Les quarante mille d’Elton John
7 juin 2010
Hind Taarji (537 articles)
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Les quarante mille d’Elton John

Messieurs du PJD, 40 000 personnes au concert de Sir Elton John, cela vous fait quoi ? Quarante mille fans qui se sont déplacés pour venir, parfois d’une autre ville, applaudir ce chanteur dont vous auriez voulu qu’on interdise le tour de chant, vous les considérez comme quoi ? Des dégénérés, des à¢mes perdues, des inconscients ou peut-être même, connaissant votre sens particulier de la mesure, tout simplement des «non-Marocains».

Messieurs du PJD, 40 000 personnes au concert de Sir Elton John, cela vous fait quoi ? Quarante mille fans qui se sont déplacés pour venir, parfois d’une autre ville, applaudir ce chanteur dont vous auriez voulu qu’on interdise le tour de chant, vous les considérez comme quoi ? Des dégénérés, des âmes perdues, des inconscients ou peut-être même, connaissant votre sens particulier de la mesure, tout simplement des «non-Marocains».

Ceci étant, excommunier 40 000 personnes est un exercice quelque peu difficile. Même pour vous. Il reste que cette société dont vous vous êtes décrété les porte-parole, affirmant en son nom qu’elle ne voulait pas d’un Elton John chez elle, vous a délivré un message sans ambiguïté. A travers ces 40 000 festivaliers, de tout âge et toute catégorie sociale, qui ont communié ensemble dans le bonheur du chant et de la musique, elle vous a fait dire en clair de lui ficher la paix.

Si à vous et à ceux qui votent pour vous, il plaît de ne pas frayer avec X ou Y, c’est votre droit le plus absolu. Quant à vouloir imposer votre définition du bien et du mal, vos interdits et vos anathèmes à chacun des Marocains, il y a là un pas que ni l’Etat ni le citoyen ne peuvent vous autoriser à franchir. Par la présence de ces 40 000 personnes au concert d’Elton John, la majorité silencieuse s’est exceptionnellement exprimée. Et le désaveu qu’elle vous a infligé, en public et en musique, est une gifle magistrale qui redonne confiance en la capacité de notre corps social à résister aux manipulations.

Cette affaire appelle à un double niveau de commentaires. D’abord,  au niveau de la forme, pour ce qui est de l’instrumentalisation politique, et du fond, à savoir de la réalité de l’homosexualité dans notre société et de la question de la liberté individuelle. Pour ce qui est de l’instrumentalisation politique, la démagogie en l’affaire suinte à grosses gouttes. Mais les acteurs sont dans leur rôle. Chaque fois qu’il leur a été permis de se faire les gardiens de la vertu et de la morale, sans oublier l’identité, notre très chère identité musulmane tant et tant menacée, ils sont montés au créneau avec délectation. Après les instituts français, les musiciens «adorateurs de Satan» et les festivals, la nouvelle tasse de thé est devenue l’homosexualité. Etonnamment, par contre, il ne semble pas que leur «indignation» se soit faite entendre dans les affaires de pédophilie. Une mobilisation quand il y a eu l’affaire du petit Adib (en 2003), violé par le gardien de l’école ? Un soutien massif et public à l’association «Touche pas à mon enfant» créée dans la foulée par la maman du garçon ? Pas à ma connaissance. Il y a des choses, me direz-vous, moins importantes que d’autres. Pour revenir maintenant à Elton John, une fois n’est pas coutume, la fin de non-recevoir a été sans équivoque. Du coup, leurs sorties faites, Messieurs les péjidistes ont laissé retomber le soufflé, l’affaire devenue un «détail». Il faut dire qu’il s’agit de Mawazine et Mawazine… et bien c’est Mawazine !

Voyons maintenant la question de fond, celle de l’homosexualité. L’hypocrisie sur cette question, comme sur tant d’autres, est incommensurable. Au Maroc, l’homosexualité existe et a toujours existé. Quand elle est active, elle peut même être perçue au niveau populaire comme une expression de virilité.

Dans les sociétés musulmanes où la non-mixité a longtemps obligé à l’entre soi en matière de genre, l’homosexualité tant masculine que féminine a été une donnée presque «structurelle». On s’y adonnait non tant par penchant que parce que l’autre sexe était inaccessible. Par ailleurs, il suffit de lire les vers alanguis dédiés aux «gholams» (éphèbes) dans la poésie arabe pour comprendre que l’on n’aura pas attendu Sir Elton John pour découvrir l’amour porté à des hommes par d’autres hommes. Et cela, ces messieurs du PJD le savent mieux que personne.
Maintenant, quelles que soient les raisons psychologiques ou sociales à l’origine de ce type de penchant sexuel, celui-ci relève de la stricte liberté individuelle. Il va de soi que l’on parle là de l’homosexualité et non de la pédophilie. De l’amour entre des hommes ou des femmes de même sexe ADULTES et CONSENTANTS. Lors de son dernier congrès, l’AMDH a inscrit cette question à son ordre du jour. Elle est la seule ONG des droits de l’homme à oser publiquement prendre position sur ce plan.