De plus en plus de Marocains consultent un psy

Il s’agit davantage d’une prise de conscience que d’un effet de mode. Des hommes et des femmes, de 20 à 80 ans, veulent se prendre en main pour faire face aux problèmes professionnels et familiaux. Des spécialistes en parlent…

«Je me fais suivre depuis un moment». Une confidence que l’on entend de plus en plus de nos jours. Cela veut dire que la personne concernée consulte un psy dans le cadre d’une thérapie individuelle ou de couple. S’agit-il d’un effet de mode ou d’une nécessité thérapeutique ? Répondant à cette interrogation, des thérapeutes, psychologues et psychosexologues confirme à l’unanimité l’existence d’une demande de plus en plus importante.

Globalement, ces praticiens, installés depuis une dizaine d’années, ont vu le nombre des consultations passer de 2 à l’ouverture des cabinets à 10 par jour actuellement. Et cette évolution est due, selon Dr Amal Chabach, sexologue et psychologue à Casablanca, «à une prise de conscience de la part des Marocains. Le besoin d’aller voir un psychologue a toujours existé mais les patients ignoraient cette possibilité de thérapie ou pensaient que ce type de suivi est inutile, ou alors ils avaient honte de parler de leurs problèmes». Un avis partagé par Nouzha Lakhmiri : «Il y a quelques années, parler de psychologue était un tabou et aller le voir était une folie et la majorité des Marocains pleuraient leurs maux sans mots». Et d’ajouter qu’«aujourd’hui, les consultations psychothérapeutiques témoignent d’une demande émanant de sujets malheureux et d’une prise de conscience progressive de la souffrance intrapsychique dont le besoin est d’aller verbaliser, d’être écouté, de demander de l’aide et d’être accompagné psychologiquement, dans la confidentialité et la neutralité pour trouver le sens et le goût de la vie». Pour Ghita Msefer, psychologue, «cela est dû à l’évolution des mentalités : nous ne sommes plus face à une population qui subit mais plutôt à une population qui a décidé de se prendre en main, qui ne veut plus subir sa vie mais plutôt lui donner un sens. Nous ne sommes plus dans le fatalisme».

Voilà donc, résumé, l’intérêt d’aller voir un psychologue. Mais pourquoi les Marocains se font-ils suivre? «Je suis mal», «je suis perdu», «je vois la vie en noir», «j’ai des problèmes  de couple» ou encore «j’ai des problèmes sexuels». C’est ainsi que les patients justifient leur recours au thérapeute.

Aujourd’hui, dès qu’il y a un mal-être, les patients vont consulter. Ce qui démontre qu’il y a une évolution dans le comportement car, selon un observateur, «auparavant, les gens se confiaient à des proches ou des amis intimes. En fait, l’entourage familial ou autre constituait le premier recours en cas de malaise ou de problèmes de couple…Mais aujourd’hui on se fait suivre, c’est à la mode». L’effet mode est totalement rejeté par Amal Chabach qui avance que «la thérapie est nécessaire car le psychologue dispose des compétences pour écouter et aider la patient à clarifier sa situation, à définir son malaise et à se prendre en main». En fait, il importe de souligner que le psychologue ne peut et n’a pas le droit, selon les spécialistes de la question, de donner des solutions. En revanche, il accompagne le patient dans la découverte de sa personne, de ses souffrances afin de les dépasser et d’être indépendant. Cependant, le psychosexologue écoute mais intervient dans le traitement. «Je fais une thérapie comportementale, je guide la vie des patients qui viennent me voir et je leur donne une feuille de route pour qu’ils puissent dépasser leurs problèmes sexuels, notamment le vaginisme chez les femmes, l’éjaculation précoce ou encore les défaillances érectiles. Des pathologies qui perturbent la vie et l’équilibre de la personne, du couple et de la famille», explique Hatim Charafi Drissi, médecin généraliste, psycho-sexologue et expert auprès des tribunaux.

Les femmes sont plus open et consultent plus…

Globalement, les Marocains consultent dès qu’il y a un malaise qui perturbe leur bien-être mental. Nouzha Lakhmiri énumère les diverses  raisons de consulter: somatisations, problèmes sexuels, addictions, problèmes conjugaux, énurésie, angoisses d’abandon et de mort conséquences de l’adoption, manque de confiance en soi et troubles obsessionnels de comportement (TOC), situation de stress extrême, de découragement et de conflit qui aboutit à de réels traumatismes. Selon Ghita Msefer, «il y a deux grandes problématiques qui poussent à la consultation : la problématique professionnelle, notamment la frustation, le manque de reconnaissance ou encore les problèmes relationnels sur le lieu de travail. Et les souffrances sentimentales et familiales qui relèvent de la sphère privée». Par ailleurs, certains patients viennent juste pour parler de leurs problèmes quotidiens, notamment dans leur couple ou avec leurs enfants. «Je vais une fois tous les deux mois chez mon psy pour vider mon sac, lui raconter mes soucis, mes problèmes avec mon mari, mes enfants. Cela me fait du bien et je préfère en parler à quelqu’un de neutre qui est tenu par le secret professionnel et qui donc ne va pas raconter mes histoires à toute la planète», témoigne Khadija, la cinquantaine et mère de trois enfants. En effet, ce qui est dit et raconté durant les  séances reste confidentiel. Le psy est tenu par la discrétion. Et pour preuve, l’organisation des consultations. Les horaires de rendez-vous sont précis et sont respectés à la seconde près. Et le patient est tenu, en cas d’empêchement, d’annuler sa séance 24 heures à l’avance. A défaut, la séance est payée même si elle n’a pas lieu. Par ailleurs, les patients ne se rencontrent jamais dans la salle d’attente et ne se croisent pas non plus dans le cabinet pour éviter les éventuelles gênes ou encore des rencontres compromettantes.

Il n’y pas de profil déterminé des personnes qui suivent une thérapie. «Je reçois des personnes de toutes catégories sociales et de tout âge. Je reçois les jeunes et les moins jeunes, des cadres, des avocats, des chauffeurs, des gardiens, des boulangers… Bref, il y a des profils différents», fait savoir Hatim Charafi Drissi. Et Amal Chabach de préciser que «les femmes consultent beaucoup plus que les hommes. Elles se livrent plus facilement, sont plus open quant au suivi thérapeutique. Elles sont  plus disposées que les hommes à faire un travail sur elles-mêmes  et se connaître, se rechercher et trouver des solutions à leurs problématiques». Ne partageant pas ce constat, Ghita Msefer avance que «les hommes sont aussi ouverts aux thérapies et viennent surtout pour parler des problèmes professionnels même si certains ont des souffrances privées».

Les raisons du suivi sont donc assez variées mais le protocole de suivi est le même : le spécialiste écoute le patient, l’aide à se retrouver et surtout à trouver en lui-même les armes pour combattre son mal-être. Et cela se fait au fil de la thérapie dont la durée varie en fonction de la nature du problème à traiter. Il y a plusieurs types de thérapie et celle-ci peut être brève, cognitive ou autre.

Le psychologue n’est pas un prescripteur de médicaments

«On ne peut pas fixer de durée à une thérapie car il y a plusieurs voies et plusieurs chemins pour mener le suivi. Contrairement à une blessure externe qui se soigne, la blessure morale dure longtemps et nécessite du temps pour être dépassée. Donc, il faut prendre le temps qu’il faut», estime Amal Chabach. «Chaque rencontre thérapeutique est unique. Une psychothérapie peut aller jusqu’à 3 ans mais peut aussi être très courte. Le suivi se fait en général dans des séances hebdomadaires ou bien tous les quinze jours en fonction des cas», ajoute Nouzha Lakhmiri. La durée de la séance varie de 30 à 60 minutes. Cependant, la norme est de 45 minutes selon les spécialistes. Elles sont facturées 300 à 500 dirhams, souvent non remboursées car les patients ne souhaitent pas dévoiler leur suivi chez le psy. Dans certains cas, les patients sont dirigés par des associations et sont pris en charge gratuitement par le psy, affirme Ghita Msefer qui travaille beaucoup avec des associations telles que Bayti et l’Heure Joyeuse.

Contrairement au psychosexologue ou au psychiatre, le psychologue n’est pas médecin. Il ne prescrit pas de médicaments, mais écoute, aide à une prise de confiance en soi, à dépasser une situation de deuil ou autre… La thérapie ne nécessite pas, sauf lorsque le psychologue en ressent le besoin dans certains cas, l’intervention d’un médecin. Il s’agit souvent du psychiatre qui prend en charge les cas de délire maniaque, de mélancolie pouvant conduire au suicide ou à la dépression. Le suivi commence par une séance d’aide préliminaire pour apaiser la souffrance temporairement, ensuite un canevas de travail est établi avec le patient. Au terme de la thérapie, «on doit aboutir à une indépendance du patient qui dispose des outils nécessaires pour faire face à ses problèmes quelle qu’en soit l’origine. Il n’y a pas de maternisation du patient», souligne Mme Chabach. Et le Dr Hatim Charafi Drissi de conclure : «Le travail doit aboutir à un bien-être moral conduisant à un équilibre du couple, de la famille et préservant l’intimité de chacun. C’est pourquoi les thérapies ne doivent pas être un tabou, il faut les suivre lorsque cela est nécessaire».

Les établissements scolaires sont, selon plusieurs spécialistes, plus attentifs à l’état psychologique de l’enfant. Il importe de préciser que ce constat est plutôt valable pour les établissements des missions étrangères même si plusieurs écoles marocaines privées estiment aussi nécessaire le suivi d’un enfant. Plusieurs situations alertent les enseignants mais les principales sont le manque de concentration en classe, l’hyperactivité et le manque d’implication et de participation aux activités scolaires. Ces situations peuvent mener à l’échec scolaire s’il n’y a pas de prise en charge. Si certains parents sont attentifs à cela et acceptent d’emmener leur enfant en consultation, d’autres, en revanche, et ils sont nombreux, refusent et pensent que leur enfant est normal. «Cela fait souvent perdre du temps et parfois entraîne une aggravation de l’état de l’enfant. C’est pourquoi, souvent, nous organisons des conférences sur ces thématiques et elles sont animées par des pédopsychologues, des psychomotriciens et des sociologues», insiste une institutrice d’une école française. Si l’alerte est lancée par l’école, la famille est souvent seule, désarmée face à ce problème qui est souvent très difficile à diagnostiquer. Les spécialistes soumettent l’enfant à une batterie de tests, d’exercices avant d’établir un diagnostic souvent complexe et incompréhensible pour les parents. Le suivi de ces enfants se fait le plus souvent par plusieurs spécialistes : le psychomotricien, l’orthophoniste et le pédopsychologue. Sans compter que certains enfants ont besoin d’un accompagnement en classe assuré par une assistante vie scolaire (AVS) dont la rémunération (2 000 à 3 000 dirhams) est prise en charge par les parents. Et la facture est lourde pour les parents qui doivent payer les tests et les séances de suivi. Soit en moyenne une dépense de 5000 à 6 000 dirhams par mois ! Le suivi est parfois court et s’arrête à la fin du primaire comme il peut durer jusqu’au lycée.