Qui est vraiment Abdelkader Zaër, nouveau patron de la CDT ?

C’est un septuagénaire qui remplace le «Zaïm», lequel a rendu son tablier après 40 ans à la tête de la CDT. Abdelkader Zaër a été élu à la majorité absolue des congressistes, transgressant un pacte conclu avec son dauphin. Celui qui a évolué de longues années dans l’ombre de Amaoui devrait désormais composer avec un conseil national majoritairement hostile à son élection.

Méconnu, il y a encore quelques années, du grand public, le nom de l’actuel secrétaire général, Abdelkader Zaër (72 ans), est apparu pour la première fois, dans la littérature officielle de la CDT, en 1997. C’est en cette année qu’il a pu enfin accéder à l’état-major de la centrale en devenant membre du bureau exécutif parmi les 17 dirigeants qui forment cette instance. Il va sans dire que le désormais deuxième patron de l’histoire de la centrale syndicale ne fait pas partie des fondateurs. Il n’a d’ailleurs intégré la centrale que bien après sa création en 1978. C’était, en effet, en 1983, se souvient cet ancien cadre militant qui a accompagné ses premiers pas dans la centrale, soit bien après la fameuse grève générale qui a valu ses galons et sa notoriété, à l’échelle nationale et internationale, à la CDT et accessoirement quelques années de prison à six dirigeants de l’USFP et de la centrale. L’ancien secrétaire général Noubir Amaoui en faisait évidemment partie, mais aussi, quelques mois plus tard, un de ses lieutenants d’alors, Abdelmajid Bouzoubaâ, dont l’éloignement subtile, des années après, en 2002, de la tête de la CDT favorisera indéniablement l’ascension remarquable de Zaër. Ce dernier a donc fait son entrée à l’organe exécutif du syndicat le 9 avril 1997, en compagnie d’Allal Belarabi, numéro 3 jusqu’au dernier congrès de Bouznika avant de partir en fronde, et un certain Abdelkarim Benatiq, actuel ministre chargé des MRE, à l’époque responsable du syndicat des banques avant de rompre définitivement avec la CDT pour aller créer son propre parti, le Parti travailliste. Lequel parti a fusionné avec l’USFP, en juin 2013, dans un spectaculaire retour au bercail au même titre que le Parti socialiste, (PS), créé par Abdelmajid Bouzoubaâ après avoir coupé les ponts avec ses anciens camarades de la CDT et du CNI (formation lancée par la centrale après sa rupture avec l’USFP au début des années 2000).

Sortie de l’ombre

Bref, la première véritable activité officielle du nouveau patron de la centrale date de deux ans après son intégration au bureau exécutif, plus précisément en novembre 1999, lorsqu’il a présenté, lors d’une rencontre organisée par la centrale, les résultats des négociations tripartites d’alors, entre le gouvernement dirigé par Abderrahmane Youssoufi de l’USFP, les syndicats et le patronat, sur le projet du code du travail (promulgué en 2004). Depuis janvier 2000, Abdelkader Zaër enchaîne les activités officielles, pour apparaître également pour la première fois, aux côtés de Noubir Amaoui, la même année, et ne plus cesser de faire partie, depuis, de sa garde rapprochée. Les deux dirigeants, bien qu’ayant une différence d’âge de plusieurs années, Zaër étant né en 1946, soit une décennie après la naissance d’Amaoui, les deux hommes ont ceci de commun qu’ils sont issus de la région de Settat, Ben Ahmed pour Amaoui et Beni Mskine pour son ancien adjoint. C’est pratiquement le seul point commun entre les deux hommes, en plus, bien sûr, du béret qu’ils arborent, tous les deux, comme couvre-chef. Car, contrairement à Zaër, Amaoui est plongé dans le syndicalisme à un âge précoce. Il a milité très jeune dans les rangs de l’Istiqlal et avait déjà assumé la responsabilité de la «Commission ouvrière de l’UMT» à Rabat en 1963, à l’âge de 27 ans.

Pour Zaër, il a fallu attendre près de 20 ans pour qu’il accède enfin au cercle rapproché du patron du syndicat. C’est, en effet, en 2001, à l’issue du 4e congrès, organisé à Laâyoune et dont les résultats ont été fortement contestés, qu’Abdelkader Zaër accède au rang de 2e secrétaire général-adjoint, juste derrière l’ancien responsable du Syndicat de la santé et membre fondateur de la CDT, Abdelmajid Bouzoubaâ, cité plus haut.

Il ne tardera pas beaucoup à gravir la dernière marche qui le séparait du poste suprême à la centrale. Cela s’est passé l’année suivante. En 2002, avec la création du CNI et avec Bouzoubaâ propulsé à la sa tête, Zaër devient, en effet, numéro deux de la centrale. Il faut dire que les circonstances ont encore une fois joué en faveur de ce syndicaliste qui s’est fait repérer pour la première fois, au sein de la centrale, lors de la deuxième arrestation de Noubir Amaoui, en 1992, après ses déclarations dans le quotidien espagnol El Pais, où il avait traité des membres du gouvernement de «voleurs». Amaoui, s’était fait appuyé, lors du procès, par quelque 1300 avocats de différentes nationalités. Un recors absolu.

Quand le hasard fait bien les choses

C’est pour dire combien ce procès était suivi et bien après son incarcération Amaoui n’a cessé de mobiliser les esprits au point que le quotidien de l’USFP, Al Ittihad Al Ichtiraki, alors au plus fort de son tirage, publiait un compteur de ses jours en prison à sa «Une». Zaër, raconte ce vieux compagnon syndical, faisait alors partie des militants les plus dynamiques dans le comité de soutien au secrétaire général emprisonné. Cependant, il lui a fallu quand même un peu plus d’une douzaine d’années pour tenir effectivement et fermement les rênes de la centrale, après avoir réussi à faire le vide autour de lui et suite à la maladie du Zaïm, confie notre source, avant d’être consacré officiellement seul maître à bord le week-end dernier. Allal Belarabi, le seul dirigeant qui pouvait encore lui faire de l’ombre, vient de claquer la porte du congrès, ce qui risque d’ailleurs de rendre la mission du nouveau secrétaire général très délicate, étant donné que Belarabi dispose de nombreux appuis, plus de la majorité des membres en fait, au sein du conseil national, organe décisionnel de la centrale.

Pour revenir à Zaër, bien avant sa consécration du week-end dernier, il présidait, en 2004 déjà, pour la première fois, une réunion du conseil national, en représentant Amaoui, le secrétaire général. A cette époque, avec la rupture largement consumée avec l’USFP et le départ de nombreux ténors de la CDT comme Taieb Mounchid, Abderrahmane Azzouzi, entre autres figures de proue, qui ont lancé une autre centrale proche de l’USFP, la FDT, et l’éloignement de Bouzoubaâ, Zaër est devenu pour reprendre les termes de cet ancien militant de la CDT, «le véritable homme fort de la CDT». Il déclarera lui-même qu’«étant malade, Amaoui m’a délégué depuis près de cinq ans la gestion des affaires du syndicat». Officiellement, il était chargé de l’organisation alors que Allal Belarabi occupe le poste de «chargé de l’académie de la confédération».
Durant toute cette période où il a pris les pouvoirs au syndicat et même tout au long de toute sa carrière syndicale, il affirme «ne jamais avoir écarté personne, ni agi en coulisse pour ce faire». N’empêche que c’est après le départ de ces dirigeants de premier rang qu’il a présidé, toujours pour la première fois, en 2005, un meeting du 1er Mai, à Casablanca, où il prononce un discours public au nom du syndicat. Et ce, juste après avoir conduit le courant des «pro-Amaoui» à la CDT qui disputait le leadership aux «pro-USFP» dans un bras de fer qui a défrayé la chronique. Cela dit, et jusqu’à il y a trois ans, ses sorties publiques sont plutôt rares et ses déclarations aux médias plutôt laconiques. M. Zaër est connu par une caractéristique qui lui est particulière: il n’est pas assez prolixe dans ses déclarations pour un syndicaliste de son rang. D’après un vieux routier de la CDT qui l’a fréquenté depuis ses débuts, il manquerait de culture syndicale et pour reprendre les termes de ce syndicaliste, «il ne maîtrise pas assez la dialectique syndicale». En effet, comme Amaoui et Belarabi, Zaër a démarré dans l’enseignement. Sauf que, contrairement au fondateur, son lieutenant a poussé ses études supérieures pour finir enseignant au secondaire avant d’être détaché auprès de la centrale.

Débuts discrets

Il a démarré sa carrière syndicale au plus bas de l’échelle. D’après ceux qui l’ont côtoyé à ses débuts, il a fait son entrée au syndicat national de l’enseignement, affilié à la CDT, à une époque où les centrales syndicales, comme les partis politiques principalement de gauche, recrutaient leurs militants essentiellement dans l’enseignement. C’est d’ailleurs le cas jusqu’à très récemment, mais c’est une autre histoire. Comme plusieurs de ses camarades, Zaër a milité simultanément à l’USFP et à la CDT, qui lui était affidée à l’époque, depuis 1983, dans le bureau local de Casablanca du syndicat de l’enseignement, avant d’en prendre la tête quelques années plus tard. A cette même période, il donnera un coup de main à d’autres responsables locaux dans la gestion de l’organisation des secteurs productifs, toujours à Casablanca. «C’était une personne effacée, qui maîtrisait très peu les rouages et le langage syndicaux», confie un syndicaliste qui l’a côtoyé à l’époque. Il finira quand même par chapeauter toute l’organisation de la CDT dans la capitale économique en relativement peu de temps. En même temps il a tenté une élection au parti pour devenir membre du secrétariat provincial de Médiouna, à l’occasion du 5e congrès vers la fin des années 80. Mais, «il n’est pas passé», se rappelle notre source. Il a quitté le parti une décennie plus tard, au début des années 2000, et s’est même fait remarquer pour avoir été derrière une «purge» contre les USFPéistes de la CDT. Ce dont il se défend, d’ailleurs, comme il l’a lui même affirmé. N’empêche que depuis cette date, la CDT a commencé à se vider progressivement de ses cadres. Par ailleurs, c’est bien alors qu’il a commencé à assumer, dans les faits, la gestion de la centrale que cette dernière a connu son ultime scission, avec le départ, fin 2014, des membres du «Mouvement 17 mai-le Rang démocratique» pour créer une centrale qui n’a pas brillé, la Confédération générale du travail (CGT). Aujourd’hui encore, il devra faire face à un début de fronde menée par Allal Belarabi et trois autres dirigeants dont deux fondateurs, soutenus par les militants du PADS, du PSU et d’Annahj qui forment la majorité des membres du conseil national de la centrale. Lui qui a été élu à l’écrasante majorité des quelque 1 100 congressistes, puisque son challenger n’a obtenu que 16 voix, doit également faire face à des appels qui se font de plus en plus nombreux au renouveau et au rajeunissement des organes de la centrale dont la direction a, c’est le moins que l’on puisse dire, pris de l’âge. D’autres encore exigent un secrétaire général actif, alors que la plupart de nos syndicats sont dirigés par des retraités.

La CDT, ou ce qu’il en reste, est-elle sur le point de connaître une nouvelle scission ? En tout cas, rien ne va plus entre le nouveau secrétaire général et Allal Belarabi, le troisième homme fort de la centrale. Ce dernier s’est même retiré du congrès, le 6e organisé le week-end dernier à Bouznika, pour protester contre le mode d’élection d’Abdelkader Zaër. En fait, explique une source de la centrale, les deux parties avaient conclu un pacte avant le congrès selon lequel les statuts du syndicat, principalement l’article 28 relatif à l’élection du secrétaire général, soient amendés. Le secrétaire général ayant été jusque-là élu, ou pour être plus précis acclamé, par les congressistes. Avec le départ de Noubir Amaoui, qui n’a d’ailleurs pas assisté au congrès, une grande partie des militants de la centrale voulait profiter de l’occasion pour rajeunir et insuffler un vent de renouveau dans ses instances. Pour ce faire, il a été convenu que le secrétaire général soit désormais élu par le conseil national consacrant par la même occasion la démocratie interne. Ce dernier organe est, en effet, élu parmi les instances locales et régionales et les syndicats sectoriels qui composent la confédération, à raison d’un représentant pour chaque groupe de 100 adhérents. Contrairement au congrès, il est, explique-t-on, de loin le plus représentatif du patchwork de toutes les tendances politiques qui composent la centrale. Sauf qu’il échappe au contrôle d’Abdelkader Zaër, jusque-là chargé de l’organisation. Ce dernier risquait donc de ne pas être élu au cas où cette option avait été retenue. La centrale qui n’est plus ce qu’elle était, la CDT rappelons-le n’a obtenu que 9,27% des votes lors des dernières élections professionnelles de 2015, loin derrière l’UMT avec 17,67% et les SAP avec 49,79%, est sortie encore plus affaiblie de ce congrès qui rappelle, à peu de choses près, celui de 2001. Cette année, la centrale, elle-même née d’une scission de l’UMT en 1978, a connu sa plus grande division avec le départ des militants de l’USFP qui sont partis créer leur propre syndicat, la FDT, qui a connu pour sa part un éclatement peu après sa création. Après ce congrès, la centrale a donc décidé de créer son propre parti, le CNI, qui n’a pas résisté aux nombreuses divergences internes. Le parti a éclaté, donnant naissance au parti socialiste, dirigé par Abdelmajid Bouzoubaâ, qui a emporté dans son sillage une partie des adhérents de la CDT qui ont rapidement constitué leur propre syndicat, l’ODT, en 2006. Ce dernier a fini par s’allier au PAM, au moment où le PS a décidé de réintégrer, en 2013, la formation mère, l’USFP.