Cesaria Evora chantera  la nostalgie à  Mawazine
28 avril 2006
Lavieeco (25801 articles)
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Cesaria Evora chantera la nostalgie à  Mawazine

Cesaria Evora, qui sera l’une des têtes d’affiche du Festival Mawazine (du 18 au 24 mai, à Rabat), est un phénomène de la scène musicale. Ayant «décroché» pendant dix ans, l’artiste cap-verdienne à la voix envoûtante a pu revenir par la grande porte après avoir conjuré ses vieux démons.
Portrait d’une gamine pauvre devenue star mondiale.

Serait-ce l’heureux effet de l’âge ? A soixante-cinq balais, Cesaria Evora paraît transfigurée. Les frasques intempestives, les infamantes soûleries et les amours braques appartiennent désormais à un passé sur lequel elle a jeté un voile pudique. «Ce qui est derrière est derrière. Maintenant, je pense au futur», répète-t-elle à l’envi. A la voir aussi radieuse, pimpante et pétulante, on a du mal à l’imaginer azimutée, tourmentée et malheureuse. Ce qu’elle était en des temps pas si lointains. De sa vie antérieure, rien ne transparaît, sinon le meilleur : sa voix, vertigineuse, qui emmène dans des ailleurs étrangers comme les maisons hantées, les lacs sombres, les forêts des contes de fées ; son élégance vestimentaire arborée, naguère, à dessein, pour camoufler les rides voyantes de son âme et son goût immodéré de la liberté.

Orpheline de son père à sept ans, vedette des bouges à seize
Quand Cesaria Evora naît, le 27 août 1941, à Mindelo, une des îles du Cap-Vert, elle est affligée de trois handicaps majeurs : des ancêtres longtemps réduits en esclavage ; une famille aussi nombreuse (sept enfants) qu’indigente et un pays non encore délivré du joug portugais. Une seule lueur dans la grisaille ambiante, constamment imbibée mais qui éclaire ses premiers pas dans la vie : son père, musicien impécunieux, qui la berce des «sanglots longs des violons». Mais voilà, à force de biberonner tout ce qui bouge au fond des verres, celui-ci avale son bulletin de naissance sans crier gare. Cesaria a sept ans. De sombres nuages s’amoncellent sur son enfance. Avec ses maigres «gages» de cuisinière, sa mère ne peut assurer le gîte et le couvert à sa marmaille. Alors, elle place Evora dans un orphelinat. Les nonnes, qui ne sont pas souvent des enfants de chœur, lui mènent la vie dure, la châtiant sans raison et la chargeant de corvées insupportables pour une gamine de son âge. Pourtant, elle ne se rebiffe pas, s’enferme dans sa solitude, d’où elle n’émerge que pour chanter dans la chorale.

Six ans plus tard, Cesaria se dérobe à son invivable prison. Ne sachant où aller, elle erre à travers son village, fait la manche, dort à la belle étoile. Ses hardes ne parviennent pas à dissimuler ses formes généreuses à peine écloses. Un beau ténébreux, Eduardo, marin de son état, les remarque et s’empresse de les cueillir. Avec le consentement reconnaissant de l’adolescente, dont le pauvre cœur se met à battre la chamade. La liaison devient vite tumultueuse, et les éclats ne se dissipent que pendant les séances d’initiation de Cesaria par Eduardo à l’art des coladeras et des mornas. La future «diva aux pieds nus» est loin d’imaginer qu’un jour elle deviendrait l’ambassadrice itinérante de la morna, une sorte de blues cap-verdien, legs et résonance plaintive de l’esclavage subi jusqu’au XVIIIe siècle par ses ancêtres. Pour l’instant, elle affine son talent d’interprète dans des bouges, moyennant quelques escudos et de joyeuses bitures enveloppées d’un nuage de fumée. Malgré son jeune âge, Césaria boit sans modération, fume comme une unité de pompiers et croque les beaux mâles à pleines dents. Sans appétit ni plaisir, juste pour distraire, fugitivement, les démons qui la rongent ou les satisfaire.

«Sôdade», qui l’a lancée, chante l’attrait des terres nouvelles qui caractérise l’âme cap-verdienne
Les clients se mettent à déferler par flots sur les cabarets, estaminets et piano-bars où Cesaria se produit, pour s’enivrer de sa voix caressante, douce, magique. Ils l’appellent affectueusement «Cize», retiennent leur souffle pour ne pas rater un instant de son spectacle, et savourent avec gourmandise ses murmures langoureux. Quelques 45 tours enregistrés la révèlent au grand public. Elle devient célèbre. Mais elle ne semble pas douée pour la fortune. Ses chichiteux cachets sont absorbés par l’alcool , seul compagnon de la solitude dans laquelle elle se complaît. Portée, par nature, sur le spleen, la «sôdade», cette nostalgie, elle chante la souffrance, la tristesse et la mélancolie de son pays (voir paroles en encadré), éternellement en proie aux catastrophes naturelles et aux famines. Les sécheresses de 1830-1833 et de 1862-1865 ont fait chacune 30 000 morts. Un peuple affamé est vite convaincu de s’expatrier : le gouvernement portugais renforce la pratique du semi-esclavage dans les plantations de canne à sucre ou de cacao à Sao-Tomé et Principe ou en Angola.

Ce drame national s’exacerbe avec le temps. Cinq mille âmes, soit plus de la moitié de la population, vivent à l’étranger, en 1959. Cesaria Evora évoque la même année, dans Sôdade, le tube qui l’a lancée, l’attrait des terres nouvelles qui caractérisent l’âme cap-verdienne. Les chansons suivantes raffermissent sa gloire naissante, mais toujours désargentée et imbibée. Elle approche le firmament et s’en détourne, en mettant fin à sa carrière. Par caprice masochiste. Pendant dix ans, elle met en veilleuse sa superbe voix et rumine dans les bars malfamés sa haine des hommes, lâches, infidèles et perfides, estime-t-elle, forte de plusieurs expériences douloureuses. On la croit vouée fatalement à une destinée tragique. Elle rebondit grâce à une association de femmes portugaise qui, compatissant au déplorable sort de cette dame, pétrie de talent mais transformée en loque humaine, l’invite à Lisbonne pour une série de concerts.

Cesaria Evora hésite un moment entre le désir de relancer sa carrière et le besoin de ne pas s’arracher à ses racines. La sagesse finit par l’emporter. La voilà foulant, en 1985, les rivages portugais. Avec bonheur.

L’artisan impromptu de ce bonheur se nomme José da Silva, un ancien aiguilleur de la Société des chemins de fer français converti dans la production de disques. Dès qu’il a entendu Cesaria Evora, sa décision est prise. Il en fera le plus beau fleuron de son écurie déjà pourvue. Sous son ombre tutélaire, la chanteuse perce. Un album aux parfums de coladera-zouk, «La diva aux pieds nus», est enregistré à Paris, en 1988, suivi d’un concert au New Morning, prestigieux centre parisien de la musique. Un nouvel album, «Distino Di Belita», voit le jour. Comme le premier, il est signé Paulino Viera, un incomparable compositeur. Les albums s’enchaînent, les concerts à proportion, tel celui donné par Cesaria Evora à l’Olympia, en 1993. La chanteuse est au faîte de la gloire. Celle-ci est ternie seulement par son penchant pour la boisson. Agréable surprise, l’année suivante, elle décide de se mettre à l’eau minérale. Depuis, son chemin est semé de roses.

Ambassadrice de la «morena» et du Programme alimentaire mondial
Porteuse de cette cartographie historique d’un petit pays perdu en mer, Cesaria Evora est partout accueillie comme le symbole d’un sentiment ancestral, sollicitée par tous, de Madona à la vedette grecque Eleftheria Arvanitaki, de la chanteuse soul Erikha Badu à Catherine Ringer (un duo mémorable sur Sôdade à la télévision française). En 1995, la voici happée par le Yougoslave Goran Bregovic, qui compose alors la musique du film Underground, d’Emir Kusturica. Il lui donne à chanter Aucensia, un tango déjanté et noyé dans l’idée de l’absence.

Prise par une frénésie juvénile, Cesaria Evora ne s’accorde aucun répit. En star planétaire, elle parcourt le monde, ne s’arrêtant que pour mijoter des albums, plus passionnants les uns que les autres. En dame qui a connu le malheur, la faim, les vaches maigres, elle n’a pas hésité à associer son nom au Programme alimentaire mondial. On l’avait crue à jamais perdue pour la chanson, elle a refait surface de belle manière. Chapeau bas, l’artiste !