Des scientifiques maghrébines primées par la Fondation L’Oréal et l’Unesco

Cinq femmes du Maghreb sont lauréates 2016 du programme «For Women In Science». Elles bénéficient d’une bourse de 10000 euros pour poursuivre leurs recherches dans la biologie, la médecine ou la biotechnologie. Elles racontent leur parcours…

Kawtar, Lydia, Sara, Nezha, Rim et les autres… Elles sont exceptionnelles, passionnées et engagées. Elles sont les lauréates 2016 du programme «For Women in Science» (FWIS) de la Fondation L’Oréal et l’Unesco. Et elles le valent bien. Chacune mène un projet scientifique dans son  domaine préféré notamment la médecine, la chimie, la nanotechnologie alimentaire et la biologie. Originaires du Maroc,  d’Algérie ou de Tunisie, ces jeunes femmes ont décroché le sésame qui va leur permettre de poursuivre et de finaliser leurs travaux de recherche. Une aventure de longue haleine qui les a toutes menées de leurs pays d’origine vers d’autres pays comme la France, l’Espagne, la Grande-Bretagne ou encore le Japon. Des parcours impressionnants qui ne sont pas près de se terminer et dans lesquels la Fondation L’Oréal et l’Unesco les accompagneront durant les deux prochaines années à travers le programme «For Women in Science» mis en place depuis 10 ans au Maroc et élargi aux autres pays du Maghreb en 2014.

«For Women in Science» a été lancé il y a dix-huit au niveau mondial. L’objectif est de faire progresser la connaissance scientifique en se penchant sur la biodiversité, explorer le secret des gènes et lutter contre les maladies. Depuis le lancement de ce programme, 2 500 femmes ont été récompensées à travers 112 pays, dont 52 boursières au Maroc. Selon les responsables de L’Oréal Maroc, le programme permet, au-delà du prix et de la récompense,  la reconnaissance du travail de ces femmes qui se sont battues contre vents et marées pour mener leurs recherches. Le programme a été créé en 1998 avec l’ambition simple de faire en sorte que les femmes soient représentées à parité égale dans toutes les disciplines scientifiques. Aujourd’hui encore, on notera que seuls 30% des chercheurs et 3% des prix Nobel sont des femmes. Une réalité qu’il faut corriger car, et pour reprendre la thématique du programme, «la science a besoin des femmes et les femmes de science ont le pouvoir de changer le monde». Et c’est pourquoi la Fondation L’Oréal et l’Unesco ont lancé ce programme qui octroie aux femmes chercheurs une bourse de 10 000 euros sur deux ans. Un accompagnement financier dont les cinq lauréates maghrébines ont vivement besoin. Elles racontent leur passion pour la science…

Mon objectif est de trouver une nouvelle thérapie plus efficace pour le traitement du cancer du sein

kaoutar-bentaybiKaoutar Bentayebi est spécialiste en génétique et biotechnologie à l’Université Mohammed V de Rabat. Le sujet de ses travaux de recherche est l’«Evaluation préclinique du potentiel d’un virus bactérien à guider les agents thérapeutiques de façon sélective vers les métastases cérébrales issues du cancer du sein».

Elle travaille donc sur le projet d’une nouvelle thérapie génétique pour la prise en charge du cancer inflammatoire du sein. Un cancer très fréquent au Maroc qui atteint les jeunes filles de 20-30 ans et dont la métastase est très rapide. «L’objectif de mes travaux est de trouver de nouveaux outils thérapeutiques qui ciblent, contrairement à la chimiothérapie et la radiothérapie, uniquement les cellules malades en vue de leur destruction. Ce qui épargne les effets indésirables des thérapies classiques et permet une plus grande efficacité du traitement», indique la scientifique de 31 ans.

Kaoutar Bentayebi a démarré son projet au Maroc car il fallait mettre en évidence le profil génétique de la population marocaine en vue de développer des traitements avancés adaptés aux patientes marocaines. Mais, une fois entamée, sa recherche sur la génétique, la biotechnologie et la biologie moléculaire l’a menée de la Faculté MohammedV des sciences de Rabat à d’autres pays, notamment l’Espagne, le Danemark et enfin la Grande-Bretagne.

«J’ai fait des études en Espagne en 2007-2008 dans le cadre d’un programme de coopération avec l’Université MohammedV qui m’a permis de bénéficier d’une bourse d’excellence. Le choix de l’Espagne s’est imposé car l’université dispose d’une banque d’ADN qui m’a permis d’analyser mon échantillon d’ADN vieux de 160 000 ans. Ensuite pour mesurer l’évolution du patrimoine génétique de la population marocaine, j’ai passé deux années au Danemark», poursuit docteur Bentayebi qui tient à souligner que sa rencontre et sa coopération avec le professeur Amine Hajitou a permis de faire avancer son travail.

Ce professeur marocain est l’inventeur d’un vecteur à base de virus bactérien jouant le rôle de médiation des molécules thérapeutiques.

Aujourd’hui, le projet est en phase d’études cliniques et la bourse de «For Women In Science » sera d’un grand apport pour la réalisation des essais à  l’Impérial College London, l’une des meilleures universités des sciences à travers le monde, que Dr. Bentayebi a rejointe depuis deux ans.

La route est encore longue pour pouvoir résoudre le problème de l’intolérance aux antibiotiques

Rym Bensallem
Rym Bensallem

La bourse de L’Oréal  est une source de motivation supplémentaire pour cette jeune scientifique qui a déjà bénéficié d’un soutien dans le cadre d’un programme tuniso-espagnol. «J’ai pu faire des stages et avancer dans ma recherche qui me permettra de découvrir de nouveaux agents anti microbiens à partir de la communauté microbienne du sol», explique Dr Bensalem, chercheuse doctorante en micro-organisme et biotechnologie à la Faculté des sciences de Tunis/ Université Tunis Al Manar.

Les conclusions de son travail aboutiront à une nouvelle technique permettant une exploration de l’ADN sans culture.  Mais la route est encore longue car, explique notre scientifique, «l’expérimentation peut s’étaler sur une vingtaine d’années afin de pouvoir résoudre ce problème d’intolérance aux antibiotiques». Mais Rym Bensallem reste sereine et compte poursuivre ses recherches même si, dit-elle, «pour une femme ce n’est pas toujours facile.  En Tunisie par exemple, il y a beaucoup de femmes dans la recherche scientifique mais par la suite on ne les retrouve plus : elles arrêtent pour des raisons familiales ou bien faute de moyens. C’est pourquoi des programmes comme celui-ci ont un apport indéniable pour la recherche scientifique». Elle poursuivra donc son bonhomme de chemin de pair avec sa vie de famille : Rim est maman de deux enfants et c’est grâce au soutien de sa mère qu’elle a pu se déplacer pour ses recherches, assister à des conférences pour mener son travail à terme…

Mon projet de recherche me permet de prouver qu’une femme peut mener une carrière scientifique au-delà de tous les stéréotypes

nezha-senhajiNezha Senhaji est spécialiste en biologie cellulaire et cancérologie. Elle est chercheur au laboratoire de génétique et de pathologies moléculaires de la Faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca/ Université Hassan II. Son sujet de recherche est l’«Etude du rôle et de la valeur thérapeutique des facteurs moléculaires impliqués dans la prolifération cellulaire, la mort cellulaire, la métastase et dans la résistance aux médicaments dans le cancer du sein». Donc une nouvelle thérapie pour la prise en charge du cancer au Maroc. Après sa soutenance en avril 2016, Nezha Senhaji a décidé d’aller plus loin dans sa recherche, c’est pourquoi elle a postulé pour la Bourse de la Fondation L’Oréal et l’Unesco. Car comme les quatre autres lauréates, le problème du financement est un réel handicap. Déterminée, elle avance que même sans cette possibilité elle aurait tout fait pour poursuivre car «je veux  faire une carrière scientifique et je veux prouver que c’est possible au-delà de tous les stéréotypes…». Motivée, cette jeune célibataire de 28 ans envisage d’aller aux USA pour poursuivre ses recherches. Elle ne met pas sa vie privée entre parenthèses mais pour l’instant elle veut que les femmes scientifiques puissent poursuivre leur carrière car seuls 30% des chercheurs scientifiques sont des femmes…

Le but de mes travaux de recherche est de mettre sur le marché des aliments fonctionnels

safaa-souilemOriginaire de Tunisie, Safaa Souilem, chercheuse au laboratoire du centre de biotechnologie de Sfax, est spécialisée dans la nanotechnologie alimentaire. Une technologie de pointe dans le domaine alimentaire qui permettra, une fois la recherche bouclée, de «développer des produits innovants à partir de sources naturelles dans le but de diversifier les produits alimentaires. L’objectif est de mettre sur le marché des aliments fonctionnels, soit des compléments alimentaires pharmaceutiques», précise Safaa Souilem qui ambitionne donc, à travers son projet, d’améliorer la fonctionnalité des aliments notamment les fruits et légumes. Sa recherche vise aussi la valorisation des sous-produits de l’olivier.

Si elle a postulé pour la bourse du programme «For Women in Science», c’est pour mener à terme ses travaux. Ce programme est, souligne cette jeune scientifique, «une alternative de financement qui constitue, comme tout le monde le sait, un handicap à la recherche». Et c’est la contrainte financière qui a conduit Safaa de Tunisie au Japon, University of Tsukuba, où elle a passé quatre ans dans le cadre d’un projet de coopération entre les deux pays. Mais au-delà du côté matériel, pour elle la bourse dont elle vient de bénéficier est surtout une reconnaissance de son travail et du travail de toutes les femmes scientifiques qui souvent baissent les bras…

Les personnages scientifiques étudiés (Abou Sina, Ibn Rochd, Marie Curie, Graham Bell…) m’ont toujours interpellée et me suis toujours associée à leur image

lydia-benkaidali«La société pervertit les gens en valorisant les métiers liés à l’argent et au confort matériel, alors que la science est une ouverture sur le monde et une satisfaction sans pareil. La société doit valoriser la science et les scientifiques». C’est ainsi que Lydia résume le choix de sa carrière. Et c’est aussi comme cela qu’elle invite les femmes à «marquer leur présence dans toutes les disciplines et dépasser les préjugés (les maths pour les garçons, et la psychologie pour les femmes….), ça ne tient qu’aux femmes de changer ces idées reçues». Cette doctorante au laboratoire de biochimie théorique à ParisVI travaille sur l’étude et l’application de nouveaux modèles géométriques des canaux d’accès au site actif de certains cytochromes P 450 humains par des ligands volumineux.

Partie à 17 ans d’Algérie, elle s’installe en France pour réaliser un rêve d’enfance. «Du primaire au lycée, les personnages scientifiques étudiés (Ibnou Sina, Ibn Rochd, Marie Curie, Graham Bell, etc.) m’ont toujours interpellée et me suis toujours, en toute humilité, associée à leur image». Passionnée et engagée, les difficultés d’expatriation et financières n’ont pas eu raison de sa détermination ni de sa vocation scientifique. L’Algérie ne donnant pas de bourse pour des études supérieures à l’étranger, Lydia a frappé à toutes les portes en France et en Tunisie pour mener à terme son travail. Les travaux ont été menés dans les Universités de Bizerte et de Paris VI. Son aventure humaine et scientifique l’a même menée à travailler dans une entreprise biotechnologique, IBC à Rennes, pour le développement de logiciels de biotechnologie. Car sa recherche porte aussi sur une manipulation des molécules par voie informatique. Elle a aussi développé pour cette entreprise qui a co-financé sa thèse (IBC), un projet d’apprentissage par le jeu (serious games). «Et toujours dans la transmission de la connaissance, je vais animer une émission scientifique pour une chaîne française éducative». Pour Lydia Benkaidali, la recherche ne s’arrête pas car «il y a un jeu de mystère continuel avec la nature, nous jouons au détective avec la nature qui n’a pas fini de dévoiler ses secrets pour améliorer la vie de l’humain et de son environnement».