Le PJD entre crise interne et trêve avec ses adversaires politiques

Le PJD est partagé entre plusieurs tendances, chacune se voit dans un avenir sans l’actuelle direction. En pleine crise, les islamistes enterrent la hache de guerre avec le PAM. Alors que l’Istiqlal et l’USFP ont scellé leur alliance, un rapprochement entre PAM et PJD n’est pas pour autant d’actualité.

Deux ans après avoir pris les commandes de l’Exécutif, le PJD n’en est pas encore au terme de ses peines. Que ce soit en interne ou face aux autres composantes de l’échiquier politique, les islamistes naviguent à vue. Et ce ne sont pas les visites éclair du chef du parti à travers le pays pour présider telle ou telle activité des différentes instances du parti et, par la même occasion, répandre les messages d’apaisement et de mobilisation qui vont empêcher la crise d’éclater à tout moment. «Ce n’est plus qu’une question de temps», affirme le politologue et spécialiste en mouvements islamistes, Mohamed Darif. «Il y a des choses qui se trament à l’intérieur du parti et une fois mûries, elles éclateront au grand jour», ajoute-t-il. Est-ce pour ces raisons que le secrétariat général devrait se réunir en conclave en fin de cette semaine ? En tout cas, il s’agit, affirme-t-on auprès de la formation islamiste, d’«une longue réunion pour faire un bilan global et tirer des conclusions pour améliorer l’action du parti dans la prochaine étape». Une façon de dire de mettre les points sur les «i» à propos de plusieurs sujets, surtout celui de la formation du nouveau gouvernement. Un mois plus tard, du 28 au 30 décembre, c’est au conseil national que la direction du parti devra rendre des comptes.
Voilà qui en dit long sur une formation divisée en courants ou, du moins, en tendances. En effet, explique M. Darif, «bien que ce ne soit pas encore très clair, on peut déjà avancer que le PJD est partagé entre plusieurs tendances». Ainsi, une tendance considère qu’elle n’a plus rien à tirer de la politique. Ce courant veut quitter le PJD tout en restant dans le MUR (Mouvement unicité et réforme) pour se consacrer à la prédication. Une deuxième tendance voudrait rester dans le parti, toujours selon ce politologue, mais sans l’actuel secrétaire général. Certains veulent même s’en débarrasser sans plus attendre alors que d’autres estiment qu’il ne lui reste plus que les trois ans de son deuxième mandat et qu’après il ne peut plus prétendre à un nouveau mandat, puisque les statuts du parti l’interdisent. Abdelilah Benkirane, faut-il le rappeler, avait déjà fait l’objet d’une tentative de destitution au lendemain des premières manifestations du mouvement du 20 Février.
«Sauf que le problème, ce n’est pas seulement Benkirane, mais tout le clan qui s’est constitué autour de lui», précise M. Darif. Pour ce courant, il ne reste plus d’autre alternative que de s’en aller créer une nouvelle formation politique. Seulement, c’est une entreprise aux résultats incertains. Les fondateurs du PJD n’avaient-ils pas tenté, déjà en 1992, de créer leur propre parti, mais sans y parvenir ?

Un probable retour aux commandes d’El Othmani ?

Aussi, et c’est l’avis d’une autre tendance, au lieu de créer un nouveau parti, pourquoi ne rejoindraient-ils pas une structure déjà existante : le PRV en l’occurrence. «Ils se disent qu’au lieu de laisser ce parti aux salafistes, autant le noyauter eux-mêmes. Après tout, ce n’est qu’une émanation du PJD», note ce politologue.
Bien sûr, il ne faut pas oublier les partisans de Saâdeddine El Othmani qui n’ont pas du tout apprécié que Benkirane l’ait éjecté du gouvernement aussi facilement. Qui plus est, l’homme ne passe plus inaperçu. Où qu’il aille, et ce ne sont pas les invitations qui manquent aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du parti, il est chaleureusement reçu et bien apprécié. Il ne faut pas non plus oublier que M. El Othmani n’a épuisé qu’un seul des deux mandats autorisés à la tête du parti. Est-ce le prélude à un probable retour aux commandes ? C’est une éventualité, d’autant que le président du conseil national a déjà permis au parti de sortir indemne de l’épreuve du 16 Mai.
Pour ne rien arranger, voilà que le groupe parlementaire que conduit le médecin et député de Meknès, Abdallah Bouanou, commence à montrer des velléités de rébellion. «Le groupe prend de plus en plus souvent des décisions et des positions sans en référer à la direction du parti», affirme une source de la formation islamiste. La direction ne voit pas, par exemple, d’un bon œil qu’elle apprenne le contenu des interventions des députés, lors des débats sur le projet de Loi de finances, en même temps que le commun des citoyens. C’est-à-dire au moment de leur lecture en commission ou en séance plénière. Bref, note cet ancien cadre du PJD qui a rejoint depuis le PRV, «sous la cape d’un parti soudé où la discipline est un mode de vie et où la décision est prise à l’unanimité, se cache un magma d’idées, d’opinions et de tendances, un corps ravagé par les rivalités et les intérêts personnels». C’est pour dire que le PJD est loin d’être un bloc homogène.
Un constat que la direction du parti balaie d’un revers de la main. «Le PJD est un parti d’institutions. Les individualités n’y ont pas leur place. Certes, les opinions aussi opposées soient-elles sont exprimées librement au sein des institutions du parti, mais la décision se prend dans le respect des principes de la démocratie interne et une fois prise, tout le monde s’y conforme. Par ailleurs, les positions du parti sont exprimées par les instances autorisées», affirme ce cadre Péjidiste. Autrement, et pour justifier les déclarations et opinions qui sortent du cadre fixé par ses instances, le PJD ressort sa célèbre ritournelle: «L’opinion est libre, la décision est engageante». Voilà pour le volet interne.

Une trêve pour l’intérêt  de la nation

Sur le plan externe, la situation est tout autre. Les fracassantes déclarations et tonitruantes sorties de «faucons» du PJD dans la presse se sont raréfiées ces derniers temps, à quelques exceptions près. C’est une trêve sans précédent que l’on observe actuellement sur la scène politique, notamment entre les deux ennemis jurés, le PJD et le PAM. En effet, si pour des raisons que l’on connaît, le PJD et l’Istiqlal n’ont toujours pas enterré la hache de guerre, ce n’est pas le cas avec les autres. Les deux formations continuent de se livrer une guerre sans merci, parfois de manière insidieuse, mais le plus souvent ouvertement. Ce que l’on ne comprend toutefois pas, c’est pourquoi le PAM et le PJD ont aussitôt cessé de s’en prendre l’un à l’autre. La même attitude, quoique moins patente, pourrait être notée entre le PJD et l’USFP.
Comment donc expliquer cette trêve pour le moins inattendue ? Une des explications réside, indique le politologue Tarik Tlaty, dans le fait qu’après la nomination du nouveau gouvernement, et en dehors de quelques sorties par-ci par-là qui ont critiqué la nouvelle équipe et qui émanent le plus souvent des médias et des analystes politiques, l’opposition est restée muette. L’opposition et plus particulièrement le PAM «considèrent ce gouvernement comme un gouvernement d’union nationale. C’est ce qui explique l’absence des sorties médiatiques peu amènes avec l’Exécutif auxquelles ces acteurs politiques nous ont habitués», affirme M. Tlaty. Bien sûr, en parlant de gouvernement d’union nationale, ce n’est pas parce qu’il l’est effectivement, mais parce que c’est le contexte actuel qui en fait un. La diplomatie marocaine et la question du Sahara viennent, en effet, de traverser une période critique. Aussi, cet environnement extérieur, pour le moins hostile, a-t-il influencé notre politique intérieure. «C’est clair, que ce soit le PAM ou l’USFP, aucun des deux partis ne souhaitait laisser perdurer une crise interne au moment où une mobilisation nationale est plus que nécessaire pour faire face à l’ennemi extérieur», observe M. Tlaty. L’entrée au gouvernement du RNI, hier encore allié du PAM, est également un facteur à prendre en compte. «Le PAM ne voudrait certainement pas mettre les bâtons dans les roues d’un gouvernement dans lequel l’ancien allié, le RNI, occupe une place prépondérante», observe un autre analyste politique.

Le PJD n’est pas dans les plans du PAM

Qu’en est-il pour le PJD, dont les «faucons» semblent avoir, subitement, avalé leur langue ? D’abord, ils ne l’ont pas tous fait, puisque le trublion député d’Oujda, Abdelaziz Aftati, continue d’occuper une place de choix dans les colonnes de la presse. Là, ce sont plutôt les circonstances qui ont accompagné la formation du nouveau gouvernement et sa composition qui ont contribué largement au mutisme qu’observe actuellement l’aile radicale du PJD. «Ils ne peuvent plus critiquer, comme avant, des acteurs et des tendances politiques avec qui ils traitent aujourd’hui. Il ne faut pas oublier que deux des principaux acteurs du défunt G8 sont devenus leurs partenaires au gouvernement», observe Tarik Tlaty. Aussi, les critiques de ces cadres du PJD qui avaient pris l’autre pour cible, sont-elles aujourd’hui dirigées contre le chef du gouvernement et à la direction du parti. C’est donc naturel que les autres partis soient épargnés, pour le moment.

Globalement, «le PAM et l’USFP ont fait montre d’une sagesse et d’une maturité politique peu communes. Ils avaient la possibilité et surtout l’opportunité de rendre au PJD sa monnaie, mais ils ne l’ont pas fait», note ce politologue. C’est vrai qu’avant que la question du Sahara ne connaisse le tournant difficile d’avant la dernière visite du Souverain aux États-Unis, ils faisaient tout pour contrer l’avancée du PJD et son conservatisme rétrograde, quitte à mener bataille même à l’international. Le PAM, en recevant les factions palestiniennes rivales au Maroc et en mobilisant les forces progressistes de certains pays du Moyen-Orient pour faire face à l’axe islamiste Égypte-Turquie -on parle bien sûr de l’Egypte sous l’ancien président Morsi-, tentait de couper l’herbe sous le pied des islamistes du PJD. L’USFP, elle, a agi en interne, en levant un front progressiste et moderniste contre le PJD. Aujourd’hui que le PJD a fait autant de douloureuses concessions pour reconstituer sa majorité, «l’on a l’impression que les deux partis, le PAM et l’USFP, évitent sciemment de tourner le couteau dans la plaie d’un PJD qui ne s’est pas encore remis de l’après-gouvernement. La crise est passée de la majorité au cœur même du PJD. Aussi, le PAM s’est-il retenu, préférant ainsi laisser les choses avancer pour l’intérêt de la nation. Encore une fois, on ne pouvait pas se permettre de faire perdurer la crise de la majorité au moment où le pays fait face à une machination externe sans précédent», analyse M. Tlaty.  
En somme, si d’un côté comme d’un autre on préfère faire taire les canons, ce n’est certainement pas un signe d’un éventuel rapprochement entre les deux formations, le PJD et le PAM, sachant que l’USFP renoue avec l’Istiqlal. «Cela relève tout simplement de l’impossible. Et si un jour le PAM et le PJD devaient mettre la main dans la main, ce sera le débat d’une nouvelle étape dans la vie de notre parti. Et rassurez-vous, cette étape est encore loin», ironise ce cadre du PAM. Autrement dit, le PJD ne fait pas partie des projets à venir du PAM. Ce même PAM qui vient d’éconduire gentiment le PJD au moment de sa quête pour un nouvel allié pour sauver son gouvernement. Ce que la direction du parti considère d’ailleurs comme un exploit, puisque pour eux «la formation d’un nouveau gouvernement a sauvé le Maroc des affres de la crise politique». Mais, c’est un autre sujet.

Bref, même s’il n’y a pas de logique en politique, le bon sens voudrait que le PAM, ou toute autre formation, n’envisage pas de lier son sort à celui d’un parti en crise et surtout en perte de vitesse et qui, de surcroît, est en train de renoncer, pan par pan, à son identité et à son discours politiques qui l’ont propulsé un certain 25 novembre sur le devant de la scène politique.