Lyautey à l’Oudaya
21 novembre 2016
Najib Refaif (621 articles)
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Lyautey à l’Oudaya

cela fait bien longtemps que l’Oudaya, quartier populaire habité à l’époque par de rares étrangers, quelques nationaux privilégiés et un ou deux artistes, n’a pas été aussi bien «accueillant» pour des groupes de touristes de toutes nationalités.

Dénichée je ne sais où cette définition amusante du tourisme : «Le tourisme est une industrie qui consiste à déplacer des gens qui seraient mieux chez eux, vers des lieux qui seraient mieux sans eux». C’est au cours d’une promenade dans le vieux quartier de l’Oudaya de Rabat– de plus en plus «gentrifié» mais toujours aussi agréable à visiter–que cette citation m’est venue à l’esprit. En effet, et pour ceux qui ne l’ont pas visité depuis longtemps, un effort a été fait par les habitants mais aussi par les responsables. Les premiers en veillant à ravaler la plupart des façades des vieilles demeures repeintes d’un beau bleu et dont certaines sont devenues des maisons d’hôtes. On a déposé aussi des pots, mis des plantes devant les portes et passé des coups de balai pour redonner aux ruelles et aux venelles un peu d’éclat. Les responsables des monuments ont restauré des pans entiers de ce quartier historique. On peut dès lors mieux s’orienter et la grande esplanade qui donne sur la ville de Salé avec vue imprenable sur l’estuaire face à l’océan a été aménagée. Un escalier descend depuis cette esplanade (nommée «grande terrasse» par les riverains) donnant ainsi accès aux rochers que des vagues viennent lécher au pied du promeneur. Bref, cela fait bien longtemps que  l’Oudaya, quartier populaire habité à l’époque par  de rares étrangers, quelques nationaux privilégiés et un ou deux artistes, n’a pas été aussi bien «accueillant» pour des groupes de touristes de toutes nationalités et quelques autochtones nostalgiques d’une certaine époque tel l’auteur de ces lignes. La galerie-café-librairie de l’artiste-peintre Nouiga, dont les fameuses aquarelles reproduisent tous les recoins de ce quartier, donne une dimension culturelle avec une touche de modernité qui apporte une valeur ajoutée à l’ensemble. Sise sur l’artère principale de la citadelle, elle accueille de nombreux visiteurs et l’on y trouve romans et essais sur le pays édités tant au Maroc qu’ailleurs.

A un jet de pierre de là –si l’on ose dire, et l’on peut oser–, à l’entrée d’une rue donnant sur une mosquée on peut lire en anglais sur un autocollant d’un vert agressif: «Welcome to Islam», et en sous titre «The true religion of God» «Bienvenue à l’Islam. La vraie religion de Dieu». Mais à la droite de la mosquée au grand portail clos, un autre écriteau gravé dans un beau marbre gris-blanc prévient en français et en anglais : «Interdit aux non Musulmans. Forbidden for non Muslims» Au-delà de la contradiction entre ce que l’autocollant avance et vante et ce que l’écriteau interdit et éloigne, il y a d’abord la question de savoir pourquoi un non Musulman n’aurait-il pas le droit de visiter une mosquée ? Et si l’on veut pousser plus loin le raisonnement (si tant est que l’on puisse encore parler de raison) on peut se demander qui a autorité et sur quoi se baserait-on pour savoir qui est ou Musulman ou ne l’est point ? Quelle preuve le touriste de passage, désireux de jeter un œil à l’intérieur d’une mosquée, devrait-il fournir pour avoir accès à ce lieu de culte ? On sait que cet interdit qui perdure date de l’époque du Protectorat : il a été décrété par le Maréchal Lyautey, il y a donc plus d’un siècle. Ce résident, grand stratège et fin lettré, avait une certaine idée du Maroc. Il a souvent œuvré pour la perpétuation de nombreuses traditions, bonnes ou mauvaises et dans tous les domaines, bien plus que ne le faisaient les Marocains les plus conservateurs eux-mêmes. Voici ce qu’il écrivait en 1922 dans une correspondance avec un de ses amis installé en Algérie: «Car je suis réellement placé sur le terrain conservateur et traditionnel, c’est-à-dire l’Ordre(…) J’affirme avec une conviction croissante que notre force et notre avenir au Maroc y reposent sur une politique conservatrice, traditionnelle, hiérarchique, et non sur une évolution démocratique et moderniste, bien au contraire…»    

Ayant probablement aperçu l’écriteau dissuasif, les femmes d’un groupe de touristes japonais passant devant la mosquée rabattirent les foulards qu’auparavant elles avaient jetés sur leurs épaules. Elles n’ont même pas osé prendre une petite photo-souvenir du portail de la mosquée.

Najib Refaif

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