Aït Bou Oulli : la vallée oubliée du Haut Atlas central

Aït Bou Oulli, commune d’une quarantaine de douars, est une vallée méconnue malgré ses potentialités touristiques. Sa forêt de 15 000 ha est réduite comme une peau de chagrin à  cause de l’abattage clandestin. Contrairement à  sa voisine, la vallée d’Aït Bouguemez, célèbre par son écotourisme développé, Aït Bou Oulli sort à  peine de sa léthargie.

Certaines vallées du Haut Atlas central ont eu la chance de connaître un développement socio-économique notable, grâce notamment à l’écotourisme, comme c’est le cas de la vallée Aït Bouguemez. D’autres, par contre, n’ont eu de ce développement que des miettes malgré des potentialités touristiques aussi importantes. C’est le cas de la vallée Aït Bou Oulli, à quelques encablures de la première. Peu de citadins, après avoir traversé Afourar avec ses 45° Celsius à l’ombre en ce début de juillet, escaladé la pente lézardée menant au barrage Bin El Ouidane, savent qu’ils sont sur la route allant vers cette vallée une fois qu’ils arrivent à Azilal.

La vallée Aït Bou Oulli (vallée des éleveurs de troupeaux en langue amazighe), est peuplée de 15 000 âmes vivant dans une quarantaine de douars, étalés sur 320 km2. Elle est entourée de montagnes dont les sommets dépassent les 3 500 mètres (les monts Takeddid, Ougoulzat, Lgoudamen…), dont le M’goun (4 068 m), le deuxième plus haut sommet au Maroc après le Toubkal (4 167m). C’est sur cette montagne, d’ailleurs, que trois touristes français avaient trouvé la mort au cours d’une randonnée en septembre 2005. Ils étaient quatorze grimpeurs lorsqu’un orage avait éclaté, faisant chuter subitement la température en-dessous de zéro et provoquant la mort par hypothermie des trois touristes. Quatre d’entre eux avaient abandonné l’escalade et sept l’avaient témérairement, malgré l’orage, poursuivie.

Les orages dans cette région montagneuse sont en effet dévastateurs. Alors qu’on s’acheminait vers la vallée Aït Bou Oulli en ce début juillet, des traces d’un récent orage étaient encore fraîches sur la route goudronnée qui y mène : des trous partout au milieu de la chaussée, des blocs de rocher détachés de la montagne et des branches d’arbres déchiquetés jonchaient les bords de la route. C’est ce que craignent le plus les touristes férus de randonnées pédestres et d’escalade qui viennent d’Europe et d’ailleurs dans cette région. Mais ce désagrément climatique ne les dissuade pas, ils sont là, par milliers, pendant le printemps et l’automne, mais aussi en hiver quand les montagnes se couvrent de neige, pour apprécier la beauté de la nature et la chaleur humaine des habitants. Ils fuient les longs et rigoureux hivers européens et viennent ici apprécier la beauté des paysages et l’accueil chaleureux des habitants des vallées Aït Bouguemez, Aït Bou Oulli, Tassaoute, Skoura…

André Fougerolles, l’ingénieur français qui a développé les ressources hydroélectriques dans la région

En hiver, les skieurs sont bien servis, les montagnes surplombant ces vallées sont couvertes de neige, comme en atteste le Français André Fougerolles (ex-président d’honneur du Club alpin de France-CAF, décédé en 2011). Dans le Haut Atlas central, guide alpin, ouvrage de référence de la région, il écrit : «Pour le skieur, les très longues pentes nord en surfaces quasi-structurales de ces deux montagnes (Azourki et Walgoulzat), sont extrêmement favorables à la pratique de son sport et atteignent là une ampleur et une qualité uniques au Maroc et dans toute la chaîne des Atlas».

Ingénieur d’État, détaché de France en 1937 par EDF dans le cadre de la politique de développement des ressources hydroélectriques du Maroc, André Fougerolles est l’un des premiers à avoir repéré et recensé les ressources en eau sur les montagnes du Haut Atlas, et si le barrage Bin El Ouidane est là où il est situé maintenant, c’est grâce à lui. Mais revenons à notre vallée Aït Bou Oulli. Après un voyage de presque deux heures depuis Azilal, fait de cahotements et d’arrêts pour prendre des photos, on arrive au coucher du soleil au douar Iguelouen. Lahcen Rondi, le propriétaire du gîte Azoul («assalam» en langue amazighe), nous reçoit cordialement. L’homme, un quinquagénaire, natif de cette vallée même, de parents démunis (comme d’ailleurs l’écrasante majorité de la population de la région), a pu passer d’une pauvreté extrême pour devenir un acteur reconnu et respecté du tourisme rural dans la vallée. C’est l’exemple du montagnard attaché à sa terre, qui boude la ville et ses vertus, et qui milite farouchement en comptant sur ses propres moyens pour faire connaître sa vallée aux touristes. Dans une zone sans ressources (classée par l’INDH comme la plus pauvre de toute la région) où la tentation de l’émigration vers les villes proches (Azilal, Béni Mellal, Demnate, Marrakech…) pour trouver un travail est grande. Dans la vallée, les moyens de subsistance sont en effet maigres : une agriculture sommaire irriguée par le système des séguias (noyers, pommes de terre, un peu de blé et de maïs…), une activité pastorale aléatoire, et un tourisme de montagne encore rudimentaire. Comparativement à la vallée Aït Bouguemez voisine, la vallée d’Aït Bou Oulli ploie encore sous la misère. La première a su développer cette niche grâce notamment au CAF dont quelques membres y venaient construire des maisons secondaires depuis les années 1970, et grâce surtout au Centre de formation aux métiers de la montagne (CFAMM) créé en 1987.

Mais pas pour longtemps, les prémices d’un sursaut sont là, plusieurs gîtes y sont construits, dont celui d’Azoul. Déjà, en 1992, alors même que ce dernier n’est pas totalement achevé, quelques férus d’écotourisme venaient camper chez Lahcen une ou deux nuits avant de poursuivre leur randonnée pédestre. Touda, sa femme, et lui, c’est toute une histoire d’amour, mais aussi de travail acharné pour ériger au prix d’un inlassable effort un édifice de deux étages d’une dizaine de chambres, le tout en pisé, le bois puisé de la forêt étant l’outil principal de construction (voir encadré).
Mais cela a un travers, aggravé par les prélèvements abusifs de bois de chauffe et de fourrage foliaire pour le cheptel. Une forêt qui se rétrécit de jour en jour, avec tous les avatars que cela entraîne sur la nature. Sans arbres, l’érosion menace tout l’écosystème. La perte de couverture moyenne, selon les estimations, est de 20% en quarante ans. Il y a vingt ans, témoigne Youssef Fassy Fihry, psychanalyste et économiste de son état, grand amoureux des montagnes, «la région était couverte de forêts, pins d’Alep, thuya, chêne vert…, la destruction de ce patrimoine est massive. Le genévrier thurifère, arbre millénaire, est menacé de disparition». L’utilisation domestique et raisonnée de ce bois par la population locale comme matériau de construction ou pour le chauffage n’est pas le plus dangereux, ce qui l’est pour ce patrimoine forestier c’est la cupidité des hommes.

«Ils viennent d’ailleurs, pour couper avec démesure et dans l’impunité nos arbres, pour les transporter la nuit sur des camions vers Marrakech, Béni Mellal, Demnate…», s’indigne Lahcen. C’est dire que la route goudronnée n’a pas que des avantages, elle désenclave les vallées du Haut Atlas et ses douars, mais elle facilite aussi le travail de sape des forêts par des mafias bien organisées. Les choses «se sont encore aggravées depuis une année», selon les habitants de la vallée. Maintenant, c’est avec des tronçonneuses mécaniques que l’abattage se fait, et les dégâts sont encore plus lourds, et plus rapides. Déjà au début des années 1990, dans un numéro spécial consacré au Haut Atlas central marocain, Montagne magazine (revue française), les rédacteurs attirèrent l’attention sur le danger du déboisement. «Dans la province d’Azilal, un tiers de la montagne était boisé dans les années 1980, mais bientôt, les quatre cinquièmes des boisements auront disparu, les arbres seront tellement dispersés qu’on ne pourra plus parler de forêt», écrit le magazine. L’une des rares enquêtes faites sur l’exploitation forestière d’Aït Bou Oulli est l’œuvre d’un certain Jean-Baptiste Leguet, qui a soutenu en 2008 un mémoire de fin d’études pour l’obtention du titre d’ingénieur à l’Ecole nationale d’ingénieurs des travaux agricoles de Bordeaux. L’enquête parle d’«un marché du bois de pins, mettant en jeu des bûcherons, des menuisiers et des transporteurs. En effet, les habitants de la vallée achètent poutres, portes et fenêtres en aval de la vallée. Selon les menuisiers, le principal marché est en fait la vallée voisine, Aït Bouguemez, dont le développement très rapide depuis les années 1980, avec l’arrivée de la route et du tourisme, en fait un fort demandeur de produits en bois de pins».

Une forêt non encore délimitée, objet de toutes les convoitises

Que fait le Haut Commissariat aux eaux et forêts (HCEF) pour arrêter l’hémorragie ? «Rien», affirment les habitants de la commune rurale d’Aït Bou Oulli. L’espace forestier de cette vallée, de 15 000 ha (selon les estimations du même HCEF), n’entre même pas, selon eux, dans la sphère contrôlée par ce dernier. Le directeur provincial de cet organisme à Azilal, Abdelilah Elkharouid, confirme : «Toute cette zone forestière n’est pas délimitée, et donc l’intervention du Haut commissariat y est limitée. Ces milliers d’hectares d’arbres n’appartiennent à personne, et ils sont en même temps, de par la coutume, la propriété de tout le monde. Cela a été le cas depuis les années 1960, mais malgré tout et quel que soit le statut juridique d’une forêt, notre commissariat pourrait, de par la loi, intervenir quand il y a de l’abattage clandestin». Alors, qu’est-ce qu’il attend ? Il n’intervient pas pour une raison simple, mais loin d’être convaincante : «Les agents forestiers, révèle-t-il, sont empêchés par la population de pénétrer dans cette zone par peur justement de cette délimitation. Un projet de délimitation existe, c’est vrai, c’est le seul moyen pour établir une confiance entre elle et le HCEF à même de développer des projets socio-économiques utiles pour une commune classée comme étant très pauvre».

En attendant, l’abattage clandestin et les camions transportant le bois la nuit continueraient, au grand dam des férus de l’écotourisme. L’un d’eux a marqué par sa présence cette vallée, et tout le Haut Atlas central qu’il a parcouru, avec sa femme Karin Huet, pendant une année en 1981. Il s’agit du célèbre navigateur et peintre, Titouan Lamazou (né à Casablanca en 1955). D’où leurs carnets de voyages : «Sous les toits de terre» et «Une année berbère» (sortis en 1983), compilés récemment en un seul volume intitulé Onze lunes au Maroc chez les Berbères du Haut atlas* (voir encadré). Quelques amoureux de la région se sont inspirés d’ailleurs des aquarelles du peintre pour décorer les plafonds de leurs maisons, dont Philippe Ballet, le président du Club alpin français de Casablanca.