S. Mezouar : les futures alliances du RNI ? Il faut un débat de fond et les militants auront droit à  la parole

Le président sortant du RNI, candidat à  sa propre succession, veut impulser un nouveau souffle au parti à  travers sa régionalisation et une plateforme remaniée. Il ne regrette ni le passage à  l’opposition ni l’alliance formée autour du G8. Pour lui, la Koutla a été un facteur de blocage pour l’échiquier politique.

Créé en 1978, comment voyez-vous le RNI en 2012 ?

Le RNI est né dans le contexte de l’après-Marche verte, marqué par une certaine évolution politique du pays, et par les soubresauts politiques qui ont caractérisé la scène internationale pendant ces années-là. Il reflète l’émergence d’une nouvelle génération d’hommes politiques et de technocrates qui incarnaient un courant de société et qui ne se retrouvaient pas dans les partis politiques traditionnels. Il est venu répondre, dès le départ, à ce besoin, celui de fonder un parti social-démocrate, identité confirmée au congrès de 1983. Le parti voulait donc introduire la social-démocratie dans notre pays, concept considéré à l’époque comme un recul par rapport à la gauche traditionnelle des années 1970.

Ce fut d’abord un parti de cadres, l’est-il toujours en 2012 ?

A l’image des autres partis politiques, le RNI a connu des mutations générationnelles, mais aussi au niveau de sa composante. Fortement présent d’abord dans les villes, il l’est devenu par la suite dans le monde rural aussi. Parallèlement, il a drainé nombre d’entrepreneurs, d’intellectuels, d’enseignants, d’avocats, de jeunes et de femmes. Il reste qu’à l’instar des autres formations politiques, il y a eu un décalage entre l’évolution de la société et celle du RNI. La société évolue très vite, or les partis ne suivent pas, d’où le déphasage. Ce qui explique le désenchantement des citoyens vis-à-vis de la chose politique, avec son lot de perte de repères et de fort taux d’abstention… L’année 2007 a été cruciale, et le constat a été dur, avec le taux de participation très faible qu’avaient enregistré les élections législatives de cette année. Nous avons pris l’initiative d’en débattre. Le RNI traversait alors difficilement cette situation en interne, mais la volonté de changement était présente, et il fallait la concrétiser sur le terrain. Le parti avait l’obligation d’accélérer sa vitesse d’évolution pour être en phase avec la société, et, surtout, faire passer des signaux forts d’ouverture sur cette dernière, et débattre des préoccupations réelles de la société, se diriger vers les jeunes tels qu’ils sont de nos jours, avec leurs ambitions et leurs aspirations, avec leur regard sur le monde et sur la politique, faire cet effort d’aggiornamento pour s’adapter aux aspirations de cette société.

Ce qui a été difficilement vécu par le RNI. Des tiraillements ont failli le faire éclater…

Ces tiraillements internes n’étaient pas fortuits, ils étaient dus justement à la conjoncture que vivait le Maroc. C’est l’expression des tiraillements que traverse la société : il y a des forces de résistance et des forces de mouvement, et le RNI ne pouvait pas être en dehors de cela. C’est une phase de gestation nouvelle vécue par le parti comme elle l’était par toute la société. Cela ne veut pas dire que l’élite qui a créé ce parti et les militants qui l’ont accompagné ne valent rien. L’intelligence oblige à faire cohabiter différentes générations, pour faire que les unes et les autres s’acceptent et jouent le jeu par rapport à la nécessaire évolution de la pratique politique. Il fallait que le RNI revoie ses méthodes d’organisation et de gestion. Je crois profondément que la décentralisation organisationnelle à travers la régionalisation du parti est l’un des éléments qui militent vers cet objectif. Sans quoi on ne peut pas se positionner comme force importante et comme une référence qui compte sur l’échiquier politique marocain.

Quid de la plate-forme qui sera présentée au Ve congrès  et qui veut justement fixer l’identité du RNI ?

L’identité actuelle du RNI a voulu s’adapter à l’évolution du Maroc et du monde. Il affirme sa vocation social-démocrate, son appartenance aux valeurs de notre société : un islam modéré et ouvert, un pays ouvert sur le monde, une société de tolérance, de liberté politique et d’entreprise, une adhésion aux valeurs universelles des droits de l’homme, une croyance à l’économie de marché, la nécessité d’un Etat régulateur, et une bonne répartition des richesses. Toutes ces valeurs, nous les avons traduites dans cette plate-forme identitaire.

L’identité dont vous parlez n’est pas nouvelle, et n’est pas venue avec votre présidence du RNI en 2010…

C’est plutôt une reconfiguration de l’identité du parti en termes de contenu. Nous avons complètement restructuré l’approche identitaire en la mettant en phase avec l’évolution du monde, et la réalité actuelle du Maroc. Un coup d’œil sur la plate-forme du parti de 1983 montre que c’est une plate-forme de cogestion, dépassée maintenant. C’est une autre conception d’appréhender le travail politique que la plate-forme actuelle définit aujourd’hui. Il y a un effort de modernisation dans cette plate-forme, une confirmation de notre positionnement en tant que parti social-démocrate, partie intégrante du camp moderniste et démocratique.

Vous vouliez en sorte rejeter l’habit du parti de l’administration que l’on vous colle…

C’est une aberration de le nommer ainsi, de nier une histoire riche de 34 ans, avec une capacité de prendre des décisions autonomes et indépendantes qui a toujours été la sienne. On n’est plus dans ce débat aujourd’hui, qui nous rappelle les années 1970-80. Il ne faut pas oublier que le RNI a participé à l’effort de modernisation de l’Etat, et apporté des compétences à ce pays qui ont fortement contribué à son développement et à sa modernisation. Dire qu’on est un parti de l’administration, c’est ne rien comprendre aux changements que le pays et la société ont vécus ces dernières années, et que les partis eux-mêmes ont connus.

Revenons à cette gestion dont vous parlez. On vous reproche de prendre des décisions sans se référer aux instances du parti, comme la formation du G8, entre autres…

Un président doit assumer des choix, doit faire une évaluation dans un contexte particulier, en termes de stratégie politique. Un président n’est pas un figurant, ni un spectateur. C’est dans ma nature : je suis quelqu’un d’entreprenant qui aime faire bousculer les choses. Le constat que j’ai fait, et partagé d’ailleurs avec le bureau politique, est que nous étions les acteurs d’un échiquier politique bloqué. Il y avait d’un côté la Koutla, qui est là sans être là, voire qui bloquait cet échiquier politique, et il y avait de l’autre côté le PJD. Et à côté, il y avait des partis perçus comme un réservoir pour compléter un camp ou un autre après les élections. Ce constat me dérangeait. Il faut rappeler que le RNI participait, depuis 1998, aux différents gouvernements, avec cette Koutla, or jamais cette dernière n’a fait un effort d’ouverture sur les partis avec lesquels elle a gouverné.

Pourquoi la Koutla vous excluait-elle de son champ ?

Je pense que la culture de la Koutla est une culture dépassée : les partis qui la composaient nous regardaient comme un bataillon de réserve en cas de victoire aux élections, pour composer sa majorité. Avec la nouvelle Constitution on ne pouvait affronter les élections de novembre 2011 avec cette architecture politique bloquée, fermée. D’où l’idée du G8, venue en réaction à l’absence d’une concertation des partis de la majorité sur la Constitution qui se préparait, et sur les textes devant régir les élections après son adoption. C’est pour cette raison que nous avons entamé une concertation avec les autres partis : le MP, le PAM et l’UC. Il y avait une tendance hégémonique, celle du PJD, qui voulait s’imposer avant les élections, imposer son agenda et son rythme, et cela nous inquiétait. Ce dialogue de concertation a débouché sur l’alliance que l’on connaît, en intégrant d’autres partis qui étaient prêts pour cette alliance. Il fallait secouer le cocotier. Nous avions l’ambition d’obtenir la première place aux élections, ça n’a pas été le cas, nous l’avons assumé. Certains ont intégré le gouvernement, d’autres se sont rangés dans l’opposition, et l’histoire ne s’arrête pas là.

Votre parti s’est rangé dans l’opposition, décision prise unilatéralement encore une fois sans se référer aux instances du parti…

Les deux décisions étaient partagées avec le bureau politique du parti, ça n’était pas une décision de Mezouar seul. Cela dit, je suis un acteur et non un spectateur, et en tant que président de ce parti il fallait agir et assumer.

Elle s’est avérée un mauvais calcul cette alliance avec le G8 ! vous ne regrettez rien ?

Je suis quelqu’un qui assume. La configuration était assez proche de la date des élections et n’était pas suffisamment comprise. L’idée était d’anticiper et de partir avec un programme commun en cas de victoire aux élections, quitte à s’ouvrir, après, sur d’autres. L’histoire le démontrera, l’approche était bonne.

Et votre choix de se ranger dans l’opposition, vous ne le regrettez pas non plus ?

Ce n’était pas une décision facile, il est vrai, pour un parti qui a été dans toutes les majorités depuis près d’une décade. Là encore, il fallait créer une rupture. Un parti n’en est vraiment un s’il n’a pas passé l’examen de l’opposition, c’est un examen très dur qui permet de se restructurer, de se poser des questions et de changer de regard sur le travail politique. Le RNI avait besoin de cela. Sur un plan purement politique, il y a une cohérence à respecter, et c’est cette cohérence qui donne sa crédibilité au RNI. Le G8 était en confrontation avec le PJD avant les élections, le plus grand mal qu’on aurait fait à ce processus aurait été de se retrouver avec nos adversaires politiques et de se partager le «gâteau» des portefeuilles ministériels. J’étais de ceux qui considéraient que le RNI devait se concentrer sur lui-même, et faire fonctionner l’alternance démocratique. Le RNI a rendu un grand service au processus démocratique en se rangeant dans l’opposition. Cela raffermira notre parti à l’avenir. La décision de se ranger dans l’opposition a été votée à l’unanimité des membres du bureau politique.

Le G8 aujourd’hui c’est fini ?

Tel qu’on l’a connu, oui. Le temps n’a pas permis au processus d’être compris et assimilé, aussi bien par les électeurs, qu’en interne au niveau des militants.
Le G8 est venu dans la dynamique qui a suivi l’adoption de la nouvelle Constitution et la nécessaire clarification des offres. Il fallait rompre avec les alliances post-électorales qui se transformaient en compromissions et rendaient difficile la cohésion de la majorité. Ce que nous vivons aujourd’hui en est la parfaite illustration. L’esprit du G8 reste et il va au-delà du simple contexte électoral.

Si bien qu’une nouvelle alliance avec le PAM par exemple, ou l’USFP, maintenant qu’elle est à l’opposition, est envisageable…

L’USFP et le PAM, de même que d’autres formations du G8, sont nos partenaires naturels car nous partageons le même projet de société, moderne et démocratique, en phase avec l’évolution de la société et du monde. De là à conclure à une alliance, il ne faut pas aller trop vite en besogne.
La question des alliances est d’une importance stratégique aujourd’hui. Elle doit structurer le champ politique autour de projets de société. Je lui accorderai toute l’importance qu’elle mérite dans le débat interne au sein du RNI. Il faut que la base aussi bien que les instance dirigeantes du parti aient leur mot à dire en la matière. Notre ambition est de créer un grand rassemblement des forces de progrès et de modernité dans notre pays

Revenons à ce Ve congrès de votre parti, une seule plate-forme, une seule candidature à la présidence, la vôtre ?

Au jour d’aujourd’hui [NDLR, vendredi 20 avril), il y a une seule plate-forme et un seul candidat à la présidence, en la personne de Salaheddine Mezouar. Mais le congrès reste ouvert. Si un autre candidat veut se présenter, personne ne l’en empêchera. Toujours est-il, et selon la nouvelle plate-forme, c’est le congrès qui aura la charge d’élire le nouveau président et non plus le conseil national.

Et le comité central passera à la trappe ?

Dans le projet de plate-forme présenté aux 3 000 congressistes, on a formulé la remarque qu’il y a une pléthore de structures au niveau central et qu’il n’y en a pas assez au niveau régional, il fallait donc rééquilibrer cela. Pour aller vers la décentralisation du parti, souhaitée par tout le monde, il fallait passer par des parlements régionaux : ce sont les conseils régionaux. Ils élisent leur bureau et leur président. Il y a donc un transfert des prérogatives du national vers le régional, de manière à rééquilibrer l’organisation et impliquer les régions. La loi sur les partis politiques exige d’ailleurs une organisation régionale, il y a donc une adaptation à ce texte, mais il y a aussi dans la démarche une amélioration du mode de management du parti. Il est donc superflu d’avoir et un comité central et un conseil national, on a décidé, en termes d’efficacité, d’aller vers une seule structure.

Et la représentation féminine ? Et celle des jeunes ?

Il y a le tiers représenté par les femmes, au niveau de toutes les structures, et au moins un minimum de 10% pour les jeunes.

Il y a quelques mois on vous disait partant…

On a dit beaucoup de choses sur moi. On a raconté que suis allé aux Etats-Unis, or je n’ai jamais mis les pieds dans ce pays. On a dit que je suis partant pour la Banque mondiale, or je n’y ai jamais postulé un emploi. [NDLR : La Vie éco, elle-même avait rapporté l’information en y mettant les réserves nécessaires, M. Mezouar n’ayant pas jugé utile de commenter en temps voulu]. Je suis très convaincu de ce que je fais et je n’ai pas à me débiner devant mes responsabilités.