L’insoutenable légèreté des êtres vivants
8 octobre 2018
Najib Refaif (621 articles)
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L’insoutenable légèreté des êtres vivants

La nature a toujours quelque chose de plus à nous dire. Et si, souvent, nous ne l’écoutons pas, elle, en revanche, nous entend constamment. Jamais étrangère quant au sort des êtres vivants, elle a fait de l’homme ce qu’il était, ce qu’il est et ce qu’il sera…Mais c’est entre les êtres vivants qu’il existe un malentendu. L’homme s’est installé au centre, il a pris le pouvoir et décide du sort des autres espèces.

Aussi, a -t-il instauré une hiérarchie entre elles : l’homme, l’animal, le végétal. Le progrès, l’industrialisation et la mondialisation n’ont fait qu’accentuer cette classification et l’environnement ainsi que les rapports sur terre entre ces êtres s’en sont trouvés chamboulés. Ce nouvel âge de l’homme, une ère anthropocène plus sociétale que géologique, selon certains spécialistes, fait débat aujourd’hui, car tout est débat entre les hommes dans les sociétés dites démocratiques et avancées. Même si, comme dirait un philosophe désabusé, «il n’y a pas de débat en démocratie, il n’y a que la juxtaposition de monologues nerveux».
Au combat, ô combien légitime, de ceux qui militent pour la protection de la planète à cause des changements climatiques, s’infiltre peu à peu un militantisme d’un genre nouveau, et de plus en plus radical : celui du mouvement végan. Ce dernier demande que l’on ne consomme plus de la viande. Abolissant la hiérarchie tripartite entre les espèces, l’homme, l’animal et le végétal, le végan militant considère qu’il n’y a que des animaux humains ou non humains, qui sont tous dotés de sentiments et ressentent donc joie et souffrance. Le véganisme couve depuis quelques années (Un livre écrit par un philosophe australien, Peter Singer, «La libération animale», en faisait état déjà en 1975.) Mais la radicalisation de ce courant et la multiplication d’ouvrages en ont fait le combat d’un nouveau mouvement, parfois violent, doté de ses théoriciens et ses leaders intraitables. Et comme tout mouvement idéologique, il a aussi des adversaires, voire des ennemis : ce sont les spécistes, c’est-à-dire les mangeurs de viande et autres amateurs de steaks, de poulets, de poisson, d’œufs, de grenouilles, sans compter les rôtisseurs de moutons et autres allumeurs de feux de bûchers pour griller des animaux. Cela fait du monde à travers la planète. On peut se sentir visé lorsqu’on sait que chez nous, près de cinq millions d’ovins ont été sacrifiés le jour de l’Aïd il y a un peu plus d’un mois. Mais on n’est pas les «pires» saigneurs des agneaux, car selon les études du département américain de l’agriculture, un milliard de têtes de bétail bovin a été consommé à travers le monde en 2018. Les Américains consomment près de 100 kg de viande par an et par habitant. On en est très loin, à côté on est de paisibles herbivores ruminants.

Les «antispécistes», comme on dit les antiracistes, commencent à passer à l’action. Et du débat d’idées mené par certains leaders qui conseillent de cesser de «dominer, en les martyrisant, les animaux non humains», certains illuminés sont passés aux menaces des bouchers et aux attaques contre des poissonniers. Ce fut le cas récemment en France où les membres d’un groupuscule se réclamant d’un dit «Front de libération animale» ont détruit en pleine forêt un mirador installé par des chasseurs. Il s’agit de minorités certes mais l’on est quand même passé des doux et paisibles végétariens et végétaliens nourris aux légumes et autres salades, aux végans idéologiques non violents, pour la plupart, dont l’écrivain et journaliste français Aymeric Caron. Ce dernier, révélé au grand public par l’émission de Laurent Ruquier, «On n’est pas couché», est désormais un militant politique qui compte créer un parti faisant de la défense des animaux une priorité écologique. Il est également l’auteur de deux ouvrages dont les titres en disent tout sur son engagement : «No steak» et «Antispéciste». Pour lui, face à l’abattage des animaux et à leur souffrance, les hommes doivent «assumer leur rôle de tuteurs». Investissant la scène médiatique, les antispécistes idéologiques qui ne refusent pas le débat d’idées avec leurs adversaires, consommateurs et agro-industriels, font souvent appel à la fois aux arguments des écologistes qui mènent un combat politique et institutionnel, mais aussi à une éthique humaniste : «Nous sommes, soutient Caron, l’espèce qui a développé plus que les autres des capacités de jugement moral et éthique ? Nous sommes la seule espèce qui a le pouvoir de vie et de mort sur l’ensemble du vivant. Nous avons donc un devoir de responsabilité à l’égard de tous les autres êtres vivants de cette planète, notamment le devoir de les protéger». En face, chez les spécistes, les arguments ne manquent pas. Pour eux, la domestication des animaux n’est pas une domination, ni une exploitation. Elle est inscrite dans le cours de la vie de la planète et l’évolution de tous ses occupants, c’est-à-dire de tous les êtres vivants, et ce, depuis la nuit des temps. De plus, quel autre nouveau modèle agro-industriel peut-on proposer pour nourrir tous les hommes de la terre ? Bref, tout le monde dans ce débat a une conviction à conforter ou une opinion à défendre. Sauf l’animal bien entendu, car aucune science n’est encore capable de nous dire le point de vue de nos cousines les bêtes. Quant aux plantes, qui sont aussi des êtres vivants, tout le monde s’en fiche, même les végans herbivores qui les consomment sans modération.

Finalement, et si on revient à nos moutons, on me dira qu’ici et maintenant on est bien loin d’un tel débat tant qu’une large partie des habitants de la terre, pour la plupart démunis, ont d’autres chats à fouetter, si l’on ose dire. Peut-être mais, souvent, nombre de débats de société dans les pays dits démocratiquement avancés nous tombent sur la tête en moins de temps qu’il ne faut à une nouvelle génération de smartphones pour débarquer sur nos marchés.

Najib Refaif

Najib Refaif