DH, selon la taille. «Ce type-là fait son beurre de l’ignorance des gens, commente un client d’un air dégoûté. Ils s’écartent des sains principes de la religion musulmane pour adopter ceux des infidèles». Et de vouer aux gémonies les brebis égarées qui commettent le péché capital de saluer le passage d’une année à l’autre à coup de douceurs.
Nous rompons-là avec l’imprécateur pour nous rendre dans un hypermarché. Là, les rayons dédiés aux vins et liqueurs sont assaillis par une nuée de futurs noceurs. Bouteilles, flacons et cannettes s’écoulent en quantité vertigineuse, comme si la pénurie menaçait. «Moi, mon cru préféré c’est le bordeaux. Alors, je me dépêche de m’en procurer avant qu’il n’en reste plus. Autrement, mon Réveillon serait gâché», nous confie un client.
Réveillon, le mot est lâché. Il désigne, apprend-on par les dictionnaires, le repas de fête que l’on fait la nuit de la nouvelle année chrétienne. Ce rituel conserve-t-il la même charge symbolique quand il est observé par des non-chrétiens comme les Marocains ? A cette question, Mohamed Ayadi, chercheur en sciences sociales, répond par la négative : «Quand les Marocains fêtent l’avènement de la nouvelle année, ils ne confèrent à leur acte aucune dimension spirituelle ou symbolique. Ils ne font, par là, qu’assouvir leur goût immodéré de la fête. Ni plus ni moins». De fait, nous sommes des fêtards invétérés qui mettons à profit chaque occasion, si anodine soit-elle, pour faire ripaille. Ce serait notre tendance à festoyer à tout-va qui nous conduirait à faire nôtre la fête des autres. Surtout si nous sommes reliés à ceux-ci par les ponts de l’histoire. Il en est ainsi du Réveillon, legs de la période coloniale.
Au fil du temps, cette pratique festive s’émousse, note le sociologue Ahmed Al Moutamassik. Pour deux raisons : «D’abord, parce que la présence française a beaucoup diminué, et du coup son influence s’est réduite. Ensuite, à cause du retour tonitruant de la religiosité. Aujourd’hui, on observe une montée en vigueur du festif traditionnel (Aïd Al Fitr, Aïd Al Adha, Mouloud…) aux dépens du festif lié à l’Occident». Seules les couches sociales nanties et dûment occidentalisées feraient encore de la résistance. «A Casablanca, les fêtes de fin d’année s’annonçaient par un tas de signes. On rencontrait dans les rues des bonhommes déguisés en Père Noël, les magasins étaient décorés, les gens se téléphonaient systématiquement pour organiser le réveillon. Cette époque semble révolue. Les fêtes se font discrètes. Et ce sont surtout les cadres supérieurs qui continuent à les célébrer», ajoute Al Moutamassik.

On se rapproche des collègues, on bouscule les barrières
Ce PDG d’une entreprise florissante est un fervent du Réveillon. A cette occasion, il invite immanquablement une dizaine de ses collaborateurs et leurs conjoints dans un hôtel huppé. Non par besoin de partage mais par souci d’hygiène entrepreneuriale. «Je déteste les familiarités et je tiens à garder mes distances avec mes employés. Sauf pendant la soirée du Nouvel An. On s’interdit de parler boulot. On siffle quelques verres, on mange abondamment, on se raconte des blagues, on chante parfois. Ça resserre les liens et, surtout, ça crée une complicité profitable à l’entreprise». A raison de 1 000 DH par personne, ce n’est pas cher payé. L’assistante du PDG en question avoue y trouver son compte : «Mon patron et moi entretenons des relations courtoises mais distantes. Ce n’est que pendant le Réveillon que je le sens proche. Alors, j’en profite pour lui taper sur l’épaule, le toucher, le faire marrer. J’ai le sentiment ainsi de bousculer une barrière insurmontable. Cela fait du bien. Momentanément. Le lendemain, nous reprenons, lui et moi, nos habitudes».

L’éloignement géographique fait tomber les interdits
D’autres rupins n’ont pas ce scrupule salutaire, leur Réveillon, ils le passent en famille et avec des amis triés sur le volet. «Je suis constamment par monts et par vaux. Je consacre peu de temps à ma famille et à mes amis. Aussi, je m’accorde un répit à l’occasion du Réveillon pour qu’ils profitent de ma présence», nous dit l’un deux. Champagne à flots, nectars à satiété et gueuleton fin (foie gras, saumon, huîtres…). Quand on aime, on ne lésine pas sur la dépense.
Fêter la venue de l’année nouvelle constitue, pour certains, un prétexte pour s’évader des espaces balisés. Sofia, cadre dans une compagnie d’assurances, ne conçoit le Réveillon que loin de son horizon habituel. «Pour moi, le Réveillon ne revêt aucune valeur symbolique. Il est simplement un moment dont je profite pour déserter mon univers. Moi qui suis casanière, je sors, à cette occasion, de ma tanière, et je fais des pieds et des mains pour embarquer ma petite famille à destination de Marrakech ou d’Agadir.» Les plus fortunés s’envolent vers Paris ou Marbella. Là, ils larguent les amarres, et retrouvent la part étrangère d’eux-mêmes et de leurs proches.
L’éloignement géographique, explique le psychanalyste Philippe Grimbert, peut faire tomber les interdits que l’on s’impose à soi-même ou que l’on suppose chez l’autre. C’est l’une des fonctions essentielles de la fête. Ce qui confirme que le Réveillon, chez les Marocains, n’est perçu que comme un moment festif, sans autre consonance religieuse ou symbolique.
A l’instar de toute fête, le Réveillon est une parenthèse de délire où l’on tombe le masque, bouscule les tabous, fait valser les interdits, renverse les rôles. Aïcha, universitaire, prise le Réveillon pour ses vertus excessives. «Je suis une fêtarde incurable. Je ne rate aucune occasion de faire la fête. Mais celle que je préfère est le Réveillon. Il a pour moi un goût exceptionnel. Je suis souvent invitée et je m’y prépare avec un soin particulier. Car je sais que je vais m’y éclater». Cette dimension inhérente au Réveillon, Ahmed Al Moutamassik la traduit par le terme de démesure : «Alors que le festif sacré se déroule de manière sobre, le festif profane, tel que le Réveillon, se fonde sur la démesure. Tout ce qui est vécu habituellement comme interdit se trouve transgressé. On veille jusqu’à l’aube, on mange comme quatre, on boit immodérément. Même les abstinents ne voient pas d’un mauvais œil, ce soir-là, leurs commensaux rouler sous la table».
Autant de dérapages contrôlés pour lâcher la bride aux pulsions, évacuer le stress, recharger les accus, avant l’extinction des feux, qui annonce le retour à l’ordre.

A Sbata, les pâtisseries ne désemplissent pas et les boucheries sont prises d’assaut
A l’inverse de A. Al Moutamassik, M. El Ayadi ne pense pas que le Réveillon soit l’apanage des gens friqués. Il est évident que, dans les milieux populaires où sévissent des maximalistes, la pratique du Réveillon est honnie par une frange de la population. Mais celle-ci est insignifiante. Plutôt que de s’émousser, le rituel festif s’étend.
Pour s’en convaincre, il suffit de faire un détour par un quartier comme Sbata, à Casablanca. Là, à l’approche du Réveillon, les pâtisseries ne désemplissent pas, les boucheries sont prises d’assaut, les fruits et légumes partent comme des petits pains. Mais si les nantis, tout en vidant le Réveillon de son contenu religieux, en retiennent le protocole gastronomique, les gens de modeste condition, y transposent leurs habitudes culinaires. Foin d’huîtres, de foie gras ou de saumon, place au tajine aux pruneaux, à la pastilla, au poulet rôti et au couscous des familles. Non que les mets délicats soient coûteux mais par volonté de sa réapproprier totalement une fête étrangère en la modelant selon l’usage. Sans faire de folies, de 200 à 600 DH le prix de la fête, avec un bénéfice important, celui de voir toute la famille réunie, nous ont répondu en chœur les personnes interrogées.
A chacun son Réveillon, pas de mode d’emploi unique pour ce temps dérobé aux pesanteurs de la vraie vie. Bonne et heureuse année !.

«Alors que le festif sacré se déroule de manière sobre, le festif profane, tel le Réveillon, se fonde sur la démesure.
Tout ce qui est vécu habituellement comme interdit se trouve transgressé. On veille jusqu’à l’aube, on mange comme quatre, on boit immodérément. Même les abstinents ne sont pas choqués, ce soir-là, de voir leurs commensaux rouler sous la table.»

Contrairement à Ahmed Al Moutamassik, Mohamed El Ayadi ne pense pas que le Réveillon soit l’apanage des gens friqués. Il est évident que, dans les milieux populaires où sévissent des maximalistes, la pratique du Réveillon est honnie par une frange de la population. Mais celle-ci est insignifiante. Plutôt que de s’émousser, le rituel festif s’étend. Pour s’en convaincre, il suffit de faire un détour par un quartier comme Sbata, à Casablanca.

Pâtisseries croulant sous les commandes pour le 31, cotillons, sapins et guirlandes dans les petites boutiques de quartier, vente de Pères Noël gonflables aux carrefours… Qui a dit que le Réveillon était le fait de quelques brebis égarées ?