Hammam : la longue et dure journée d’une «tayaba»

Hamam Hnia, dans le quartier Beauséjour, à Casablanca. Il est six heures du matin. Rendez-vous avec Hnia, qui vient d’arriver, avec ses deux voisines, amies et collègues de travail.

«C’est Said, le chauffeur de taxi qui nous accompagne le matin et vient nous récupérer le soir à la fin de notre service», dit Hnia en fermant la porte du grand taxi. Hnia et ses amies sont tayabates dans ce hammam qui porte son nom. Non, le bain maure ne lui appartient pas. Mais c’est l’appellation donnée par les habitants du quartier et en particulier par les femmes dont elle est la tayaba attitrée. «Si j’avais ce hammam, je serais encore au lit par ce froid (rires)… mais vous allez voir on va vite se réchauffer…», lance Hnia en poussant la grande porte en fer du bain. En service depuis le début des années 80, ce hammam a changé deux fois de propriétaire après le décès de celui qui l’a construit. Hnia y travaille depuis 28 ans…

«J’ai commencé en 1990. L’ouverture du hammam a constitué un grand événement dans le quartier qui ne disposait pas de bain et les familles devaient aller en voiture à d’autres hammams situés dans les quartiers du Maarif ou encore Hay Hassani. Lorsque je suis arrivée en 1990, il ne désemplissait pas, en semaine comme le wek-end. Maintenant, certaines de nos premières clientes viennent régulièrement mais il y a eu de nouveaux bains, notamment des bains turcs qui nous concurrencent», narre Hnia qui a retiré sa djellaba et a mis sa tenue de travail. Un caleçon noir et un Tee-shirt. Une vieille tenue de sport de sa fille, précise-t-elle. Ses collègues ont également enfilé leurs tenues et toutes les trois s’apprêtent à entamer leur longue et dure journée de travail. Celle-ci commence par le nettoyage des trois salles de bains ainsi que la salle de détente. Elles doivent rincer, à grande eau chaude, les murs et le parterre badigeonnés, par l’équipe de la veille, de détergents, notamment eau de javel et produit nettoyant. Cela leur prend une vingtaine de minutes. Il est 6h 45 et les premières clientes arrivent déjà. «C’est samedi, il y a des femmes matinales qui veulent venir tôt le matin pour éviter le rush du samedi mais aussi parce que le bain n’est pas très chaud et il est encore propre. J’ai cinq clientes régulières du samedi matin. Elles viennent toujours à la même heure, sauf lorsqu’elles sont en voyage ou bien pendant Ramadan où elles décalent le hammam pour venir deux heures avant la rupture du jeûn», explique Hnia qui va à la réception pour saluer ses deux premières clientes. Une mère et sa fille qui témoignent du sérieux de Hnia et de son gommage sans pareil.

En effet, le travail d’une tayaba consiste à faire le gommage et le savonnage, même si celui-ci n’est pas systématiquement demandé par les clientes. Bien sûr, pour fidéliser les clientes, la tayaba assure d’autres prestations, notamment préparer et appliquer des masques au henné ou à d’autres plantes naturelles, apporter les serviettes et autres sorties de bain à l’intérieur du hammam, laver et ranger la trousse de toilette et préparer un thé et l’offrir aux clientes à la fin du rituel du hammam. Parfois, indique Hnia, «je me rends même chez certaines clientes pour un hammam à domicile lorsqu’elles sont malades ou pour une personne âgée qui ne peut pas se déplacer». Ces extras permettent de fidéliser les clientes.

Elles ne perçoivent aucun salaire fixe…

Avant de devenir tayaba, Hnia a, comme la plupart de ses consœurs, fait plusieurs métiers. «Durant les deux premières années de mariage, j’étais femme au foyer. Mais, mon mari, cordonnier, ne gagnait pas bien sa vie. Et avec la naissance de nos deux filles, il y avait beaucoup de charges. Pour y subvenir, j’ai commencé à faire le ménage chez des familles. J’allais au moukaf et travaillais à la journée en contrepartie de 50 ou 100 DH lorsque les clientes font preuve de générosité. Par la suite, j’ai été embauchée par un médecin pour faire le ménage au cabinet. J’avais un salaire de 400 DH la semaine en travaillant du lundi au samedi. Le médecin a fermé son cabinet pour aller au Canada en 1990, je me suis retrouvée sans travail et ma voisine m’a proposé de venir avec elle à ce hammam. Et, depuis, j’y suis encore», explique Hnia qui souligne que le recrutement se fait par l’intermédiaire d’amies ou bien ce sont les femmes elles-mêmes qui font du porte à porte pour chercher un emploi. Le propriétaire négocie avec elles les conditions de travail même s’il n’y a réellement rien à négocier puisque les tayabates n’ont pas de salaire fixe, sauf dans de très rares cas où elles ont droit à une enveloppe n’excédant pas les 300 DH par mois. Selon Hnia et ses collègues, ces propriétaires généreux se comptent sur les doigts de la main à Casablanca. «Le propriétaire nous autorise à travailler chez lui, nous demande de lui fournir une pièce d’identité pour s’assurer de notre probité. En général, en raison des conditions de travail qui sont pénibles, chaque hammam tourne avec deux équipes de quatre femmes qui se relayent en travaillant un jour sur deux. De plus, il y a la “guelassa”, femme à la réception qui s’occupe de vérifier les tickets d’entrée et de réceptionner les sacs des clientes», explique Hnia qui s’excuse pour aller vérifier l’état des salles et toilettes, car, poursuit-elle, «pour attirer le plus de clientes il faut, en dehors de la qualité de nos prestations, que les lieux soient propres. Nous faisons le nettoyage plusieurs fois dans la journée pour éviter la saleté et les maladies car le hammam, s’il est mal entretenu, présente de gros risques de maladie». Revenant à son salaire journalier, Hnia explique que «les gommages se font en moyenne entre 30 et 50 DH dans les bains des quartiers populaires. Mais, parfois, des clientes sont généreuses et peuvent verser jusqu’à 70 ou 80 DH. Cet argent est mis dans une cagnotte commune et partagé à parts égales en fin de journée. Cela nous fait, lorsque la journée a été bonne, un revenu de 150 à 200 DH. Lorsque la journée a été calme on ne dépasse pas les 100 DH. Il m’est arrivé des fois de ne faire aucun gommage car les femmes qui viennent se laver ne font pas systématiquement appel à nous. Elles font leur gommage toutes seules et parfois elles se font faire le gommage du dos par une autre femme à qui il faut rendre la pareille», dit Hnia qui tient à préciser, quand même, que dans leur hammam de plus en plus de femmes font appel aux services d’une tayaba. Il y a celles qui demandent une prise en charge totale et celles qui ne prennent qu’un gommage du dos et demandent aux tayabates de remplir les seaux d’eau. Pour cette prestation, elles payent 20 à 25 DH. En fait, il n’y a pas de tarif fixe pour les prestations au hammam, les femmes donnent en fonction de leurs moyens et de leur générosité. Hnia et ses collègues ne manquent pas de dire, avec un sourire malicieux, que «parfois leurs clientes offrent un plus au noir. C’est-à-dire entre nous après avoir payé le gommage. Ce plus n’est pas déposé dans la cagnotte, chacune d’entre nous le garde pour elle». Dans le cadre de la Zakat, il en va de même à l’occasion de Ramadan, de Achoura et d’autres fêtes religieuses. Ce qui permet à ces femmes de faire face aux dépenses, notamment les denrées alimentaires pour le mois du jeûne ou encore les vêtements pour les enfants.

Autre occasion où les tayabates décrochent un revenu supplémentaire : les bains de mariée ou des naissances. «Dans le temps, les familles louaient le hammam pour quelques heures ; en général, c’était au courant de l’après-midi ou en début de soirée pour amener les mariées ou les nfissa (NDLR : femme qui vient d’accoucher), et en sus de la location du bain, les tayabates sont payées directement environ 100 à 150 DH chacune. En plus des gâteaux, du sucre, du thé et même des limonades», se souvient Hnia qui poursuit: «Aujourd’hui, les locations se font de moins en moins, puisque les mariées viennent normalement avec les autres clientes et paient nos services avec un tout petit plus». La tabaya explique ce changement, d’une part, par l’abandon de certaines coutumes au nom de la modernité, et, d’autre part, par la concurrence des bains turcs – ou modernes- qui proposent tous des formules pour les mariées et les femmes qui viennent d’accoucher. En effet, ces hammams-spa proposent des «bains traditionnels», «des bains à l’Oriental» dans des cabines privées comprenant le gommage, le savonnage et l’application de masques au henné, au ghassoul ou à base de plantes, notamment la lavande, les fleurs d’oranger, etc. Le prix va de 600 à 2 000 DH pour les hammams les plus huppés. Et c’est à la sortie d’un hammam huppé que Khadija, âgée de 30 ans, a accepté de parler de son travail de tayaba. «Au début j’étais dans un bain de quartier avec ma mère qui était guelassa, mais depuis trois ans je travaille ici. Les conditions sont un peu moins dures car nous travaillons à tour de rôle, ce qui laisse peu de place au clientélisme, et nous repartons avec 200 DH en poche. Mais ici aussi, nous travaillons un jour sur deux». Dans ces hammams le gommage est compris dans le ticket d’entrée. Le client paie 70 DH dont 35 pour le gommage. En fin de journée, les tayabates délèguent une des leurs pour faire les comptes. «Sur chaque billet, nous retenons 35 DH dans une caisse que nous partageons à parts égales. Nous travaillons en équipe de six à sept filles par jour. La journée de travail commence à 7 heures pour se terminer vers 23 heures», explique Khadija. Ces hammams modernes donnent la tenue de travail consistant en un bermuda et un haut de couleur assortie. En général, c’est du noir ou du bleu foncé. Les sandales en plastique et anti-glisse sont également fournies par le hammam.

Aucune couverture médicale ni de prévoyance sociale…

Qu’elles travaillent dans des hammams de quartier ou dans des bains huppés, les tayabates souffrent des conditions de travail et de la modicité du revenu. Hnia et ses consœurs soulignent la pénibilité du travail, surtout en été et durant Ramadan : «Il y des clientes qui exigent de faire le gommage dans la salle chaude (NDLR : barma) ce qui est très dur pour nous. Et si nous avons deux à trois clientes avec cette même exigence, à la fin de la journée nous sommes sur les genoux… Et c’est pour faire face à cela et tenir le coup que nous mangeons beaucoup d’oignons, quasiment chaque jour. L’oignon donne de la force, étant donné que nous n’avons pas les moyens d’acheter des vitamines». Mais, l’une de ses collègues confie qu’une de ses clientes est médecin et lui donne régulièrement du Berrocca. En effet, n’étant pas salariées, ces femmes ne disposent d’aucune couverture médicale, encore moins d’une retraite. «Lorsque nous sommes malades, nous achetons nous-mêmes nos médicaments mais nous allons rarement chez le médecin privé. Parfois au centre de santé avec la carte du Ramed, mais il y a beaucoup de filles qui n’ont pas de Ramed parce qu’elles viennent de la campagne et n’ont pas une adresse à Casablanca. Si elles veulent la carte du Ramed, elles doivent retourner dans leurs patelins pour quelques jours ou parfois même quelques semaines. Ce qu’elles ne peuvent pas se permettre car cela signifie qu’elles ne vont pas travailler !», dit Khadija qui n’omet pas de préciser qu’elle est «nekkacha» à ses heures perdues. «Lorsque je ne travaille pas, je fais des dessins au henné à domicile ou parfois je me déplace chez les clientes. Une façon pour moi d’arrondir les fins de mois ou les fins de journées (rires)…».

Dans les hammams de quartier, les tayabates ont d’autres sources de revenus: elles vendent des boules de savon noir (entre 0,50 DH et deux dirhams en fonction de la quantité de savon demandée ), des gants de gommage (20 à 25 DH), des foulards blancs appelés aussi «zif hayati» à 25 DH ou encore du khol. Pour Hnia, tout comme pour ses consœurs, le métier de tayaba est un métier de débrouille. «Rien n’est garanti. Lorsque l’on se réveille pour aller au travail, on n’est pas sûr de rentrer le soir avec quelque chose. C’est un stress continu pour nous mais on ne baisse pas les bras car nous n’avons pas le choix. Mais, si le Makhzen pouvait rendre obligatoire un salaire fixe pour les tayabates et une couverture sociale, ce serait bienvenu pour nous…», dit Hnia. Un souhait qui peut être une réalité. Pourquoi pas ? Il pourrait en effet être envisagé dans le cadre de l’assurance maladie des indépendants, puisque ces travailleuses du hammam sont potentiellement concernées… Toutefois, il est certain, après quelques heures passées aux côtés de ces femmes qui gagnent leur vie à la sueur de leur corps, qu’en raison de la pénibilité de leur travail, leur voix devrait être entendue. Quant à leurs visages, elles n’ont pas souhaité le dévoiler…