Frapper ses enfants : pédagogie utile ou brutalité contre-productive ?

Fessées, gifles, «falaqa», brûlures, pour certains parents les chà¢timents corporels sont un moyen éducatif.
Selon une enquête de l’Unicef, 61% des parents reconnaissent frapper leurs enfants, 38% les sermonner et 27% recourir à  des punitions privatives.
Faut-il ou non frapper : les avis restent partagés. Témoignages de parents.

La scène se passe dans un bus. Une femme de 30 ans gronde son fils,  5 ou 6 ans. L’enfant se met à pleurer. Pour le « calmer », elle lui assène alors une gifle magistrale. L’enfant se met à crier de plus belle : de douleur, mais aussi d’humiliation. Il lance un regard implorant autour de lui à la recherche d’un secours parmi les passagers. L’un d’entre eux ne peut se retenir et lance à la mère qu’elle exagère, que ce n’est pas une façon d’éduquer, que ce n’est qu’un enfant, et qu’il ne comprend encore rien. Elle l’envoie promener et le prie sèchement de se mêler de ses affaires. «Je frappe mon enfant pour l’éduquer. C’est ce que faisaient mes parents avec moi, et je les respecte pour cela», assène t-elle avec une certaine arrogance. Quelques voyageurs dans le bus opinent du bonnet. D’autres désapprouvent.
De telles scènes sont monnaie courante dans la société marocaine. Plus que d’être recommandé, frapper son enfant pour «l’éduquer» a toujours été un droit, voire un devoir. Ceux qui ne frappaient pas leurs enfants étaient considérés comme des parents faibles, dont l’éducation laxiste ne mènerait leur progéniture nulle part. A la moindre indocilité, fessées, gifles, falaqa (bastonnade sur la plante des pieds), lèvres frottées au piment rouge, brûlures, tous les moyens étaient bons pour corriger les enfants désobéissants. Le châtiment variait, bien sûr, en fonction de la gravité de la bêtise.
Ces pratiques sont-elles révolues ? Loin s’en faut.
Ahmed S. lui, avoue volontiers frapper ses deux fils mais, insiste-t-il, «quand c’est nécessaire, en cas de blocage de toute discussion. Une petite tape sur les fesses ou les mains ne fait pas grand mal et permet de dépasser le blocage. Je fais la disctinction entre frapper et battre. Un ou deux coups c’est quand même différent que de les rouer. Dans le premier cas c’est une punition, dans le second cas c’est de la brutalité».
Selon les témoignages recueillis par La Vie éco, ce terme de «blocage» revient souvent dans les propos de parents qui admettent avoir frappé leurs enfants. Et quand on leur répond qu’il faut prendre le temps de dépasser le blocage, un argument ressort : celui du temps. Soumia N. estime trop facile la critique quand on est pris par les urgences quotidiennes, par exemple. Elle explique ne frapper sa fille ou son fils qu’en ultime issue mais reconnaît que cela arrive quotidiennement. «J’ai une fille de trois ans, extrêmement têtue. Quand il s’agit de l’habiller le matin et qu’elle refuse, comment voulez-vous faire alors qu’il faut quitter la maison pour l’école à 7h30 ? Hein ? j’aimerais bien savoir comment agir dans ces cas-là ? bouder l’enfant ? Et après, vous croyez que ça marche ? vous croyez que leur père et moi n’avons pas essayé ?»
D’autres parents, parallèlement aux raisons invoquées, mettent aussi en avant le fait que durant leur enfance, ils ont reçu des coups et ne s’en portent pas plus mal. Une idée d’ailleurs bien ancrée dans la culture marocaine. Salah, 60 ans, ingénieur de son état, se rappelle d’un père particulièrement violent : «Il semait la terreur à la maison. Nous étions sept frères et sœurs, mon père une fois à la maison imposait un régime de fer. D’ailleurs, il avait toujours une épaisse ceinture de cuir à la main, malheur à celui qui osait prononcer un mot déplacé, rentrer un peu tard à la maison. Sentir l’odeur du tabac dans la bouche ou sur les vêtements de l’un de ses enfants était le pire sacrilège. Il tombait sur le coupable à bras raccourcis. Notre mère n’était pas mieux lotie. Docile, elle n’osait pas le contredire. Aujourd’hui, nous sommes tous adultes, chacun a fait son chemin dans la vie, et nous rions de bon cœur au souvenir de toutes les raclées reçues. D’ailleurs, chacun y va de sa petite histoire pour montrer que, des tannées, il en a plus reçues que les autres.»
Cela se passait dans les années 50. 30 ans après, soit à une génération d’intervalle, les mœurs  marocaines dans ce domaine n’avaient pas beaucoup changé. Abdessamad M., âgé de 30 ans aujourd’hui (voir témoignages), professeur de son état, n’a jamais oublié les corrections que son père lui administrait quand il était enfant. «C’était souvent mérité», convient-il. Le lendemain même de la correction, son père lui avait déjà pardonné et se comportait avec lui comme si de rien n’était. Cela lui plaisait : «Je me souviens, autour de moi, de parents qui ne frappaient jamais leurs enfants, mais qui les boudaient pendant des jours. Je crois que c’était plus dur pour les enfants que s’ils avaient été frappés.»

Omerta sur la violence à l’égard des enfants
Aujourd’hui, à l’heure des droits de l’homme, alors que les droits des enfants sont officiellement reconnus par les instances internationales, les châtiments corporels n’ont pas disparu. Selon une enquête réalisée en 2005 par l’Ecole supérieure de psychologie pour le compte de l’Unicef et du ministère marocain de la justice, la violence contre les enfants dans notre pays n’épargne aucune catégorie sociale : elle est présente dans la rue, dans les institutions de bienfaisance et, bien entendu, dans la famille. Facteur aggravant, l’omerta qui couvre cette violence. Rares sont les personnes qui la dénoncent. Elle «apparaît bel et bien, conclut cette enquête, comme une méthode éducative et un mode de régulation sociale culturellement admis». Selon la même étude, 61% des parents reconnaissent frapper leurs enfants, 38% les sermonner et 27% avoir recours à des punitions privatives. Les enseignants ne font pas exception : 73% d’entre eux ont reconnu avoir recouru à des châtiments corporels, 54% disent avoir frappé les enfants avec une règle, un tuyau ou un bâton, et 29% avec les mains et les pieds.

En Europe, des efforts  pour changer les mentalités
Les parents qui continuent   de frapper leurs enfants sont donc légion. Pas seulement au Maroc. Des enquêtes similaires à celle précitée font le même constat : les parents, dans de nombreux pays, considèrent encore comme naturel d’infliger à leurs enfants des châtiments corporels, qui, parfois, dépassent de loin en violence les simples fessées. En Egypte, en Inde, voire aux Etat-Unis. Selon une enquête réalisée dans ce dernier pays en 1995, 5 % des parents interrogés ont reconnu punir leurs enfants, de manière «musclée», c’est-à-dire les frapper avec un objet, leur donner des coups de pied, les battre, les menacer d’un couteau ou d’un pistolet (voir encadré).
Par ailleurs, si, en Europe, le temps des châtiments corporels pour imposer la discipline à l’école est révolu, on continue de frapper les enfants dans certaines familles, qui revendiquent le droit d’éduquer leurs enfants comme bon leur semble et considèrent que les fessées ou les claques ne peuvent faire que du bien à un enfant.
A-t-on essayé d’interdire ces pratiques ? C’est en tout cas ce qu’a tenté, en juillet 2008, Maud de Boer-Buquicchio, secrétaire générale adjointe du Conseil de l’Europe, en lançant une campagne de sensibilisation auprès de tous les Etats membres afin que «l’Europe devienne un continent où le châtiment corporel n’existe plus.» Il ne s’agit pas, explique la responsable européenne dans un discours prononcé à l’occasion de cette campagne, de «traîner en justice les parents qui donnent des claques ou des fessées à leurs enfants. L’objectif est surtout de faire changer les mentalités. La plupart des parents continuent en effet à croire que les tapes ou les fessées font partie de l’éducation, et il s’agit de leur faire comprendre qu’elles n’ont rien d’éducatif et qu’elles peuvent même être nocives pour l’enfant.»
Au Maroc, on n’en est pas encore à cette prise de conscience institutionnelle, même si notre pays est signataire de la Convention des Nations Unies pour les droits des enfants. L’enquête précitée le montre sans équivoque, même si les avis restent partagés sur le bien-fondé, voire la nécessité de corriger physiquement les enfants. 

Pédopsychiatres, psychologues, pédagogues, les avis divergents
Les spécialistes de l’éducation, psychologues, pédopsychiatres et pédagogues, eux non plus, ne sont pas du même avis sur le sujet. En Grande-Bretagne, certains éducateurs ne sont pas contre les corrections physiques dans les écoles, à condition qu’elles soient mesurées, administrées à l’enfant uniquement quand c’est nécessaire, et sous-tendues par un objectif éducatif. «On est en train de revenir sur une tendance qui a prévalu il y a quelques années, qui consistait à interdire formellement toute forme de châtiments corporels à l’école», souligne Bouchaïb Karoumi, pédopsychiatre. Quant à la violence domestique – fessées ou gifles -, elle a toujours des défenseurs, qui ne conçoivent pas de laisser un enfant faire ce qu’il veut, car il faut qu’il connaisse les limites à ne pas franchir. Mais elle a aussi ses détracteurs, pour qui toute violence, quelle que soit sa forme, châtiments corporels, insultes ou menaces de violence, a des incidences psychologiques néfastes sur le développement de l’enfant.
M. Karoumi recommande d’abord aux parents le dialogue avec leurs enfants. « Si cela ne marche pas, on passe à la punition non corporelle, par exemple sous forme d’interdiction d’une activité que l’enfant aime exercer (Internet, jeux vidéo,…). Ce n’est qu’en dernier ressort que les parents peuvent recourir à des fessées ou des tapes, à condition qu’elles soient légères. Toute violence, comme les coups de pied, les bastonnades, est déconseillée.» Mais ce n’est pas tout, poursuit-il, si l’on donne une fessée à l’enfant, il faut lui faire comprendre pourquoi, afin qu’il apprenne à connaître ses limites et à se conformer aux règles sociales.»
Tel n’est pas l’avis de la psychologue Assia Akesbi, hostile, pour sa part, à toute forme de violence, même verbale, à l’égard des enfants. «Les parents ne se rendent pas compte, explique-t-elle, combien, en les frappant, ils détruisent chez leurs enfants toute estime de soi. Un enfant frappé est un enfant qui s’en souviendra et qui aura peur toute sa vie. Nous voyons beaucoup d’adultes très peureux d’entreprendre, de ne pas savoir, de ne pas savoir faire, de ne pas savoir dire, de faillir, de ne pas réussir, à cause de cette peur». Il ne faut donc même pas donner une fessée quand l’enfant commet une faute ? «Une fessée est une atteinte à son droit de se tromper. Quand on frappe un enfant, on casse chez lui le courage de dire NON, de désobéir, de se dégager du joug des parents. Frapper un enfant est d’autant moins indiqué que cela ne résout pas le problème. Un enfant qui ne désobéit pas, ça me dérange».
Il faut reconnaître que si les spécialistes de la question ne sont pas d’accord entre eux, comment de simples parents, qui n’ont pas forcément reçu de formation dans le domaine, et qui souvent ne font que reproduire la violence qu’ils ont subie de leurs propres parents, le pourraient-ils ?