Ces associations qui remettent filles et garçons sur le chemin de l’école

Le nombre de jeunes qui abandonnent l’école a baissé mais reste important. La pauvreté, l’éloignement des écoles, les inégalités sociales et le mariage précoce sont parmi les causes. Kane ya ma Kane, Fondation Zakkoura et EMA ont eu des expériences probantes…

Ce sont 259 000 élèves qui abandonnent chaque année l’école. Et c’est au collège que l’on enregistre le taux le plus élevé. Il est, selon les dernières statistiques du ministère de l’éducation nationale, de 10,7% contre 13% en 2008-2009. Au lycée, le taux d’abandon se situe à 9,9% contre 15% dix ans plus tôt. Et c’est au niveau du primaire qu’il est le plus bas : de l’ordre de 1,1% contre 4,6% il y a 10 ans.

Certes, la problématique de l’abandon scolaire n’est pas spécifique au Maroc puisque même des pays développés en sont touchés, mais elle constitue une tare sérieuse du système éducatif national.

Pourquoi ces élèves, collégiens et lycéens quittent-ils les bancs de l’école ? La pauvreté, l’éloignement géographique des écoles, les inégalités territoriales et régionales, le travail des enfants, le mariage précoce sont autant de causes justifiant la déperdition scolaire au Maroc. Par ordre d’importance, l’éloignement et l’absence de transport scolaire justifient 21,1% des cas d’abandon des études, le refus délibéré des élèves est à 20,3%, la pauvreté 18%, l’échec scolaire 11,5% et le refus des parents 10%, d’après une étude du ministère de l’éducation nationale. Le redoublement et le retard scolaire, en particulier dans le milieu rural, expliquent également le décrochage scolaire. Selon le HCP, un grand nombre d’enfants quittent l’école pour travailler. Ainsi, en 2017, 247 000 enfants étaient sur le marché du travail et 80% d’entre eux étaient scolarisés !

Les études menées sur le sujet se sont également penchées sur les répercussions de l’abandon scolaire. Ainsi, il est établi que ce phénomène a aussi bien des conséquences sur la vie des jeunes que sur l’ensemble de la société. Il a pour conséquence l’analphabétisme, l’exclusion, le chômage, la précarité, la délinquance, la violence et la criminalité. Tout ceci ne peut que compromettre le développement du pays, tout comme il réduit les possibilités d’ascension et de mobilité sociales. A ce propos, une étude du Haut Commissariat au Plan sur la mobilité sociale révèle qu’une année de scolarité améliorerait de 14% les opportunités d’ascension d’un enfant d’une catégorie sociale à une autre.

Conscient de la gravité de la situation, le ministère de l’éducation nationale, en vue de remédier à l’abandon scolaire a, durant cette dernière décennie, mené plusieurs programmes afin de garantir la réussite des jeunes et leur permettre un avenir meilleur. Ainsi, les actions du ministère ont concerné les infrastructures (la construction et rénovation de plusieurs établissements dans plusieurs villes), transport (l’achat d’autocars et même la distribution de vélos dans les zones rurales), les internats (entités spécialisées, Dar Talib et Dar Taliba dans les zones éloignées) et l’organisation des campagnes de sensibilisation pour les parents et les enfants.

La société civile fortement impliquée dans la lutte contre l’abandon scolaire

Il est à rappeler que plusieurs de ces programmes ont été réalisés dans le cadre de l’Initiative nationale du développement humain (INDH) qui a accompagné plusieurs associations intervenant aussi bien dans le milieu rural que dans les villes. L’évaluation des programmes ministériels laisse apparaître un impact notoire sur l’abandon scolaire. Ainsi, selon les statistiques du MEN, 259000 élèves ont arrêté leurs études en 2017-2018 contre 440000 en 2008-2009. Soit un recul de 50%.

Les responsables du ministère ne manquent pas de souligner que le programme de l’enseignement préscolaire a également contribué à la réduction de l’abandon scolaire. Par ailleurs, l’enseignement non-formel, notamment l’école de la deuxième chance, constitue une importante issue de secours pour ces jeunes. Selon le MEN, ils sont 67 400 à y avoir accédé au cours de l’actuelle scolaire.

Aux côtés des programmes menés par les pouvoirs publics, la société civile met également la main à la pâte. Plusieurs associations se sont en effet impliquées dans l’éradication de l’abandon scolaire en mettant en place des programmes incitant les enfants à s’inscrire ou encore à reprendre leur cursus scolaire.
Des associations telles que Kane ya ma Kane, INSAF, EMA, Fondation Zakoura, Bayti, pour ne citer que celles-là, ont porté la cause des jeunes enfants pour les sauver et mettre fin à leur exclusion. Selon Mouna Benchekroun, présidente de Kane ya ma Kane, «l’éducation est au centre de la mission de l’association qui est convaincue de son importance cruciale pour un développement humain juste et équitable». C’est dans cet objectif que l’association a élaboré le programme “Tanouir” ciblant les enfants des écoles primaires du milieu rural. L’idée est, précise Mme Benchekroun, de «favoriser un développement personnel et éducatif harmonieux de ces élèves des écoles publiques rurales en vue d’améliorer leurs chances de réussite en tant qu’adultes». Elle ajoute que depuis le début de ce programme, 15000 élèves en ont bénéficié dans les zones rurales. Par ailleurs, 150 enseignants ont pu être formés sur des thématiques ludo-pédagogiques, et plus de 30 associations ont également bénéficié de formations organisées par Kane ya ma Kane dans ses domaines d’expertise, notamment les techniques d’animation et la conception de fiches pédagogiques. Toutes ces compétences sont nécessaires, selon la présidente de l’association, à la concrétisation du programme “Tanouir” qui s’articule autour de plusieurs activités telles que les ateliers artistiques pluri-disciplinaires, des cours de renforcement de la langue française et un programme d’orientation des élèves de la sixième année primaire en vue de favoriser la poursuite des études au collège.

Les actions de Enfance Maghreb Avenir ont profité à 15 000 enfants

De son côté, la Fondation Zakoura, qui a durant ces dernières années concentré ses actions sur l’enseignement préscolaire, a initié le programme de remédiation scolaire pour prévenir l’abandon scolaire. Lancé en partenariat avec le ministère de l’éducation nationale et les Académies régionales, ce programme consiste en un soutien spécifique apporté aux enfants les plus fragiles et permet à l’enseignant de se focaliser sur l’amélioration du niveau général de la classe. Ces cours de remédiation scolaire, expliquent les responsables de la fondation, «ont une grande importance au primaire puisqu’il permet de mettre tous les enfants au même niveau et de se focaliser sur l’amélioration de la qualité de l’apprentissage».

Face au constat du manque d’acquisition des bases scolaires, même à des niveaux avancés, le programme de la Fondation Zakoura permet aux enfants de combler toutes ou une partie de leurs lacunes, de s’épanouir et poursuivre la scolarisation dans de bonnes conditions et limiter l’abandon. En 2017-2018, ce programme a concerné 1 545 élèves de l’école publique ou des bénéficiaires de SOS Villages d’Enfants Maroc dont 768 filles répartis sur les 19 sites à travers le pays. Le programme de remédiation concerne les élèves de la 1ère à la 6e année du primaire et de la 1ère à la 3e année du collège.

L’Institut national de solidarité avec les femmes en détresse (INSAF) agit en particulier auprès des jeunes employées de maison. Ainsi, cette association a, en partenariat avec le ministère de l’éducation nationale, mis en place un programme pour la réinsertion scolaire des petites bonnes. Et pour soutenir davantage cette population cible, INSAF agit aussi auprès des familles pour les convaincre de ne pas envoyer leurs filles travailler dans les maisons. Et c’est également pour sauver ces petites filles que l’association Enfance Maghreb Avenir Maroc, antenne d’Enfance Maghreb Avenir France, s’est engagée depuis sa création en 2005. Convaincus que l’éducation est l’affaire de tous, les responsables de EMA travaillent en collaboration avec le ministère de l’éducation nationale et l’INDH pour l’aménagement et la création des lieux d’accueil dans les établissements publics dans les quartiers défavorisés.

Le taux d’abandon des filles dans le secondaire est de 12,2%

Globalement, les actions de Enfance Maghreb Avenir ont, à aujourd’hui, profité à près de 15 000 enfants et en particulier des petites filles qui ont pu être scolarisées ou maintenues dans le milieu scolaire. Il est à rappeler que les filles sont les premières concernées par l’abandon scolaire, aussi bien dans le milieu rural que dans les villes. Ainsi, selon les statistiques officielles, c’est au cycle secondaire que les filles abandonnent le plus l’école ; le taux se situe à 12,2%. Dans le primaire, il est de l’ordre de 3%. L’association EMA ne se limite pas à la rénovation des écoles. Elle a monté des projets spécifiques comme le don de cartables pour les enfants démunis, l’équipement de salles multimédias et le développement du transport scolaire.

Evaluant leur travail sur le terrain, les associations reconnaissent l’adhésion des familles et des enseignants à la lutte contre l’abandon. Une cause pour laquelle, société civile et pouvoirs publics doivent travailler ensemble et de façon complémentaire.

«L’école et moi, une véritable histoire d’amour…»

De ne pas savoir lire et ne pas savoir écrire, Mina en a beaucoup souffert. «L’école et moi, c’est une longue histoire… J’étais, avec mes trois sœurs, scolarisée dans le même établissement du village et dans la même classe puisqu’il y avait plusieurs niveaux. Un soir, au retour de l’école, il y avait une femme avec mes parents. Une “semsara” qui devait nous emmener travailler à Casablanca. Comme cela, du jour au lendemain, sans aucune explication, mon père a décidé de nous retirer de l’école. Celle-ci est devenue un rêve pour nous trois qui sommes parties le soir même chez le même employeur qui avait une grande villa». Tous les soirs, dans son lit, Mina revoyait sa classe, le tableau, la maîtresse et ses amies. «Je fermais les yeux pour me remémorer les lettres et les chiffres qui étaient écrits sur le tableau. Et je me mettais à réciter la table de multiplication ou des poésies que je ne voulais pas oublier. Et un soir, la maitresse de maison m’a entendu parler à haute voix. Je ne fus pas punie comme je le craignais mais elle m’inscrivit dans une école dont elle connaissait la directrice», raconte Mina dont la joie de retrouver l’école fut brève. «Mon père, venu nous voir, apprit que j’ai repris les cours et décida de me retirer de chez cette famille et il m’arracha, une nouvelle fois, à l’école», se souvient, les larmes aux yeux, la jeune fille qui refusa, à son tour, d’aller chez une autre famille malgré les coups donnés par son père. Sa mère la soutenait, en cachette, et lui disait qu’il ne fallait pas céder. Et elle n’avait pas l’intention de lâcher prise puisqu’elle s’enfuit de chez elle pour aller chez son oncle «plus ouvert et dont tous les enfants étaient à l’école».
Son amour pour l’école la conduit ainsi de Sidi Rahal à Had Soualem. «J’ai repris l’école et j’avais de très bons résultats, j’ai décroché mon Certificat d’études primaires. Et c’est là que les choses se compliquent : il n’y avait pas de collège dans le village, il fallait aller à El Jadida sans compter que mon père est venu me chercher. Cette fois-ci pas pour travailler mais pour me marier. J’avais 13ans !», raconte Mina qui refusa de suivre son père mais dut céder sous la menace. Lors de sa première rencontre avec la famille de son fiancé, l’une de ses sœurs a remarqué sa tristesse et lui en demanda la cause. «Je veux faire des études, je ne veux pas me marier», lui dit-elle. Ces deux phrases ont suffi pour annuler cette union, et, mieux encore, «la sœur du fiancé était maîtresse d’école et me donna les coordonnées de l’association INSAF. Je les ai appelés en cachette et avec l’aide de ma mère je suis partie à Casablanca. A l’association, j’ai été encadrée et remise sur les bancs de l’école que je n’ai quittée qu’à la première année du bac. Mon père qui ne m’a plus reparlé était malade et je devais me réconcilier avec lui et aider ma mère». Le lycée, elle en rêvait tous les soirs, dès qu’elle fermait les yeux. Un rêve qui finit par se réaliser puisqu’à la demande de son père, une année plus tard, elle reprit ses études, décroche le bac et s’inscrit à l’école hôtelière d’El Jadida. «Lorsque j’ai eu mon diplôme, mon père n’a pas voulu que je travaille dans ce secteur car il pense que les filles dans les hôtels, les restaurants ou autre ont mauvaise réputation. Et après quelques mois de chômage, j’ai trouvé cet emploi dans la pharmacie d’une fille de mon village. Elle était avec moi dans la même école…».
Mina aurait voulu pousser plus loin ses études. Sa famille, ses voisins, tout le monde le savait. Tout le monde savait son désir de faire des études et de réussir. C’est pour cela que son employeur et deux autres connaissances l’ont inscrite dans une école supérieure de gestion privée à EL Jadida. «J’y vais trois jours par semaine pour mes cours et le reste du temps je suis à la pharmacie. Je ne vais pas abandonner même si c’est difficile à gérer. Mon père aussi est difficile à gérer car il vient de me trouver un nouveau fiancé et voudrait que j’arrête les études et le travail pour me marier. Mon père et moi n’avons pas les mêmes rêves. Le sien, c’est de me voir mariée et mère au foyer parce que pour lui les femmes actives ne réussissent pas en couple. Moi, mon rêve est de devenir une femme indépendante et autonome. Et ce n’est qu’avec un diplôme que je réaliserai mon rêve. Je conseille à tous les jeunes et surtout aux filles de ne jamais abandonner l’école. C’est le chemin qui mène à la réussite et la liberté d’agir, de penser, de décider et de rêver…».