En Tunisie, après le décès de 15 bébés, le secteur de la Santé pointé du doigt

Le décès dans des conditions suspectes de 15 nouveau-nés dans un centre hospitalo-universitaire de Tunis a soulevé de nouveau le débat sur les défaillances qui entachent depuis quelques années le système de santé publique en Tunisie.

 

La dégradation des services dans les différentes institutions de santé publique, les grandes disparités régionales, les difficultés d’accès aux prestations de santé notamment dans les régions rurales, l’obsolescence des équipements, l’endettement excessif des hôpitaux qui atteint 631 millions de dinars (1 euro = 3,5 dinars) vis-à-vis de la caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) et plus de 400 millions auprès de la pharmacie centrale, outre la baisse constante des ressources allouées au ministère de la Santé, qui représentent 5,04% du budget de l’Etat en 2019 contre 6,01% un an auparavant, ont laissé croire que le pire peut arriver à n’importe quel moment.

Selon les associations professionnelles et de défense des droits de l’Homme, cette « tragédie » a été manifestement le reflet de l’impuissance à réformer à temps un secteur névralgique rongé par l’insuffisance des moyens, des équipements et déserté par un grand nombre de plus importantes figures de la médecine tunisienne qui ont crié leur désarroi depuis quelque temps sans provoquer un effet utile.

La sonnette d’alarme tirée depuis quelques années par différentes structures n’a pas trouvé l’écho souhaitée, ni la fuite en nombre important de médecins du secteur public, voire même du pays, précise-t-on de même source.

L’accumulation des problèmes de toutes sortes dans un secteur stratégique gangrené souffrant d’un problème de gouvernance de plus en plus évident, les cris d’alarme lancés par les professionnels et même par les patients, ont laissé les responsables de marbre.

En huit ans, pas moins de 11 ministres se sont succédé à la tête de ce département, le dernier ministre démissionnaire n’ayant pu rester en poste qu’environ 4 mois.

L’onde de choc provoquée par ce drame dans tout le pays a fini par réveiller les Tunisiens de leur torpeur les mettant face à une triste réalité.

Tout en confirmant le décès de 15 nouveau-nés au service gynécologie obstétrique de l’hôpital de la Rabta à Tunis entre le 07 et le 08 mars, la ministre de la Santé publique par intérim, Sonia Ben Cheikh, a assuré que « nous ne ferons pas de commissions fantaisistes juste pour calmer les esprits. Nous sommes conscients qu’il y a un problème. Les personnes responsables payeront ».

La ministre a réfuté l’idée que la cause de ces décès provient « d’un médicament ou d’un sérum périmé ». Elle soutient que « Les nouveau-nés décédés ont eu des symptômes qui laissent penser que des alimentations parentérales peuvent être la cause des décès », précisant que d’après les premiers éléments, il a été constaté qu’il s’agit d’infection nosocomiale qu’un patient acquiert à l’intérieur de l’hôpital.

La crise provoquée par cette affaire a poussé le chef du gouvernement, Youssef Chahed à prendre les devants et à suivre les péripéties de ce dossier délicat de très près.

Lors de sa réunion, mercredi dernier, avec les directeurs des hôpitaux du secteur public et les responsables des structures de santé publique, il a réaffirmé que le temps de la recréation est terminé accusant sans détours les responsables de laxisme et de manque de discipline.

Conscient des maux et des défaillances qui rongent le système, qui ne se résument pas au manque de moyens financiers et humains mais plutôt au problème de gouvernance de ce secteur vital, le chef du gouvernement a reconnu que « le secteur de la Santé souffre depuis des années et ce n’est pas nouveau », arguant que la dernière réforme du secteur date de 14 ans.

« Ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’impunité totale, la corruption, le manque d’autorité… Personne ne peut le nier », déplore-t-il.

La dégradation de la situation dans les hôpitaux publics n’a pas laissé depuis quelques temps médecins et organisations professionnelles indifférents. Depuis au moins cinq ans les cris d’alarme se sont multipliés, mais faute de moyens et de volonté, rien n’a pu être fait pour éviter que des catastrophes arrivent.

Depuis 2017, plus de 450 médecins et professeurs agrégés ont averti sur l’urgence de la refonte de ce système dont l’organisation est devenue « obsolète » causant dans son sillage une détérioration de l’infrastructure et des prestations sanitaires un peu partout dans le pays.

Le 14 juin 2018, un autre cri de détresse avait été exprimé par le Dr Mohamed Douagi, chef du service néonatal de l’hôpital militaire et membre de la Société tunisienne de pédiatrie. Ce dernier a mis en garde contre le manque de moyens humains au service néonatal de l’hôpital Wassila Bourguiba (Rabta) : « Un service de réanimation néonatale gère 15.000 naissances pour seulement 5 médecins ».

Publiant dans la foulée un communiqué intitulé « Trop c’est trop, la réforme s’impose », le Conseil national de l’ordre des médecins rappelle au Chef du gouvernement les conditions « hors normes de sécurité » dans lesquelles travaille le personnel et déplore le manque de réactivité des autorités malgré « les défaillances, tant de fois dénoncées, du système de santé ».

Pour sa part, l’Organisation tunisienne des jeunes médecins a lancé une campagne en ligne dénonçant les conditions de travail via le hashtag #balancetonhôpital. L’un des premiers messages publiés cite le directeur d’un hôpital à Kairouan, dans le centre du pays, qui aurait révélé au personnel que, faute de rallonge budgétaire, il devra choisir entre « ne plus acheter certains médicaments, consommables ou produits de nettoyage et virer du personnel qui est déjà en manque ».

La réforme du secteur qui accuse un retard de plus de 14 ans, devrait pourtant être axée sur la révision des méthodes de gestion des hôpitaux, la modernisation des prestations sanitaires, la réhabilitation de la médecine de première ligne, le renforcement de la prévention, la résolution du problème de la pénurie des médicaments.

Ce dernier dossier a été à l’origine de bien de désagréments, d’inquiétudes et surtout de critiques à la fin de l’année 2018. Le manque des médicaments locaux et importés et l’augmentation des dettes contractées par les établissements hospitaliers auprès de la pharmacie centrale ont soulevé un véritable tollé précipitant le départ du ministre de la Santé, Imed Hammami (du mouvement islamiste Ennahdha).

Cette énième crise que traverse la Tunisie a permis de remettre les pendules à l’heure poussant les pouvoirs publics à se mobiliser pour réformer un secteur qui procure au pays près d’un milliard de dinars de revenus grâce à la multiplication de cliniques privées modernes.

(Avec MAP)