PJD-PPS : chronique d’un divorce annoncé

Le PPS vient de faire allusion à un éventuel passage à l’opposition lors de la dernière session de son comité central. Le PJD reconnaît l’existence de différends avec son «allié stratégique» et ne s’en cache pas. Le limogeage de Charafat Afailal et la présidence de la commission parlementaire ont montré la fragilité de cette alliance.

Al’issue de la dernière réunion du comité central, l’organe exécutif du PPS, le parti a conclu qu’il «poursuivra aussi son œuvre (…), aussi bien à travers sa position gouvernementale actuelle ou à partir d’une autre position à déterminer». Ce n’est pas la première fois que le PPS menace de quitter le gouvernement. Bien avant cette réunion, tenue le 5 mai, le secrétaire général avait évoqué ce scénario dans des déclarations aux médias. Au summum de sa première grande crise avec le PJD en septembre de l’année dernière et à la veille d’une session extraordinaire, programmée initialement le 22 septembre, les membres du conseil de la présidence avaient invité le parti à claquer la porte du gouvernement. Aujourd’hui, la décision semble avoir mûri. Le PPS se dit «fermement attaché à son identité, à ses engagements et à son projet sociétal et qu’il poursuivra sa lutte en toute indépendance et responsabilité dans l’intérêt du pays et du peuple tout en œuvrant pour exercer un rôle positif, correctif, d’alerte et de proposition», que ce soit au gouvernement ou dans l’opposition. En filigrane, c’est une annonce de divorce avec le PJD, malgré l’attachement, en apparence, à une «alliance stratégique» et «conjoncturelle» sur la base d’un programme commun. Le parti est monté au créneau juste après le dernier «coup dans le dos», que lui ont assené ses alliés islamistes. Cela s’est passé à l’ouverture de l’actuelle session parlementaire qui démarre avec le renouvellement des instances de la première Chambre. Le PPS espérait pouvoir présider une commission parlementaire, ce qui est son droit absolu qui lui a été d’ailleurs reconnu par la Cour constitutionnelle. Le parti espérait plus, en fait. Et un léger coup de main de son allié pouvait faire aboutir un amendement du règlement intérieur réduisant le nombre nécessaire pour former un groupe parlementaire à 12 députés au lieu de 20 actuellement. Le PJD ne l’a pas fait et le PPS lui en garde certainement rancune. Mais cela compte à peine face au coup de la présidence de la commission de contrôle des finances publiques. Bref, malgré les tentatives du PJD de l’en dissuader, le PPS a fini par présenter un candidat à la présidence de cette commission. Le PJD qui la dirige depuis sa création ne voulait pas non plus y renoncer. Et ce qui devait être une simple formalité pour entériner une entente tacite entre les différents groupes parlementaires s’est converti en véritable opération de vote. Le PJD a fini par l’emporter, mais l’écart de voix est si mince qu’il sonne comme un revers pour le PJD de la part de sa majorité. Il faut dire que si les députés du PAM n’avaient pas boycotté cette réunion, à cause d’un conflit avec la direction de leur parti, le PPS aurait pu remporter la présidence de cette commission. Mais le mal est fait.

Coups bas en série

Le PJD n’en est d’ailleurs pas à son premier coup du genre. Rappelons-nous, fin août, le Souverain avait mis fin au mandat de la secrétaire d’Etat chargé de l’eau, Charataf Afailal, accédant à une demande en ce sens du chef du gouvernement. Ce dernier a demandé le limogeage de la dirigeante du PPS sur proposition de son ministre de tutelle, Abdelkader Amara. Le comble est que le PPS, pourtant allié stratégique du parti islamiste, n’a pas été consulté ou même informé, avant la prise de cette décision. L’intéressée non plus n’en a pas été informée. Le PPS n’en attendait pas moins, ne serait-ce qu’en récompense de son engagement total, permanent et assumé comme tel par sa direction, envers le PJD. C’est pour cela que le bureau politique du PPS, réuni en catastrophe au lendemain de ce limogeage, a manifesté son «étonnement» face à la manière avec laquelle a été gérée cette question. Il a également exprimé «son incompréhension quant à la signification de cette proposition (…) qui a concerné uniquement le secteur de l’eau, sans prendre en considération les constantes politiques et déontologiques nécessaires en matière de gestion des alliances et des relations au sein de toute majorité gouvernementale mûre».
Le PJD a tenté de temporiser. Lors de son conseil national, réuni mi-septembre, les islamistes ont affirmé tenir à leur «alliance stratégique» avec le PPS, «un parti nationaliste dont nous respections les décisions et nous avons confiance en la continuité de notre partenariat», a notamment souligné le secrétaire général Saad-Eddine El Othmani, à l’issue cette session du conseil national de son parti. La tentative d’apaisement a semble-t-il abouti, mais la crise entre les deux formations reste larvée, tout en remontant à la surface de temps en temps, depuis l’éviction d’Abdelilah Benkirane.

Porte-voix de Benkirane

Pourtant, pour citer cet analyste politique de la place, «depuis plus de six ans et sous l’impulsion de Nabil Benabdallah, le PPS a fait de l’alliance avec le PJD l’axe principal, sinon unique, de sa démarche politique».

Au firmament de cette complicité entre les deux formations, ce parti de la gauche est même allé jusqu’à adopter le même discours politique du parti islamiste, en déclarant la guerre à «l’inféodation», vocable adopté par le PPS pour faire référence au concept de «tahakkoum» si cher au PJD. Ce faisant, les anciens communistes se sont laissés aller, commettant même des écarts, ce qui a valu à leur secrétaire général d’être sévèrement recadré par un communiqué du Cabinet royal.

Il faut dire que si sous la direction d’Abdelilah Benkirane les rapports entre les deux partis étaient presque idylliques, avec son successeur, Saad-Eddine El Othmani, les choses ont commencé sur un mauvais pied. Ce dernier avait déjà lancé une pique au PPS, en qualifiant, en décembre 2017, l’ancien ministre Houcine Louardi, de «pire ministre de la santé qu’ait connu le Maroc». Cela s’est passé un peu moins d’une année avant la crise de la suppression du secrétariat d’Etat chargé de l’eau. Le PPS a accusé le coup sans pour autant en faire toute une affaire. Son secrétaire général se désolera par la suite affirmant aux médias que «c’est pas avec ce genre de déclaration que l’on récompense sa fidélité et sa confiance».

Nabil Benabdellah a également tenu à préciser, par la même occasion, qu’«au moment où le PJD, qui ne se réduit pas à la personne de Benkirane, avait besoin du soutien d’un véritable allié, il n’a trouvé que le PPS à ses côtés». Des propos qui ne semblent pas avoir affecté ce lâchage délibéré d’un PJD, lui-même en perte de vitesse. Aujourd’hui encore, le secrétaire général du parti islamiste reconnaît qu’avec son allié, naguère indéfectible, les relations ne sont pas au beau fixe.

«Oui, nous avons plusieurs désaccords avec le PPS, et on s’en cache pas», a notamment reconnu le chef du gouvernement lors d’un point de presse tenu, le 26 avril, en marge d’une rencontre organisée par la jeunesse de son parti. Pour dire vrai, les deux formations continuent d’évoluer sur la même longueur d’onde, ou presque concernant certains sujets d’actualité.

Velléité d’indépendance

Le PPS, sans s’aligner complètement sur la position du PJD concernant les langues de l’enseignement, ne s’est pas non plus mis du côté des autres formations. Il considère que c’est une question secondaire, vu les enjeux énormes que suppose la réforme de l’enseignement. En abordant l’éventuelle révision de l’article 47 de la Constitution, le PPS s’est également prononcé contre cette perspective, rejoignant la position du PJD. Quelques mois plutôt, alors que le PJD menait une campagne contre la justice à cause de l’affaire d’Abdelali Hamieddine, poursuivi pour complicité de meurtre du militant de gauche Benaissa Ait El Jid, le PPS a décidé de lui venir en appui. Dans un communiqué rendu public, son bureau politique considérait, alors, que «la consolidation de l’évolution remarquable des droits humains que connaît notre pays nécessite le strict respect des principes universels. Parmi ces derniers, la garantie des conditions d’un procès équitable, la réalisation de la sécurité judiciaire, le respect du jugement rendu, sauf si des éléments nouveaux refont surface. Il faut veiller à ne pas violer ces principes pour éviter tout abus ou atteinte aux droits fondamentaux garantis par la Constitution».

Cela sans oublier qu’à bien des occasions le PPS a mené une guerre par procuration au RNI au profit de son allié islamiste. Cependant, cette relation en dents de scie semble avoir épuisé l’allié communiste du PJD. Hormis quelques avantages ponctuels, c’est une alliance qui n’apporte plus rien, en termes politique, au PPS.

Selon les analystes politiques, en se basant sur les déclarations des dirigeants du PPS, cette alliance ne devait pas dépasser le stade «d’une alliance tactique et conjoncturelle».

Au fil des ans, et aussi des aléas de la conjoncture politique, c’est devenu «un partenariat» que la direction du parti progressiste voulait «solide, loyal, stratégique». En définitive, c’est une alliance, notent les mêmes analystes, qui a fini par consumer le PPS. La représentativité du parti au gouvernement est réduite à deux ministères, alors qu’il y a peu, il comptait trois ministres et un (e) ministre délégué dans l’Exécutif. Son groupe parlementaire a mué en un groupement tout en continuant à se vider de ses cadres.

Quant au PJD, en perte de popularité, un allié, devenu encombrant, ne lui sert plus ni de faire-valoir et encore moins de porte-voix ou d’appui stratégique. Ce qui fait dire à plusieurs observateurs de la scène politique que le divorce entre les deux formations, que rien ne rassemble mais que tout sépare, ne tardera pas à être annoncé officiellement. Ce n’est plus qu’une question de temps. Cependant, cela ne risquerait pas de chambouler la majorité. Le PJD peut se retrouver un peu isolé, ce qui est inéluctable, mais va néanmoins rester aux commandes sans doute jusqu’à la fin du mandat du gouvernement.

Avec ses 13 députés à la première Chambre, le PPS ne peut prétendre jouer un rôle de premier plan. Ne disposant pas d’un groupe parlementaire, il n’a, pour ainsi dire, pas droit de cité. Il est techniquement le premier des petits partis avec à peine 3,2% de l’effectif de la première Chambre. A la Chambre des conseillers, le parti ne dispose que de deux sièges, soit 1,67%. On ne peut pas dire que son alliance avec le PJD lui a servi à grand-chose en termes de retombées électorales. Même le siège qu’il a remporté au passage, lors des élections partielles, il l’a gagné face au PJD. Cela dit, son meilleur score en termes de représentativité a été réalisé aux élections communales de 2015, le parti a remporté 1 771 sièges sur un total de 31 482, soit 5,62% des sièges. Au niveau des Chambres professionnelles, il occupe 4,96% des 2 179 sièges que comptent ces institutions élues. Dans les conseils communaux et préfectoraux le PPS occupe 68 sièges sur 1 365, soit 4,98% alors qu’au sein des conseils régionaux le parti détient 23 sièges sur 678 (3,39%). Ce qui ne l’empêche pas de siéger dans les bureaux de certains conseils régionaux, notamment celui de Souss-Massa.

 

Le débat lancé sur la réforme de la Moudawana n’est pas sans rappeler que cette question a littéralement divisé la société marocaine en deux clans. Il y a près de 20 ans, le plan d’intégration de la femme au développement fut proposé par le ministre Saïd Saâdi, alors dirigeant du PPS, en 1999. Deux grandes manifestations, parmi les plus grandes que le Maroc ait connues, ont été organisées. Celle de Rabat rassemblait les partisans de gauche au projet du gouvernement et au premier rang le PPS portant le flambeau de cette réforme. Celle de Casablanca regroupait les milieux conservateurs, inquiets de voir attribuer à la femme un statut qui ne tiendrait pas compte du référentiel religieux, donc identitaire du Maroc. L’actuelle ministre chargée de la solidarité, de la femme, de la famille et du développement social, Bassima Hakkaoui, y a défilé aux côtés de son parti politique, le PJD. Ce jour-là, la société marocaine a vu ses contradictions exploser en plein jour et personne n’osait imaginer que les deux partis antagonistes allaient se retrouver, un jour, au tour de la même table au conseil de gouvernement. Ne parlons même pas des batailles mineures que les deux formations se sont livrées au Parlement sur des questions qui ont rapport avec la religion, ni des attaques dont a été la cible l’ancienne ministre PPS de la solidarité, de la femme et de la famille, Nouzha Skalli, également à l’hémicycle. Il aura fallu une promesse d’un positionnement privilégié au gouvernement pour que le parti «obscurantiste» devienne «allié stratégique». Malgré cela, les démons du passé refont surface de temps en temps. Comme ce fut le cas en 2014 lorsque les deux formations avaient des positions tranchées sur la question de l’interdiction du mariage des mineures de moins de 18 ans, qui faisait l’objet d’une proposition de loi débattue au Parlement, entre autres incidents du genre. Les deux partis ont également des positions opposées sur la question des droits économiques et sociaux de la femme, notamment l’égalité en matière d’héritage, mais aussi sur d’autres sujets comme l’abolition de la peine de mort.