La descente aux enfers du Mouvement populaire

Prévu du 11 au 13 juin, le congrès se fixe pour objectif de solder les restes de la fusion du MP, du MNP et de l’UD.
Des cadres harakis accusent la direction de vouloir «canaliser» le congrès.
Le Conseil des sages de Mahjoubi Aherdane ne sera finalement pas mis en place.

Neuf mois après que leur parti ait rejoint les rangs de la majorité, à la faveur de la nomination de Mohand Laenser en tant que ministre d’Etat, les choses bougent enfin chez les Harakis. Samedi 10 avril, la commission préparatoire du congrès du Mouvement populaire se réunissait à Rabat. Objectif : la poursuite des préparatifs de la rencontre, la 11e du type pour le parti. Prévu du 11 au 13 juin prochain à la salle couverte Moulay Abdallah, dans la capitale, l’évènement  devrait rassembler quelque 2 500 congressistes. Fortement touché par la transhumance de ses cadres et manquant de données sur ses forces restantes, le parti a sélectionné ses représentants régionaux sur une base pour le moins inhabituelle. «Pour ne priver aucune province de représentation, chacune aura 5 représentants. Le reste des sièges attribués aux provinces sera réparti en fonction des résultats obtenus aux dernières élections», explique Mohand Laenser, secrétaire général du parti haraki. Leurs quotes-parts désormais connues, les provinces devraient bientôt s’atteler à la sélection de leurs représentants, pour ce qui ressemble de plus en plus à un congrès de la dernière chance pour le MP. En perte de vitesse depuis 2007, le parti a connu une nouvelle déception il y a une semaine lorsque, bien que sous-représenté au gouvernement, il a échoué à obtenir le soutien de l’alliance gouvernementale, dont il fait partie, pour une candidature harakie à la présidence de la Chambre des représentants.

Un congrès de la dernière chance pour les Harakis ?

Les dirigeants du MP sont d’ailleurs bien conscients de l’urgence de la situation pour la formation. «Nous n’avons pas droit à l’erreur, c’est une question de vie ou de mort. Ou nous réussissons notre congrès comme il se doit, ou bien nous n’existerons plus», prévient Saïd Ameskane, membre du bureau politique, venu à la rescousse des siens alors qu’il s’était retiré de la scène politique depuis plusieurs mois. Aujourd’hui, si la commission de préparation du congrès n’a pas encore achevé ses travaux, plusieurs nouveautés en cours de discussion laissent espérer un sursaut d’orgueil de la part d’un parti qui, il y a trois ans à peine, était la première force politique du pays, au niveau du Parlement. La formation semble ainsi bien décidée à solder les restes de la fusion opérée en 2006 entre le Mouvement populaire, à l’époque dirigé par Mohand Laenser, le Mouvement national populaire, de Mahjoubi Aherdane, et l’Union démocratique, de Mohamed Fadili. Exit donc les cooptations auxquelles le parti a eu recours à l’époque, les dirigeants harakis devraient désormais être élus. Bien plus, annonce-t-on, le prochain congrès devrait mettre fin au système du «parti à trois têtes» à l’origine de nombreux retards et dissensions. Le secrétaire général du parti devrait ainsi s’en trouver renforcé tandis que le poste de secrétaire adjoint serait supprimé. Quant à la présidence du parti, détenue par Mahjoubi Aherdane, elle devrait être réduite à un rôle strictement honorifique. Le reste des structures du parti devrait devenir plus ramassé : le bureau politique devrait ainsi passer de 40 membres actuels à une trentaine. Idem pour le comité central et le conseil national, qui pourraient même être  fusionnés. «En principe, c’est le conseil national qui sera retenu avec jusqu’à 400 personnes qu’on pourra réunir une ou deux fois par an», indique Mohand Laenser, secrétaire général sortant du parti.
Au-delà, la formation harakie pourrait même mettre en place un système d’ordonnateurs, similaire aux «inspecteurs» du Parti de l’Istiqlal. «En d’autres termes, il y aurait dans les provinces le corps élu, représenté par son secrétaire provincial ou local, et un système de coordonnateurs, désignés par le secrétariat général», explique ce cadre du parti, membre de la commission des statuts. «Ces derniers ne prendront pas de décision, ne géreront pas, sur un plan politique, les élus d’une province, mais ils auront pour mission de veiller à la continuité des partis dans les provinces», poursuit-il. Plus important encore, il n’est pas exclu que le parti opte pour une multiplicité des candidatures à sa direction, et le recours aux urnes là où il avait procédé par acclamation il y a quatre ans. Plusieurs noms de challengers potentiels circulent déjà -même si personne n’a officiellement présenté la sienne- dont Mohamed Fadili, secrétaire général adjoint du MP, Hassan Maouni, ou M’hammed Mourabit, tous deux membres du bureau politique. Reste que cette option, si elle est concrétisée, ne risque pas d’entraîner de changements majeurs dans l’immédiat : bien que dirigeant le Mouvement populaire depuis 1986, Mohand Laenser reste le candidat favori à sa propre succession.

Une organisation critiquée

Au-delà des effets d’annonce toutefois, l’ambiance ne semble pas toujours à l’optimisme au sein du parti. Dernièrement, en effet, plusieurs cadres du parti se sont retirés des structures de décision. Parmi eux, Fatima Moustaghfir, ex-membre du bureau politique, ou encore Lahcen Haddad, président de la sous-commission chargée d’actualiser les programmes du parti, dont les départs étaient directement liés à des problèmes d’organisation. D’autres cadres continuent de siéger dans les instances du parti, mais émettent de nombreuses critiques quant à l’organisation du congrès, dont Mohamed Fadili, Mohamed Mourabit ou encore Driss Belhoucine, l’un des anciens de la formation. Ces mécontents réclament ni plus ni moins le report du congrès au mois de septembre au motif que le parti n’est pas encore prêt. «Il existe aujourd’hui deux courants dont l’un qui estime qu’on devrait reporter le congrès car nous ne sommes pas prêts. Je me place dans ce cadre : pour organiser un congrès, il faudrait y faire participer l’ensemble des Harakis», argumente Fatima Moustaghfir. Autre motif de mécontentement : un manque de transparence au niveau des préparatifs. «On devrait nous donner un planning des réunions dans les provinces, pour que tout le monde soit au courant, que les Harakis aillent élire leurs congressistes», prévient M. Maouni, qui affirme que la commission de l’accréditation des congressistes qui comprenait 42 membres, selon le SG du parti, s’est retrouvée augmentée de dix membres deux semaines plus tard. Les protestataires déclarent également ne pas avoir eu accès aux résultats de l’appel d’offres lancé pour la communication du parti. Idem encore pour les listes des membres du conseil national habilités à faire partie des congressistes. «Ils ne nous ont même pas donné accès au règlement intérieur du parti, alors que nous sommes membres du bureau politique et de la commission préparatoire !», proteste M. Mourabit.
Désormais, les protestataires accusent la direction du parti, ou du moins une partie de cette dernière, de chercher à «verrouiller» les résultats du congrès, tout en préservant l’illusion de la transparence, mais ils ne s’en sont pas arrêtés là. Au-delà d’une vague menace de recours à la justice pour protester contre certains dépassements, le 26 mars dernier, dans un geste qui n’était pas sans rappeler le manifeste qui, dans un passé lointain, lui avait valu une exclusion du parti par Mahjoubi Aherdane, Driss Belhoucine a rendu publique une longue lettre ouverte à Mohand Laenser où il critiquait sa gestion du parti. Le 10 avril suivant, une Coordination nationale pour un Mouvement populaire démocratique était créée. S’il est difficile aujourd’hui de déterminer le poids exact de ces initiatives, l’on note qu’elles ont en commun des jugements particulièrement sévères envers la direction du parti, et en particulier la gestion de Mohand Laenser qu’ils accusent d’immobilisme et de chercher à dominer le parti. Seule solution, selon certains d’entre eux : une suspension des préparatifs du congrès, le temps pour le Mouvement populaire de se donner les moyens d’une véritable mise à niveau, impliquant «une refonte aussi bien au niveau des statuts» que «des structures, du discours, de l’engagement, du comportement, du rayonnement, de la recherche des compétences».

La gestion de Mohand Laenser pointée du doigt

En face, la direction du parti estime ces protestations infondées. «Les trois personnes qui se mobilisent dans le cadre de cette coordination sont toutes membres de la commission préparatoire. Elles ont toutes assisté, depuis le départ, aux réunions de cette commission. A aucun moment elles n’ont été empêchées d’exprimer leur point de vue, que ce soit concernant le report du congrès ou l’adoption de principes démocratiques. Elles ont même assisté à la dernière réunion qui a validé de manière définitive la date du congrès, le nombre de congressistes et leur répartition entre les provinces», s’étonne M. Laenser qui souligne par ailleurs que les statuts du parti et les listes du comité national de la formation auxquels ses critiques affirment ne pas avoir accès se trouvent sur… le site web du parti. Pour le secrétaire général sortant, rien n’empêche d’ailleurs les provinces de tenir leur congrès d’ici le mois de juin. «Nous n’avons plus le temps d’organiser les congrès provinciaux un par un, mais qu’est-ce qui interdirait que 20 ou 30 provinces réunissent leurs instances le même samedi ou le même dimanche ?», déclare-t-il
Dans les couloirs de la haraka, d’autres cadres du parti accusent les protestataires de chercher à se positionner en vue de décrocher des postes au congrès, dont celui de Secrétaire général, ou de chercher tout simplement à préserver ceux qu’ils détiennent déjà, ce qui n’est pas gagné d’avance, en cas de recours aux urnes. «Si M. Laenser veut un nouveau mandat, nous ne sommes pas contre. Nous voulons juste que les choses se passent comme dans les autres partis, dans la démocratie et la transparence», rétorque Mme Moustaghfir. «Comme j’ai quarante ans d’expérience dans le Mouvement populaire, je peux rejoindre, avec MM. Laenser et Aherdane, le comité des sages, et qu’on laisse les jeunes travailler», plaisante M. Maouni. Critiques justifiées ? Une chose est sûre, les Harakis devront s’entendre très vite s’ils souhaitent réellement juguler le déclin de leur parti. La formation, qui détenait 55 sièges à la Chambre des représentants en 2002 (MP, MNP et UD) et qui en 2007, avec ses 41 députés et le soutien du MDS, du PED et du PRE, pouvait encore prétendre constituer le premier groupe parlementaire, n’a aujourd’hui que 33 députés. Sérieusement affecté par la transhumance, aussi bien dans l’Hémicycle que dans les régions, le parti a perdu plusieurs mairies dont celles de Rabat et de Salé. Enfin, les régionales de juin 2009 sont venues encore une fois confirmer son déclin.
Au-delà des accusations mutuelles que se lancent les cadres harakis de chercher à satisfaire leurs ambitions personnelles, il existe une crise bien réelle au sein du Mouvement populaire. Les Harakis se donneront-ils les moyens de la surmonter ? «Si le changement ne vient pas d’en bas, des gens qui se rendent aux urnes, il n’y aura pas de réforme», prévient, pessimiste, Mme Moustaghfir. A l’heure où l’on parle de la création d’un bloc libéral, remettre sur pied le parti sera inévitable si l’on ne veut pas qu’il tombe comme un fruit mûr dans le panier des libéraux qui poussent leurs pions aujourd’hui. Ce serait alors le RNI ou le PAM…