"Au secours ! je dois avoir le bac avec une bonne moyenne !"

336 000 candidats passent le bac cette année, soit plus de 1% de la population marocaine. Les résultats sont prévus le 22 juin.
A la nécessité de réussir, s’ajoute aujourd’hui le souci de la bonne moyenne pour intégrer les meilleures écoles.
Seulement 3% des bacheliers ont eu la mention «Très bien» lors des sessions 2008 et 2009.

Ils sont 336 000 candidats à avoir passé les épreuves du bac cette année. Une étape déterminante du parcours scolaire du bachelier. Un moment crucial dans sa vie, et, également un souvenir inoubliable où l’angoisse est souvent au rendez-vous. Au stress de la préparation succèdera le stress de l’attente des résultats et, surtout, depuis quelques années, l’espoir d’un très bon résultat sans lequel le choix des études supérieures futures devient grandement compromis. On ne peut se hasarder maintenant sur le taux de réussite, mais le ministère de l’éducation nationale veut faire mieux que l’année dernière où ce taux n’avait pas dépassé les 35%. Mieux faire, mais juste en ce qui concerne  le taux, car la qualité globale ne sera pas meilleure. La grande majorité des bacheliers ces dernières années sont d’un niveau qui laisse à désirer puisque le ministère de tutelle descend parfois très bas pour repêcher un bon nombre d’entre eux. A titre d’exemple, pour la saison de 2008, le taux de réussite avec la mention «Passable» a dépassé les 56%, contre 28% pour la mention «Assez bien», 13% pour la mention «Bien», et seulement 3% pour la mention «Très bien». Même scénario l’année suivante où le taux de réussite avec la mention passable a dépassé les 53%.
Les résultats du bac de cette année «ne dérogeront pas à ce schéma, on améliorera un peu le score de l’année dernière, côté quantité, mais pas plus. Quand vous entendez la mention «Passable», comprenez 12 et moins, et ça peut descendre en dessous de 10», se plaint un examinateur.
Cela dit, au-delà du niveau général des bacheliers, les résultats, estiment les spécialistes de l’enseignement et de l’éducation, sont souvent une question de préparation et de l’état d’esprit du candidat avant et au moment de l’examen, et les deux sont en fait liés. On parle beaucoup du sentiment d’angoisse, de stress, voire de panique du candidat avant l’examen, mais, par expérience, ce sentiment est souvent étroitement lié au niveau de la préparation de ce candidat et de la manière dont se déroule cette dernière. Les témoignages que nous avons recueillis corroborent ce constat.
Interrogé quelques jours avant les épreuves, Amine, qui a préparé un bac français, avoue n’avoir ressenti ce stress que 10 jours avant l’examen. «C’est la dernière ligne droite et il faut que je me concentre sur l’essentiel, c’est-à-dire terminer mes dernières révisions», dit-il. Amine a travaillé régulièrement durant toute l’année, et il ne s’inquiète pas outre mesure. Son angoisse, c’est après le bac, quand il aura réussi, car il hésite encore entre plusieurs choix, et comme il a opté pour des études à l’étranger, il appréhende cette vie, seul, en dehors de son pays et de la coquille familiale.

Pour beaucoup de candidats, rater le bac est synonyme d’échec

Hajar N., 19 ans, a eu son bac en 2008 avec mention «Très bien». Elle fait actuellement les classes prépas aux grandes écoles (CPGE) d’Agadir. A propos de son bac, elle garde un souvenir plutôt positif. Elle l’a passé, raconte-t-elle, sans le moindre sentiment d’angoisse car elle était sûre, avec une moyenne de 17 sur 20 obtenue aux régionales en première année du bac et avec autant au contrôle continu l’année de terminale, qu’elle allait réussir. Elle dit ne pas comprendre ces élèves qui ont une peur exagérée de cette épreuve. Elle reconnaît cependant avoir ressenti une petite inquiétude à l’approche des examens, mais, en ce qui la concerne, sa grande inquiétude c’est le choix de l’école après les classes prépas. «D’ailleurs, avoue Hajar, j’étais, et je suis encore hésitante, quant à la grande école d’ingénieurs que je dois intégrer. Mes parents me poussent à partir à l’étranger, mais moi je ne crois pas que ce soit la bonne solution, nous avons aussi au Maroc de bonnes écoles». Le secret de ce parcours sans faute ? La persévérance et l’assiduité. «Si je ne comprends pas quelque chose, un exercice de maths, par exemple, je ne dors la nuit qu’après avoir résolu le problème. Et Dieu seul sait combien de nuits j’ai sacrifié mon sommeil. A part cela, je me concentre en classe et je fais mon travail régulièrement»,dit-elle.
Le bac continue de faire peur, car le rater est synonyme d’échec pour nombre d’élèves interrogés. Et un échec lourd de conséquences. Badr et Yassine, âgés de 18 ans, sont deux élèves en sciences expérimentales au lycée Mohammed V, qui avaient pris l’habitude de préparer leur bac dans un parc, à quelques encablures de leur établissement. Assis sur un banc, papiers et petites fiches entre les mains, ils sont en train de réviser. Inquiets à l’approche de l’épreuve fatidique ? «Oui, qui n’a pas peur à l’approche du bac ?», répondent-ils. «Avec 12 de moyenne aux régionales et 13 en contrôle continu, je n’ai pas peur de réussir. Mais j’ai vraiment peur de ne pas améliorer cette moyenne lors de l’examen final», s’inquiète Badr. «Je ne veux pas rater ce bac, c’est le seul obstacle qui me reste pour avoir ma liberté. Avec 13 de moyenne en contrôle continu, ma pré-inscription est acceptée en France. J’ai hâte de vivre une nouvelle expérience à l’étranger», ambitionne Yassine. Selon Abdellatif Kidai, sociologue et professeur à la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université Mohammed V Souissi de Rabat, la grande peur des candidats au bac actuel c’est de réussir avec juste la mention «Passable», soit 12 de moyenne et moins. «Ceux-là savent à l’avance que les portes de l’enseignement supérieur sélectif leur sont fermées, et que leur seul recours est l’université. Ce n’est pas juste, mais c’est comme ça», se désole-t-il.
Il est vrai ausi que l’examen du bac ne se déroule plus en une seul fois, comme auparavant. Le bac actuel se prépare en trois temps. Il y a les examens régionaux qui se déroulent au niveau des Académies régionales (AREF) en première année du bac (25% de la note finale), il y a le contrôle continu de la deuxième année du bac (25%), et il y a l’examen final qui compte pour 50% (voir encadré). L’élève qui aura obtenu de bonnes notes aux régionaux et au contrôle continu est plus confiant que celui qui a eu de mauvaises notes. Certes, on n’est plus devant la même peur qui tenaillait les élèves quand le bac se déroulait en une seule fois et quand ceux-ci faisaient du bachotage, mais «cela n’enlève rien à la valeur du bac actuel. Le défi actuel n’est plus le bac en lui-même, mais comment obtenir de bonnes notes qui ouvriraient les portes des grandes écoles», insiste M. Kidai. Le système du bac actuel en soi est moins stressant que l’ancien, sauf qu’une bonne partie des élèves, constate ce responsable au service central des examens, néglige les examens régionaux et ne s’applique pas durant la deuxième année du bac pour avoir une bonne note en contrôle continu. «Le taux catastrophique de réussite est lié à ce laisser-aller», ajoute-t-il.

Le stress négatif est le lot des fainéants

Le bac est une affaire de gestion de temps finalement. Ceux qui paniquent n’ont pas su travailler régulièrement et ont laissé les choses s’accumuler jusqu’au dernier moment. Il y a deux types de stress, identifie Mohsine Benzakour, psychosociologue, le positif et le négatif. «Le premier est salutaire et c’est lui qui pousse le candidat à travailler plus. Le stress négatif est le lot des flemmards qui n’ont pas su gérer leur temps de travail».
Travailler régulièrement pendant huit mois l’année du bac ne donne pas le même stress et le même résultat que de travailler seulement quelques semaines avant l’examen (voir encadré ci-dessus). Mais avec le bac, l’angoisse n’est pas l’apanage des seuls candidats, elle est aussi celle des parents qui «déstabilisent psychologiquement leurs enfants par leurs remarques moralisantes et malvenues», estime M. Benzakour.
Maintenant, à 10 jours de l’annonce des résultats du bac, il y a l’angoisse de l’attente , mais il y a aussi la crainte du ministère de l’éducation nationale quant au taux de réussite. Ce dernier s’est sensiblement amélioré ces dernières années : ce taux n’est plus autour de 2 à 4% des années 70, ni ces 11 à 12% des années 80, mais autour de 35 à 40% aujourd’hui. Le plus inquiétant n’est pas le taux de réussite en soi, mais cette politique volontariste du MEN de vouloir l’augmenter coûte que coûte, quitte à privilégier la quantité plutôt que la qualité. «Il lui est arrivé de descendre à 7/20 de moyenne pour atteindre le taux de réussite actuel, comme il lui est arrivé de descendre à 3 sur 10 pour faire réussir des élèves du primaire au collège sous prétexte de lutter contre la déperdition scolaire», déplore un inspecteur de l’enseignement à la retraite.