Driss El Yazami, intellectuel voué aux droits de l’homme, à  la tête du CCME

Très jeune, il ira faire des études de commerce en France et s’engagera en faveur des immigrés.
Echappant à la prison au Maroc,
il retournera en France où il alertera l’opinion européenne sur la situation des droits de l’homme dans son pays.
Il a occupé des postes prestigieux au sein d’organisations internationales des droits de l’homme avant d’être nommé à la tête du CCME.

On peut dire sans risque d’erreur que Driss El Yazami, nommé par le Roi Mohammed VI à la tête du nouveau Conseil de la communauté des Marocains à l’étranger (CCME), est un pur produit de cette communauté en ce qu’elle a de plus ouvert, de plus riche intellectuellement, et de plus attentif aux métamorphoses que connaît le monde d’aujourd’hui. Pour Mohamed Soual, membre du CCDH et du groupe de travail qui a chapeauté la consultation avec la diaspora marocaine, «c’est un homme d’écoute, de principes et de conviction, de dialogue, un travailleur infatigable, trempé par de longues années de combat pour les droits de l’homme». Mais Driss El Yazami est également connu pour ses sautes d’humeur, à mettre, selon ceux qui le connaissent bien, sur le compte d’une sensibilité extrême, de la recherche permanente de la perfection dans le travail.
Né à Fès en 1952, le jeune Driss El Yazami n’avait encore que dix-huit printemps quand il prit le chemin de l’exil. C’était en 1970, l’année où il décrochait son Bac. A l’époque, il n’imaginait guère que, 37 ans après, il reviendrait au Maroc pour se voir confier une lourde tâche : présider une structure totalement dédiée à la communauté marocaine résidant à l’étranger, forte de trois millions d’âmes, disséminée aux quatre coins du globe.
Driss a-t-il jamais été absent de son pays d’ailleurs ? En lui parlant et en l’écoutant, on penserait qu’il ne l’a jamais quitté, tant il lui est chevillé au corps. Tout ce qui s’y passe l’interpelle, le touche, l’émerveille ou l’attriste. Cela dit, il se passionne également pour ce qui se passe ailleurs : «citoyen du monde», Driss El Yazami endosse l’habit avec fierté. Et ses concitoyens de l’étranger? «Nous, militants des droits de l’homme, en tout cas, nous ne faisons que servir une sorte de citoyenneté du monde. Les Marocains, qu’ils soient au Maroc ou dans le reste du monde, constituent un seul peuple. Jeter un pont entre eux ne fera qu’apporter richesse culturelle et contribution à la construction économique et politique du pays», répond-il, sûr de lui.
En 1970, donc, il quitte Fès, bourse française en poche, pour aller suivre ses études supérieures à Marseille, à l’Ecole supérieure de commerce de la ville, la plus investie de tout l’Hexagone par les immigrés de tous bords. L’enfant de Fès n’y est pas arrivé en tout cas en inculte, du moins en matière politique. La fibre d’intellectuel militant, il l’a acquise alors qu’il fréquentait encore le lycée Moulay Driss. Comme des centaines de sa génération, Driss se considère comme «un miraculé de l’école». Et pas n’importe laquelle : l’école publique, dans toute sa splendeur. Des professeurs éclairés, auxquels il s’est frotté pour apprendre à lire, à réfléchir sur le monde qui l’entoure. «Quelques enseignants nous ont fait ouvrir les yeux. Je me souviens de l’un d’eux, M. Besom, qui m’a fait lire Soljenitsyne en 1968.» Il faut dire que cet écrivain, dissident antistalinien rescapé du goulag soviétique, futur prix Nobel de littérature, était peu connu dans le monde d’alors, et l’Europe elle-même ne l’avait découvert qu’au milieu des années 1970 avec son brûlot: L’Archipel du Goulag. C’était aussi, se rappelle Driss avec nostalgie, les années fiévreuses de la revue Souffles, animée par le poète Abdellatif Laâbi, et la crème des intellectuels marocains de l’époque qui voulaient révolutionner leur pays par la culture. Le jeune Driss aura bu à toutes ces sources.

Abdelali, son frère cadet, est condamné à 22 ans de prison en 1977
En France, il ne reste pas les bras croisés et adhère au Comité Palestine, un mouvement de soutien au peuple palestinien. Peu après, il embrassera la cause des immigrés dans le cadre d’un mouvement maghrébin. Puis ce fut le Mouvement des travailleurs arabes. Son cœur penche du côté de la gauche prolétarienne et des idées révolutionnaires de Mao plutôt que du Parti communiste français «révisionniste». Sa préoccupation essentielle reste pourtant la question des immigrés. Si bien qu’il fut expulsé de France en janvier 1975 pour avoir mené une grève de la faim des sans-papiers. La police marocaine l’attendait au tournant. Il fut écroué pendant trois mois dans le pavillon dédié aux immigrés au sein du «complexe», sinistre centre de détention à Rabat. Placé sous surveillance pour activités militantes, il réussira, une année plus tard, à tromper la vigilance de la police marocaine et à prendre le large pour un nouvel exil en France. La famille de Driss, il faut le dire, sera frappée de plein fouet durant les années de plomb. Lui, condamné à perpétuité par contumace au procès des «frontistes», en février 1977, a pu sauver sa peau. Mais, dans le même procès, son frère cadet Abdelali sera condamné à 22 ans de prison ferme, dont il purgea une bonne partie à la prison centrale de Kénitra. La joie de la liberté retrouvée fut de courte durée, un cancer le foudroya quelques années après sa libération.
La situation de son frère et de ses codétenus, embastillés à Kénitra, préoccupe l’exilé. Il remue ciel et terre pour alerter l’opinion publique européenne sur les violations graves des droits de l’homme au Maroc. Adieu les études de commerce. C’est vers des études de journalisme qu’il s’orientera au cours des années 1980, à Paris. Mais c’est surtout vers la défense de deux causes qu’il s’engagea à fond : les droits de l’homme et la question de l’immigration. Approché par la Ligue française des droits de l’homme, il en deviendra le vice-président. Quelques années plus tard, on le retrouve à la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) où il occupera le poste de secrétaire général jusqu’à ce jour. Il est aussi, tour à tour, délégué général de l’association Génériques, dédiée à l’immigration en France, et rédacteur en chef de Migrance, une revue fondée par ses soins. Appelé en 2005 par l’autre Driss, le défunt Benzekri, Driss El Yazami accepta de prêter main forte au travail de l’IER et d’intégrer le CCDH dans sa nouvelle mouture. Le cinéma le séduit également et il coréalisera, en 1984, le film France, terre d’islam.
La plus grosse difficulté rencontrée au moment de la constitution du CCME ? Celle de ne pouvoir intégrer toutes les compétences que recèle la communauté marocaine de l’étranger. Quel que soit le nombre des membres du conseil, dit-il, «notre défi sera de profiter au maximum des autres compétences, de les écouter, de prendre en compte leurs avis et propositions». Le dahir de création du conseil ne dit pas autre chose.