Mosquées : le minaret est tombé, qui faut-il pendre ?

En une semaine, 42 morts et 79 blessés enregistrés dans l’effondrement de deux mosquées.

Ministère des Habous, Conseils communaux, Wilayas,… à  qui la faute ? Un manque de coordination et des problématiques sociales complexes.
En 2006, 641 mosquées étaient en danger mais toutes n’étaient pas anciennes.

Meknès, 19 février. Réunis à la mosquée de Bab Birdaïne, les fidèles s’apprêtent à écouter le prêche du vendredi lorsque le minaret s’écroule sur le toit du bâtiment. Bilan : 41 morts, 76 blessés, et la perte d’un monument dont la construction remonte au XVIIIe siècle. Triste ironie du sort, deux mois auparavant, le ministère des Habous avait mené un examen technique sur place pour évaluer les dégâts causés par un incendie qui, le 14 juillet dernier, avait détruit un atelier de menuiserie mitoyen à la mosquée et de s’assurer que la structure de l’édifice religieux n’avait pas souffert de la chaleur intense dégagée par les flammes. La délégation du ministère avait conclu à la nécessité de recourir à une expertise émanant d’un bureau d’études spécialisé. Le temps d’en recevoir le devis, le drame était déjà survenu. Une semaine plus tard, Zaïo, dans la province de Nador, connaissait une tragédie similaire. Cette fois, c’étaient des ouvriers chargés d’effectuer des travaux à la mosquée Al Amal qui ont été surpris par la chute de la coupole du bâtiment. L’un d’entre eux y laissera la vie, trois autres seront blessés.
Aujourd’hui, dans les deux villes, les enquêtes suivent leur cours. En attendant, plusieurs actions ont déjà été lancées sur le terrain. A l’échelle nationale, le Souverain a ordonné une expertise urgente des anciennes mosquées du Royaume. A Meknès, plusieurs commissions ont été constituées pour s’attaquer à des problématiques comme celle des mosquées vétustes ou encore des maisons menaçant ruine. La capitale ismaélienne a également connu la destruction préventive de plusieurs habitations, qui devrait toucher une trentaine des 660 bâtiments de la vieille ville dont l’état nécessite des interventions.
Plusieurs interrogations subsistent toutefois : ces tragédies étaient-elles vraiment inévitables ? A Meknès, cela faisait des mois que les habitants du quartier avaient remarqué que le minaret s’était incliné. L’imam de la mosquée de Bab Birdaïne aurait même envoyé plusieurs lettres pour alerter les autorités du danger. Qui les a reçues ? Pourquoi ne les a-t-on pas prises en compte alors qu’il en était encore temps ?

La mosquée de Zaïo n’avait que 16 ans, et pourtant…

Les interrogations fusent également à Zaïo, où quatre jours avant le drame, la mosquée, âgée de seulement 16 ans, avait fait l’objet d’un examen par le comité technique local qui l’avait déclarée sans défaut technique. Selon un communiqué du ministère de l’intérieur, l’association chargée de la gestion de la mosquée y avait lancé des travaux sans autorisation, en ayant recours à des ouvriers non qualifiés. Pourtant, cette explication suffit-elle à expliquer l’ampleur des dégâts ?
Où se situent donc les responsabilités dans ces deux drames ? A Meknès, le ministère des habous et des affaires islamiques, par définition responsable des lieux de culte musulman, est-il le seul à mettre en cause dans cette affaire ? Qu’en est-il alors des autorités locales -commune et wilaya-, qui avaient le pouvoir de fermer le local au public au nom de la préservation de la sécurité en attendant de prendre les mesures nécessaires, mais qui ne l’ont pas fait ? Qu’en est-il aussi du ministère de l’habitat et de l’aménagement du territoire qui avait entamé des travaux de rénovation dans la zone dès 2008 ? Même question pour le ministère de la culture dont la mission consiste, entre autres, à la préservation du patrimoine architectural du Royaume, dont les mosquées anciennes, sachant que la médina de Meknès est classée patrimoine mondial depuis 1996…

Selon la loi, la responsabilité de la construction et de l’entretien des mosquées incombe au ministère des Habous

Dans cette affaire, il n’est pas surprenant que le ministère des habous soit le premier à être montré du doigt. Selon le dahir du 4 décembre 2003 fixant les attributions et l’organisation du ministère, ce dernier a en effet pour rôle de «participer à la construction, la restauration, l’extension, l’équipement et l’encadrement des mosquées et d’instruire les demandes d’autorisation de construction les concernant». Sa direction des mosquées est notamment chargée d’établir les «programmes et les projets relatifs à la construction, à l’extension, à la restauration, à l’entretien, à l’équipement et à l’encadrement des mosquées» ; «prendre les mesures administratives et techniques relatives à la construction, à l’entretien et à l’équipement des édifices religieux, sous réserve des attributions dévolues au ministère des affaires culturelles en matière de restauration et d’entretien des édifices religieux à caractère historique ou archéologique» ou encore instruire les demandes de construction de mosquées.
Au sein du ministère, l’on souligne que ces responsabilités, nombreuses, se sont accentuées au cours des dernières années au fur et à mesure que le Maroc est passé d’une gestion «informelle» de ses lieux de culte, traditionnellement assurée par les habitants du voisinage des mosquées, à une gestion centralisée, qui touche des domaines aussi divers que la gestion des édifices et de leurs employés ou le contenu des prestations offertes aux fidèles, explique-t-on au sein du ministère. C’est, en fait, à la faveur de la réforme du champ religieux que ces changements ont eu lieu. Ainsi, si avant 2004 le ministère ne disposait d’aucune base de données sur les lieux de culte musulman au Maroc, ne gérant que quelque 9 700 mosquées connues, aujourd’hui, ces dernières sont quelque 41 755 mosquées, oratoires ou salles permanentes de prières inscrites dans un registre national et identifiées par un code national à faire l’objet d’un suivi de la part du ministère. A ces dernières s’ajoutent 8 238 demandes d’inscription en cours d’étude, explique Abdelaziz Derouich, directeur des mosquées au ministère.

181 mosquées historiques recensées à travers le pays

Sur le terrain, où l’exercice du culte est nettement plus contrôlé qu’avant les attentats de Casablanca, tout comme l’aspect matériel de la gestion terroristes des mosquées, le ministère prend en charge les dépenses de 10 000 mosquées et subventionne les émoluments de 41 755 imams de mosquées inscrites au registre national. Le contrôle accru de l’Etat a été accompagné par l’introduction de nouvelles règles en matière de construction de mosquées. Ainsi, le dahir n°1-07-56 du 23 mars 2007 portant promulgation de la loi 29-04 relative aux édifices affectés au culte musulman, renforcé un an plus tard par une circulaire, impose, entre autres, pour la construction ou l’organisation des travaux importants dans une mosquée (construction, restauration, réaménagement, changement de façade), l’obtention d’une autorisation, un document qui devra être délivré par le wali ou le gouverneur de la préfecture ou province après avis d’une commission dirigée par le président du Conseil supérieur des oulémas.
Reste que des 32 000 mosquées qui ont rejoint le ministère au cours des dernières années, beaucoup sont arrivées avec un certain «passif». Ainsi, un inventaire des mosquées dégradées du pays co-organisé en 2006 par les ministères des habous et de l’habitat a révélé l’existence de 641 lieux de culte dans cette situation, dont 87 menaçant ruine. Parmi ces derniers, une majorité de mosquées anciennes, mais aussi de plus récentes, qui ne respectaient pas toujours les normes de construction en vigueur. Depuis, explique M. Darouich, 78 mosquées ont été fermées, 41 détruites et reconstruites pour un montant de 124 millions, et 148 autres renforcées (120 MDH). Enfin, des 181 grandes mosquées historiques recensées à travers le pays, 34 ont été restaurées jusqu’à présent, pour un montant de 241 millions de DH et d’autres devraient faire l’objet de réparations dans les années à venir.

Le vrai coupable ? Une coordination insuffisante entre les services concernés

Tout cela est-il suffisant pour éviter de nouveaux drames comme celui de Bab Birdaïn ? De fait, derrière la responsabilité directe du ministère de tutelle se cache une multitude de facteurs complexes qui mettent en jeu plusieurs acteurs. En effet, beaucoup de ces mosquées se situent dans des médinas, où le tissu urbain dans son ensemble, devenu obsolète, est lui-même en danger, comme en témoignent les effondrements de maisons survenus dans plusieurs villes du Royaume ces derniers mois.
Certes, des actions concrètes ont été entamées pour pallier à cette situation. En 2008, le ministère de l’habitat lançait en solo, un programme d’urgence dans la médina de la capitale ismaélienne, identifiant dans la foulée quelque 300 bâtisses à risque et rénovant six portes. «S’il n’y avait pas ce travail, je me demande si ces vieilles portes de Meknès ne seraient pas tombées sur les habitants», souligne Fatna Chihab, directrice de l’habitat social au ministère de l’habitat. Le ministère s’est toutefois heurté à un obstacle de taille : dans ces vieux quartiers où la chute d’une maison peut sérieusement fragiliser les bâtiments mitoyens, l’Habitat ne pouvait pas intervenir sur les maisons faisant l’objet de waqf, qui dépendent par définition du ministère des habous. Par ailleurs, toute opération de ce genre ne peut se faire sans la coopération des acteurs locaux comme la commune urbaine ou la wilaya. Quand, dans certains quartiers, des maisons menaçant ruine sont mitoyennes d’une mosquée, elles constituent un menace pour cette dernière. Dans un tel cas, préserver la mosquée ne peut se faire sans intervenir au niveau des bâtisses voisines. Toutefois, un autre problème se pose, sur le plan social : s’il faut raser, reconstruire et surtout reloger les habitants, qui doit prendre la responsabilité de cela, et à quel coût ?
Les exemple à ce sujet sont nombreux (voir encadré). Jusqu’à aujourd’hui, la coordination ne semble pas avoir été le point fort de ces structures dans les médina, au point que plusieurs voix aujourd’hui se prononcent pour la constitution d’une structure conjointe, ou même le vote d’une loi spécifique aux vieilles villes qui s’attaquerait aux problèmes spécifiques à ces zones (normes de construction ou de reconstruction, préservation du cachet architectural, relogement, etc.) tout en clarifiant le rôle de chacun.
Si au ministère de l’habitat, l’on affirme que l’idée est dans l’air depuis un moment, le PJD annonce son intention d’organiser une journée d’études sur le sujet dans les deux mois, en vue d’émettre une proposition de loi. Toutefois, le temps presse, les dernières pluies risquant de faire de nouvelles victimes, et d’emporter dans l’oubli des pans entiers de notre culture.