El Othmani fait son bilan, mais ne parvient pas à convaincre

Après deux ans aux commandes, le bilan du gouvernement a été sauvé par les initiatives royales et les programmes sectoriels. Le gouvernement fait face à une conjoncture difficile et des revendications sociales au-delà de ses capacités. Globalement, l’Exécutif s’est inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs tout en profitant du fruit de certains programmes arrivés à maturité.

Décidément, présenter un bilan, quel qu’en soit le contenu, ne doit nullement gêner le chef du gouvernement. Et ce, contrairement à son prédécesseur. C’est même un exercice auquel Saad-Eddine El Othmani semble avoir pris goût. Attendu au terme des 100 premiers jours, le chef du gouvernement a présenté en grande pompe, quelques semaines plus tard, son «bilan de quatre mois de travail du gouvernement : 120 jours, 120 réalisations». Au bout de la première année de son mandat, il réitère le coup en publiant, cette fois d’une manière plus discrète, le bilan de sa première année aux commandes. A l’époque, il était question de le faire devant le Parlement, dans le cadre du dernier alinéa de l’article 101 de la Constitution. C’est en se conformant à ce même article que le chef du gouvernement a comparu, lundi dernier, devant le Parlement, les deux Chambres réunies, pour présenter son bilan d’étape. Cet exercice intervient au moment où le chef du gouvernement venait à peine de signer un pacte social avec les syndicats, au terme de près de deux années de négociations. Certains analystes notent que même en s’étant engagé, dès son premier bilan, à accorder un intérêt particulier aux questions sociales, la conclusion d’une «paix sociale» avec les syndicats étant un argumentaire avancé en ce sens, la réalité déchante. Au moment où le chef du gouvernement planchait sur ce bilan d’étape, la situation sociale était, et reste encore, très électrique. Aujourd’hui même, le secteur de la santé est presque en panne. Les infirmiers et les médecins alternent les grèves dans le secteur public, les études dans les facultés de médecine et de pharmacie risquent de déboucher sur une année blanche à cause des grèves des étudiants. Les enseignants, après avoir déserté leurs classes pendant des semaines, menacent d’une nouvelle escalade. Les personnes avec des besoins spécifiques, multiplient les sit-in devant, et dans les locaux, du ministère de la famille, de la femme et de la solidarité sociale. La capitale est devenue le théâtre de manifestations et un point de divergence pour les contestations de toutes les catégories sociales. C’est le cas aussi un peu partout dans le pays, et particulièrement dans certaines régions où le taux de précarité est des plus inquiétants.

Les chantiers royaux

Le chef du gouvernement en convient, lui-même, cette période «a connu le ralentissement de certains chantiers et des expressions revendicatives ayant requis l’adoption par le gouvernement d’une approche particulière accordant la priorité à la réalisation sur le terrain, au traitement des causes et à la recherche de solutions pratiques». El Othmani a évoqué dans ce sens et à titre d’exemple, les dossiers d’Al-Hoceima et Jrada, des enseignants contractuels et de la mise en œuvre des mesures fiscales relatives aux commerçants. C’est pour dire, souligne-t-il, que la conjoncture est «marquée par de fortes revendications sociales combinées à une hausse du plafond des attentes des citoyens». Pourtant, assure-t-il, «nous sommes devant un bilan marqué par beaucoup de réalisations, de réformes et de nombreux indicateurs positifs». Certes, mais le chef du gouvernement a sans doute omis de préciser que ces indicateurs positifs sont, en grande partie, le fruit de programmes et stratégies sectoriels lancés bien avant les deux gouvernements dirigés par le PJD. Les réformes politiques et institutionnelles, portant renforcement de la pratique démocratique et de la gouvernance et des garanties des droits de l’Homme, découlent de la nouvelle Constitution et ne sont nullement l’œuvre du gouvernement. Les projets sociaux qui visent à sortir le citoyen de la précarité et de la vulnérabilité tout en respectant sa dignité ont été initiés bien avant. Les chiffres confortants de l’emploi sont dus, en grande partie, à la politique d’industrialisation menée depuis des années. Ce ne sont que des exemples, sans citer plusieurs initiatives royales reprises à son compte par le gouvernement El Othmani. Le chef du gouvernement l’a d’ailleurs reconnu à demi-mot. Il a, ainsi, souligné qu’un certain nombre de projets, de réformes et de stratégies majeurs «jouissent de la haute sollicitude royale et sont placés sous la supervision de SM le Roi». Il a cité en ce sens plusieurs cas, comme les énergies renouvelables, l’eau, la réforme des centres régionaux d’investissement, les programmes sociaux, l’éducation, la formation professionnelle, la santé et l’agriculture. El Othmani affirme également que son gouvernement s’est attelé à «mettre en œuvre les réformes structurelles visant le renforcement de la compétitivité de l’économie nationale, le soutien des entreprises nationales, notamment petites et moyennes et l’amélioration du climat des affaires et d’investissement pour booster la croissance économique». Il s’agit là, estime-t-il, d’un préalable à «la création de richesses et d’opportunités d’emploi et à la limitation des disparités sociales et territoriales».

Les grandes réformes

Sur le plan législatif, le bilan juridique du gouvernement était exceptionnel, annonce M. El Othmani. La preuve en est que 430 projets de lois et lois organiques ont été examinés. De même que l’Exécutif a veillé à parachever l’arsenal juridique régissant la régionalisation avancée, à travers la promulgation de 71 décrets relatifs aux régions et autres collectivités territoriales. Le gouvernement a œuvré à la promulgation de la charte de déconcentration administrative, en tant que maillon essentiel dans le processus de mise en œuvre de la régionalisation avancée.

L’Exécutif a également veillé au renforcement du cadre juridique et au développement des établissements nationaux œuvrant dans le domaine des droits de l’Homme, à travers l’adoption de la loi relative à la réorganisation du CNDH et celle relative à la réorganisation de l’Institution du Médiateur. Cela en procédant, par la même occasion, à l’actualisation du Plan d’action national en matière de démocratie et de droits de l’Homme (PANDDH). Le gouvernement, assure M. El Othmani, a, par ailleurs, procédé à la mise en œuvre des recommandations de l’IER et à l’instruction de 95% des 1 973 plaintes et doléances déposées par les citoyens et ce, de novembre 2017 jusqu’à fin 2018. Son équipe a, de même, accordé une attention particulière à la promotion du statut de la femme et à la poursuite de son autonomisation sociale, économique et politique. Il a signalé la récente mise en œuvre de la loi contre la violence à l’égard des femmes. S’agissant de la concrétisation du statut constitutionnel de l’amazigh et dans l’attente de l’adoption de la loi organique y afférent, le gouvernement met en avant son initiative d’intégrer l’enseignement de l’amazigh dans certains instituts supérieurs publics. Son action en le domaine se limite, en fait, à cela.
En ce qui concerne la réforme du système judiciaire, le chef du gouvernement a noté que l’Exécutif s’est penché durant 2018 sur la mise à niveau du système judiciaire, à travers le projet de loi n° 38.15 relatif à l’organisation judiciaire. Dans ce contexte, des ressources humaines et logistiques importantes ont été mobilisées pour instaurer l’indépendance du pouvoir judiciaire, élargir et moderniser l’établissement judiciaire et développer ses services, a-t-il fait observer, précisant que 9 établissements judiciaires ont été construits et 48 projets sont en cours.

Bilan «surréaliste» ?

Le chef du gouvernement a par ailleurs fait état, entre autres «réalisations», des efforts déployés par son équipe pour l’activation de la réforme du système de l’enseignement. Efforts traduits par l’élaboration d’un projet de loi-cadre, actuellement bloquée par le PJD à la première Chambre du Parlement. Côté formation professionnelle, M. El Othmani a souligné qu’il «s’agit d’un secteur stratégique au sujet duquel le gouvernement a élaboré une vision intégrée de réforme qui a débouché sur une feuille de route prévoyant, notamment, la création de cités régionales des métiers et compétences». Et tout le monde est d’ailleurs au courant des conditions dans lesquelles cette feuille de route a été élaborée.

Bref, d’après M. El Othmani, le gouvernement s’est aussi attelé au renforcement de la transparence et à la lutte contre la corruption. Cela par le biais de la mise en œuvre de la stratégie nationale en la matière et la création du comité national dédié. Le gouvernement s’emploie, toujours dans ce cadre, à mettre en œuvre les recommandations de la Cour des comptes au sujet de la lutte contre la corruption et à assurer le suivi des rapports de l’ensemble des inspections générales des départements gouvernementaux. Le chef de l’Exécutif a, dans le même sens, évoqué la création de la Commission nationale de la commande publique et l’adoption de la loi 31.13 relative au droit du citoyen à accéder à l’information auprès de toutes les administrations et institutions publiques. Un texte qui a d’ailleurs été vidé de son sens, notent plusieurs analystes politiques. En définitive, ce que le chef du gouvernement présente comme des réalisations importantes, l’opposition le qualifie de «fantaisiste et surréaliste», puisqu’il ne reflète en rien la réalité du pays. Il n’en reste pas moins, reconnaît-on au sein de l’opposition, que le gouvernement «a fait des efforts, mais ils restent insuffisants». En somme, malgré l’effort communicationnel déployé par son équipe et son parti pour faire la promotion, notamment sur les réseaux sociaux, de son bilan, contenu dans près de 400 pages, El Othmani n’a finalement pas convaincu.

• En deux ans, le gouvernement a approuvé 119 projets de convention d’investissement, d’un montant global de 124,6 milliards de DH.

• Les réformes économiques qu’il a engagées ont permis également de réaliser une augmentation soutenue de 55% au niveau des flux des IDE entre 2016 et 2018, pour atteindre un total de 8,32 Md de DH.

• Le plan d’accélération industrielle (PAI) a permis la création de 405 496 emplois dans le secteur industriel. Il contribue à l’augmentation du taux annuel des exportations à hauteur de 10%.

• Dans le secteur automobile, la capacité de production a été portée à 700 000 voitures annuellement, tout en augmentant le volume des exportations à 65 Md de DH en 2018. Le taux d’intégration locale est évalué à 50,5%.

• Concernant la mise en œuvre du modèle énergétique marocain, le taux de pénétration des énergies renouvelables dans le mix électrique a atteint 34%, faisant du Royaume un exemple à suivre sur le plan continental.

• S’agissant de la vision stratégique de la réforme de l’enseignement 2015-2030, les crédits alloués au secteur de l’éducation et de la formation ont atteint 68 Md de DH au titre du budget 2019, soit 9 milliards de plus par rapport à l’année 2018.

• En matière de formation professionnelle, 29 nouveaux établissements ont été créés durant la période 2015-2018. En même temps, 35 000 stagiaires de la formation professionnelle titulaires de baccalauréat ont obtenu pour la première fois une bourse.

• Dans le secteur de la santé, le budget de l’exercice 2019 a été revu à la hausse pour s’établir à 16,3 Md de DH, en progression de 16% par rapport à l’année 2016. Le gouvernement a entamé la mise en œuvre du Plan national «Santé 2025» destiné à renforcer l’infrastructure médicale avec 10000 lits et la mise en place de 13 nouveaux hôpitaux.

 

Pour commencer, le gouvernement affirme avoir approuvé 119 projets de convention d’investissement, d’un montant global de 124,6 milliards de DH. Cela dans le registre de soutien à l’entrepreneuriat et la stimulation de l’investissement.
S’il est une réalité dont le gouvernement ne manque jamais de s’enorgueillir, c’est l’évolution positive de la plupart des indicateurs économiques et financiers, tout en maintenant l’amélioration des équilibres économiques et ce, en dépit de la conjoncture internationale. Ce qui n’a pas manqué de se traduire en investissements, puisque le gouvernement affirme avoir approuvé 119 projets de convention d’investissement. Cela dit, l’action gouvernementale consistait à mettre en place une vision pour le développement de nouveaux secteurs à forte valeur ajoutée, à l’image de l’économie numérique et verte, l’intelligence artificielle et les industries avancées. De même, s’agissant de la réadaptation de l’économie nationale à moyen et long termes et sa préparation aux mutations économiques mondiales, M. El Othmani a réitéré la volonté du gouvernement de diversifier ses partenaires économiques, de s’ouvrir sur de nouveaux marchés et de s’orienter davantage vers la coopération Sud-Sud.
Concrètement, le chef du gouvernement n’a pas manqué de signaler l’amélioration du climat des affaires, stimulée par les réformes législatives qui ont fait passer le Maroc de la 75e place (en 2016) à la 60e (en 2019) dans le classement «Doing Business». Ces réformes ont permis également de réaliser une augmentation soutenue des flux d’IDE entre 2016 et 2018, insiste M. El Othmani. La situation irait en s’améliorant avec la mise en œuvre de la réforme des CRI, exigée par le Souverain, mais aussi avec la consolidation du développement industriel via le renforcement du secteur industriel national et la mise en œuvre du plan régional d’accélération industrielle qui découle également d’une initiative royale. La mise en œuvre du plan d’accélération industrielle (PAI) a déjà atteint un taux d’avancement de 81%, rappelle le chef du gouvernement, en particulier sur le volet de l’emploi. Le Maroc étant ainsi devenu une destination de choix pour des industries à forte valeur ajoutée, à l’image de l’automobile et de l’aéronautique. Le chef du gouvernement a également souligné le lancement du plan d’accélération industrielle au niveau régional, à partir de la région Souss-Massa, le développement des plateformes industrielles intégrées, les exonérations fiscales au profit du secteur et le soutien de la formation professionnelle et de la recherche scientifique appliquée dans ce domaine. Par ailleurs, M. El Othmani n’a pas manqué de relever que le gouvernement s’est fixé pour objectif l’amélioration de la compétitivité de l’agriculture et de la pêche maritime, à travers le Plan Maroc Vert et le plan Halieutis et le développement des partenariats public-privé, la promotion du tourisme, de l’artisanat et de l’économie sociale et solidaire et la consolidation des infrastructures logistiques et des transports. Concernant la mise en œuvre du modèle énergétique marocain, le chef de l’Exécutif a affirmé que le Royaume est devenu un exemple à suivre sur le plan continental en la matière. Il a, en outre, mis en exergue les résultats concrets de la stratégie nationale de développement durable, notamment en matière de raccordement aux réseaux d’eau potable, d’assainissement liquide et solide et de recyclage des déchets.