Au bord de l’implosion, le PAM est désormais avec deux têtes

Deux clans rivaux se livrent une guerre à coups de procédures et de communiqués publics. Avec l’éviction d’Ahmed Akhchichine, SG-adjoint, c’est le retour à la case d’avant la réconciliation
du 5 janvier. Certaines voix appellent à la nomination d’un conseil des sages pour recoller les morceaux.

Au PAM, deuxième force politique et premier parti de l’opposition, les événements se sont accélérés depuis un peu moins de deux semaines. Et ce, en précipitant de jour en jour le parti dans un gouffre sans fond. Il va sans dire que l’action du parti aussi bien au Parlement qu’en matière d’encadrement de la population et de production d’idée ne manquera pas d’en souffrir. Un parti divisé, au bord de l’éclatement, ne pourra jamais défendre un projet de société. Tout le monde en convient, y compris certaines voix de la raison qui se manifestent au sein même du parti. N’empêche que le PAM, pour ainsi dire, avance aujourd’hui à deux têtes. D’une manière très sommaire, il est divisé entre deux clans. D’un côté, les signataires de «l’Appel à la responsabilité» porté par les sages du parti, et, de l’autre, les partisans de «l’Appel pour l’avenir», qui porte la signature des plus jeunes, quoique ces derniers parlent plutôt d’un courant politique que traverse le parti. En réalité, aucun des deux côtés n’a, pour le moment, proposé publiquement un projet politique donné. Les différends portent plutôt sur la gestion du parti et les postes de responsabilité. D’une manière schématique et en versant dans la personnification du conflit, ce qui, soulignent les mêmes voix de la raison, ne semble pas une approche judicieuse pour assainir la situation, on retrouve dans le premier clan, le secrétaire général soutenu par une majorité confortable au bureau politique, dont Larbi El Mharchi, président de l’instance des élus et surtout par les anciens secrétaires généraux, à l’exception d’Ilyas El Omari qui ne s’est pas positionné officiellement. Le clan adverse est formé du tandem composé du désormais ancien secrétaire général-adjoint Ahmed Akhchichine et la présidente du conseil national Fatima-Zahra Mansouri appuyés par le naguère président du bureau fédéral, Mohamed El Hammouti, les parlementaires Aziz Benazzour, chef du groupe parlementaire à la deuxième Chambre, et Abdellatif Ouahbi, ancien chef du groupe parlementaire à la Chambre des représentants. Une confortation de génération, de personnes, mais aussi, sans craindre de commettre le raccourci, entre les instances exécutives et décisionnelles du parti. L’un des deux clans étant, en effet, majoritaire au sein du conseil national et le comité préparatoire, l’autre domine le secrétariat général, le bureau politique et depuis peu dirige le bureau fédéral sans pour autant y être majoritaire.

Les origines de la crise

Le fait est que les deux clans mènent depuis quelque temps une guerre fratricide à coup de pétitions et communiqués contradictoires, tout en se prévalant, d’un côté comme de l’autre, de la légalité et de la légitimité. Cela a commencé depuis la fameuse réunion, la première et l’unique, du comité préparatoire du prochain congrès, le 4e dans l’histoire d’un parti qui vient juste de fêter ses dix ans. En réalité, explique un jeune cadre du parti, la crise que traverse actuellement le PAM a débuté avec le départ de l’ancien secrétaire général Ilyas El Omari. Après la désignation de Hakim Benchamach, en vertu d’un «consensus vertical», on attendait de lui de prendre des décisions importantes à même de surmonter la paralysie organisationnelle du parti. On attendait également de lui qu’il organise les congrès régionaux, renouvelle les forums (organes parallèles) et fasse une séparation entre le mandat et la fonction au sein des instances du parti. On espérait, enfin, qu’il renforce la démocratie interne et consacre l’élection du bureau politique au suffrage direct. Mais, une année après son élection, il n’a pu organiser aucun congrès régional ni imposer le renouvellement d’un seul forum. En fait, cela fait cinq années que le parti n’a pas de structures internes. Quant à la séparation entre le mandat des membres des instances du parti et des fonctionnaires de ces mêmes instances, «on ne sait plus qui est qui, au point d’altérer la prise de décision au sein du parti», souligne la même source. Pour ce qui est du dernier point, le bureau politique a effectivement été élu au suffrage direct, mais ce ne sont pas forcément des compétences qui ont pu y accéder. Là encore, pour sauver les meubles, il a été décidé que tous les recours de contestation de son élection soient rejetés. Tout cela a fait que les militants ont fini par se demander où sont les changements et les réformes promis par la nouvelle direction. Le doute s’est installé et les critiques ont commencé à fuser de partout. La crise, jusque-là latente, a commencé à se manifester, menaçant l’unité et l’existence même du parti. Pour sauver ce qui pouvait encore l’être, le bureau politique et le bureau fédéral et le secrétariat du conseil national ont tenu une réunion conjointe, le 5 janvier, qui a débouché sur plusieurs décisions importantes. La première et la plus inattendue étant la nomination d’Ahmed Akhchichine au poste de secrétaire général-adjoint, poste qui n’existait pas auparavant au parti, après l’avoir coopté membre du bureau politique. La même réunion a connu la désignation de Mohamed El Hammouti, réputé proche de l’ancien secrétaire général, en tant que président du bureau fédéral. Il a été également décidé d’initier un processus de renouvellement des instances du parti, et la mise en place d’une feuille de route avec comme action principale l’élection d’un comité préparatoire qui devrait lancer les préparatifs du prochain congrès. Le comité a bien été désigné, selon des critères objectifs lors de la session suivante du conseil national. Et c’est à l’occasion de sa première réunion, le 18 mai, que le parti va de nouveau sombrer dans la crise.

Guerre des pétitions

Tout allait (presque) bien, au début. Deux candidats se sont présentés à la présidence, chacun soutenu par l’un des principaux clans du parti. Mais par peur de polarisation du comité et son éclatement, il a été décidé de renoncer au vote et nommer une direction consensuelle du comité. C’est ainsi qu’un comité restreint s’est penché sur la question et a fini par présenter une liste censée être acceptée de tous, formée de Milouda Hazib, ancienne députée, comme présidente, et Samir Goudar, l’un des deux candidats qui s’était initialement présenté pour le poste, comme son adjoint, ainsi qu’Abdelmouttalib Amiar, membre du secrétariat du conseil national, comme rapporteur. La liste a finalement été rejetée par le clan du secrétaire général en raison de la présence parmi ses membres de Samir Goudar. L’option du vote a, de nouveau, été remise sur la table, mais sentant le vent tourner, le secrétaire général a décidé de suspendre les travaux de la commission et de se retirer. Le comité a néanmoins poursuivi ses travaux sous la présidence de Mohamed El Hammouti, président du bureau fédéral, et Samir Goudar a été élu président du comité. Un communiqué signé par 90 membres du comité, proche du secrétaire général, rejette publiquement cette élection. Ce à quoi le camp adverse a répondu avec un autre communiqué signé par un peu plus d’une centaine de membres s’accrochant à cette élection.

Le lendemain, le bureau politique a tenu une réunion rejetant cette élection. Il a également été décidé de révoquer El Hammouti et c’est le secrétaire général qui assume désormais la présidence du bureau fédéral. Quatre autres membres de cette instance ont été exclus, ce qui les met de facto en dehors du comité préparatoire. Le coordinateur régional de Casablanca, Salah Abou El Ghali, a subi le même sort pour incompatibilité, bien que n’étant pas secrétaire régional qui est, lui, frappé d’incompatibilité selon les règlements du parti.

La voie du salut

Le secrétaire général a également annoncé qu’il allait saisir le ministère de l’intérieur pour l’inciter à ne pas tenir compte de cette élection. Ce faisant, il anticipe déjà d’éventuelles réunions à l’échelle régionale que le comité nouvellement structuré devait entreprendre sans l’aval du secrétaire général. Peu après, un nouveau communiqué est publié par 12 membres du bureau politique annonçant qu’ils ne cautionnaient pas les décisions de cette instance et qu’en réalité elles n’ont jamais été discutées et encore moins validées comme le veulent les normes. Bien sûr comme cela se doit, ces derniers ont, à leur tour, saisi le ministère de l’intérieur pour information.

Cela étant, alors que ces membres du bureau politique étudient le coup suivant, dans ce jeu d’échec, le secrétaire général obtient déjà une demi-victoire. La commission d’éthique et d’arbitrage, saisie par Hakim Benchamach au lendemain de la première réunion du comité préparatoire, lui donne gain de cause annulant par la même occasion les résultats de ses travaux. Pour cette commission, tout ce qui a été fait après la suspension des travaux du comité par le secrétaire général est nul et non avenu. Pendant ce temps, le clan adverse a lancé une mobilisation générale pour réunir le nombre de signatures nécessaires, justement par les membres du bureau fédéral pour demander une session extraordinaire du conseil national. Notons que selon les statuts du parti, le conseil national se réunit sur demande du secrétaire général, de la majorité des membres du bureau politique ou du bureau fédéral ou du tiers de ses membres. Selon certaines sources au sein du parti, pas moins de 45 membres du bureau fédéral, qui compte 62 membres, auraient déjà répondu favorables.
C’est pour dire que la guerre n’est pas près de finir entre les deux. Ce qui fait dire à Mohamed Boudra, député et membre fondateur du PAM, que «la bataille à coup de mesures procédurales que se livrent les deux côtés ne servira à rien, c’est une guerre à somme nulle et personne n’en sortira vainqueur». Le député d’Al Hoceima propose, par contre, une voie de sortie de la crise. Il préconise la mise en place d’un conseil de présidence, dans lequel les deux clans seront représentés et auquel il reviendra de diriger le parti d’ici la tenue du congrès. Cette instance devrait ainsi être formée de l’actuel secrétaire général et de ses prédécesseurs, des présidents des régions et des présidents du conseil national, du bureau fédéral et des organisations des femmes et de la jeunesse ainsi que des chefs des deux groupes parlementaires. Bien sûr, en plus de gérer le parti au quotidien, ce conseil devrait également tenter de réconcilier les deux clans adverses, mettre au point une feuille de route, sur la base d’un diagnostic probant qu’il présentera devant le conseil national réuni dans une session extraordinaire. Cette feuille de route, à l’élaboration de laquelle doivent être associés les jeunes et les cadres du parti, doit servir non seulement de référence pour l’avenir, mais également de point de départ de la renaissance du PAM.

Après «l’Appel à la responsabilité», diffusé le 21 avril dernier, les militants du PAM ont eu droit à un «Appel pour l’avenir».
Dans les faits, «l’Appel pour la responsabilité» a été initié par trois anciens secrétaires généraux du parti, Hassan Benaddi, Mohamed Cheikh Biadillah et Mustapha Bakkoury ainsi que deux co-fondeurs du Mouvement de tous les démocrates (MTD), Ali Belhaj et Mohamed Benhamou. Pour ces cinq figures historiques du PAM, «l’aggravation de la situation au sein du parti et la détérioration du climat et des rapports au sein de ses instances dirigeantes menacent de précipiter le parti dans une crise qui pourrait totalement annihiler ses capacités à relever les défis du présent et à se hisser au niveau permettant d’accomplir les défis futurs».
Les signataires de cet appel dénoncent également «l’insignifiance et la futilité des comportements qui ne sont inspirés que par des calculs opportunistes et des visées égoïstes». Les signataires du document se disent également prêts à «intervenir, en toute sagesse et en toute sérénité, pour aider à ramener le projet du PAM vers son positionnement originel, qui a été clairement défini au moment de la création du parti, et ce, en parfaite harmonie avec les potentialités et les aspirations du parti, que ce soit au niveau national ou régional». Ils se disent, de même, «présents et disponibles pour agir (…) à la mise à niveau et la qualification des instances et des structures du parti, afin que chacun y trouve la place et la considération qu’il mérite».
«L’Appel pour l’avenir» a aussi pour objectif de dépasser la crise interne. Il est signé par treize membres influents du parti qui demandent, notamment, une «ouverture sur la nouvelle génération dirigeante». Parmi les signataires, on trouve notamment Fatima-Zahra Mansouri, présidente du Conseil national du parti, Najwa Koukouss, Salaheddine Aboulghali et Mohammed Solouh, membres du bureau politique, ainsi que plusieurs anciens députés et nouveaux élus du parti. Parmi les signataires, on trouve également quatre membres du bureau fédéral, en l’occurrence Mehdi Bensaid, Serhane Lahrech, Fettah Akhyat et Hicham Airoud. Dans leur appel, ils affirment que «dans un esprit de responsabilité et devant l’ampleur des implications liées aux transformations futures, des militantes et militants du parti, adhérant aux idées nobles et à la sage vision des pères fondateurs (…), ont formulé cet Appel historique qui invite chacun sans distinction, ni exclusion, à une pensée calme et responsable pour une vision stratégique globale visant à franchir une nouvelle phase». Pour eux, le PAM doit «investir dans des méthodes civilisées et démocratiques pour remédier à sa crise interne et continuer de contribuer efficacement à l’édification de la nation». Les signataires réclament, ainsi, la «démocratie en interne et une gestion régionale du parti en tant que choix stratégique». Ils appellent, de même, au «renouvellement des élites nationales et locales» ainsi qu’à une «ouverture sur une nouvelle génération de dirigeants politiques».