El Jadida : Questions à  Mustapha Jmahri, Auteur de plusieurs ouvrages sur la ville

« Abdelkebir Khatibi a été derrière l’idée de ma bibliographie sur l’histoire d’El Jadida ».

La Vie éco : Expliquez-nous d’abord cette passion pour El Jadida…
J’ai fait l’Institut du journalisme à Rabat. Et au fil de ma recherche, j’ai découvert, à ma grande déception, que la ville de mes ancêtres est pauvre en références sur son histoire sociale et culturelle, alors que des étudiants de licence en histoire à l’université m’appelaient pour les aider dans leurs recherches. Ce n’est pas qu’il n’y a pas du tout de sources sur cette cité côtière, riche par ailleurs de ses ressources économiques, agricoles et par les hommes qui l’ont marquée et façonnée, mais elles sont généralistes et ne traitent pas d’El Jadida comme entité spécifique. J’ai donc organisé des tables rondes avec le soutien de l’Institut français de la ville, invité des hommes très liés à la ville, assez âgés, Marocains, étrangers, musulmans, chrétiens et juifs, pour intervenir et éclairer les jeunes sur l’histoire de cette ville, témoignages à l’appui. Cela dit, il faut reconnaître aussi que feu Abdelkebir Khatibi m’a encouragé à persévérer dans cette voie. Il a été d’ailleurs derrière l’idée de ma bibliographie sur l’histoire d’El Jadida. Cela s’est produit à la suite de ma participation à l’atelier d’écriture qu’il a animé en 1990 au siège de l’Association de Doukkala et auquel il avait invité le romancier Claude Ollier. Lors de cet atelier, Khatibi a parlé de la relation entre l’écriture, la ville et la région et a suggéré la préparation d’une bibliographie.

Pour une fois, dans votre dernier livre, contrairement aux autres sur El Jadida, vous ne parlez pas des autres, mais de vous-même, aviez-vous quelque chose à ajouter ?
Oui, c’est un livre autobiographique. A 59 ans j’ai jugé utile de parler de moi-même en tant que Jdidi, je me suis dit que peut-être mon cheminement dans cette vie, et de cette ville, apportera un éclairage supplémentaire sur cette cité. J’ai commencé la rédaction pendant Ramadan de 2011, je me réveillais pour le s’hour, c’est le moment idéal où ma mémoire me renvoyait avec netteté des souvenirs d’enfance, de l’époque de la fin du Protectorat, d’abord à Casablanca quand j’étais interne au lycée Imam Ibnou Malek, puis à El Jadida comme attaché de presse à l’office de mise en valeur agricole de Doukkala. J’ai eu la chance de vivre, jeune, les années 1970, très riches à tous les points de vue. Tout nous intéressait à cette époque : le théâtre, le cinéma, la politique, le travail associatif… On lisait beaucoup, et c’est à travers la lecture que je suis devenu, enfant, ami du futur écrivain, Fouad Laroui, Jdidi aussi… Je dois dire que c’est mon père qui m’a initié, d’abord, au patrimoine d’El Jadida : on se promenait dans la rue et me parlait de l’histoire de chaque quartier, de chaque arbre : l’eucalyptus à lui seul, abondant à cette époque, a toute une histoire, l’administration française incitait les citoyens à le protéger, actuellement il n’en existe quasiment plus. Après avoir terminé le manuscrit, je l’ai envoyé aux éditions l’Harmattan comme on jette une bouteille à la mer, alors que tous mes livres antérieurs je les ai publiés au Maroc. Deux mois après, je reçus une réponse positive.

Vous avez consacré plusieurs pages à Guy Delanoë, natif d’El Jadida, président de «Conscience française», il a marqué la ville à ce point ?
J’ai fait sa connaissance, par correspondance, en 1988. C’est une source intarissable sur El Jadida, une personne très estimée et généreuse, le Jdidi que je suis ne peut que lui rendre hommage. Deux ans plus tard, on s’est rencontré à Rabat, on est parti tous les deux à El Jadida où il devait présenter le premier tome de son œuvre, «Mémoires historiques». On s’est baladé dans la ville, il m’a montré entre autres choses la maison où vivait Eugénie, sa mère, médecin aussi, venue au Maroc en 1913 pour soigner les gens bénévolement ; une rue à El Jadida porte encore son nom, comme son fils Guy d’ailleurs. A la fin de son séjour, je l’avais aidé à faire ses valises pour aller à Oualidia où il avait encore une maison. On était en février, quelques mois plus tard, j’appris son décès. Sa dernière volonté était que ses cendres soient inhumées à El Jadida. Ce qui fut fait en 1992 en présence d’un groupe de résistants et d’amis, dont Mohamed M’Jid, Abdelkrim Khatib et Guy Martinet, l’historien.