Photographie de classe (35)
10 janvier 2018
Najib Refaif (615 articles)
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Photographie de classe (35)

L’enfance est parfois un Far West plein d’aventures à raconter,comme celles visionnées dans ces films de cowboys dont je me rappelle encore le nom d’acteurs tels Randolph Scot, Audy Murphy, Gary Cooper ou Richard Widmark.Mais je peine à me rappeler les noms d’acteurs des aventures de mon enfance, ceux de certains de mes amis ou connaissances de ce temps lointain.

En retrouvant une photo de classe du cycle primaire en noir et blanc– que le directeur de l’école nous avait obligés à prendre– et surtout à acheter au grand désespoir de nos familles impécunieuses–, je n’ai vu que des enfants aux regards hagards, inquiets, ou rieurs. Certains ont cet air ahuri ou étonné que donnent à voir ceux qui n’ont jamais pris de photo de leur vie ; d’autres ont la bouche en cul de poule parce qu’ils jacassaient durant la pause, et les plus grands de taille sont tout simplement hilares. Les petits, culottes courtes et bottes en caoutchouc, sont assis sur un banc les bras sagement croisés, et, derrière, de grands dadais en âge d’être au secondaire mais traînant encore dans cette école primaire sont debout, hilares et arborant d’affreux bonnets enfoncés jusqu’aux oreilles. … En ce début des années 60, alors que le livret de l’état civil n’était pas encore généralisé, même dans les grandes villes, il y avait plus d’élèves «né en» que «né le». Certains élèves se retrouvaient avec l’année de naissance mais pas le mois qui va avec. D’autres, grands gaillards au vu de leur morphologie parfois presque en âge de prendre épouse, se retrouvaient «civilement plus jeunes» que les très petits  assis sur le banc. C’est finalement la séance photographique qui avait fini par renvoyer chacun vers sa vérité, c’est à dire son âge véritable.

Sur la photo de classe je suis assis sur le banc, bras croisés et visage neutre. Mais j’ai du mal aujourd’hui à m’identifier à l’enfant qui slalomait à travers les rues étroites de mon quartier. La photo n’a pas jauni malgré le passage du temps. La qualité du papier de l’époque sans doute. Parmi les grands qui se tenaient debout, certains étaient mes vrais «héros». Ce sont eux qui nous racontaient des heures durant les films que l’on n’avait pas vus. Ils en rajoutaient et je le savais, mais ils avaient l’art et la manière de le faire. Ils avaient aussi d’autres aventures à raconter, et des aventures vécues cette fois-ci : bagarres, vols, escapades et autres forfaits plus ou moins avouables. Et là aussi, je savais qu’ils en rajoutaient, qu’ils exagéraient leurs exploits, mêlaient les bouts de films qu’ils avaient vus à des faits et gestes plus ou moins réels. Ils auraient fait aujourd’hui d’excellents scénaristes-dialoguistes ou romanciers. Aucun d’eux n’a, à ma connaissance, poussé les études au-delà du certificat de la fin du primaire. Une vingtaine d’années plus tard, attablé à la terrasse du café Balima avec des amis journalistes, comédiens et artistes-peintres comme c’était mon habitude après le bouclage du journal, j’ai reconnu et vu se faufiler l’un d’eux entre les tables. Il déposait un cahier à spirales devant les consommateurs en leur demandant de lire un texte qu’il avait gribouillé. Ses traits n’avaient pas beaucoup changé. Il arborait les cheveux longs de ces années 80 hirsutes, alors que dans mes souvenirs, et sur l’unique photo qui nous avait réunis, la coupe en vigueur n’était pas loin de la boule à zéro. Mais c’était bien un de ces grands dadais hilares qui nous regardaient d’en haut et du haut de leur arrogance des types qui savaient tout, osaient tout et se moquaient de tous. Son nom, contrairement aux acteurs des films qu’il nous racontait, ne me revient pas jusqu’à aujourd’hui. Peut-être n’en avait-il pas. Il se contentait d’exister : c’était lui et cela suffisait à le nommer. Mais il devait quand même porter ne serait-ce qu’un de ces sobriquets bizarres qu’on vous collait, soit par les gens du quartier, soit à l’école, et que l’on portait comme un fardeau tout au long de l’enfance et même au-delà… J’avoue que ma mémoire n’a retenu ni le nom, ni le surnom de cet homme qui, ce jour-là, faisait lire, quasiment de force, une étrange prose aux habitués du café Balima, lequel établissement en voyait d’autres énergumènes en ce temps : un marchand d’amendes «polyglotte» et roublard, un faux-sultan qui a fait de Balima son royaume, des flics déguisés en journalistes et de vrais mouchards sans déguisement et bien d’autres étranges personnages. S’approchant de la table que j’occupais avec des amis, il fixa notre groupe, nous évita et quitta les lieux sans se retourner. M’aurait-il reconnu ? Etait-il gêné par ma présence et par cette étrange activité à laquelle il se livrait ? Je ne puis le dire. Toujours est-il que lorsque je me suis enquis auprès de quelques habitués du contenu de ce cahier qu’il faisait circuler, on m’apprit qu’il s’agissait d’un texte incohérent, mal écrit en français et surtout très violent. C’était une lettre adressée à tout le monde et dans laquelle il insultait tout le monde: dirigeants, institutions, intellectuels, artistes, étudiants, grandes puissances, religions… Le comble, c’est qu’à la fin de la lecture, il demandait de l’argent pour service rendu. En fait, personne n’avait lu jusqu’au bout ce pamphlet décousu. Selon deux «intellos», piliers du bar du Balima, qui en avaient pris connaissance en sirotant leur bibine, ce texte relevait plus d’un délire psychotique que d’une prise de position idéologique… En ressortant la photo de classe, j’ai revu encore une fois la tête de ce futur pamphlétaire qui, vingt ans plus tard, se faufilera entre les tables de la terrasse du Balima. Il avait déjà cet air moqueur qui se lisait sur son visage dessiné par des petits plis aux commissures des lèvres.  Dans ses yeux on pouvait déjà entrevoir quelque chose d’à la fois dur et mélancolique, quelque chose comme l’enfance d’une colère…