6 août 2004
Jaidi Larabi (560 articles)
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Les oubliés des vacances

Les départs masquent de profondes inégalités entre les groupes sociaux : si la majorité des cadres supérieurs partent en congé, ils sont une minorité parmi les ouvriers et les agriculteurs. Pour beaucoup de jeunes, été rime avec galère, celle des petits boulots. Parmi les personnes qui ne partent pas, la majorité y est contrainte par manque de moyens.

Boucler ses valises, prier le voisin d’avoir l’œil sur la demeure, fermer l’eau, le gaz et couper l’électricité. Tous les signes du bonheur proche. Ah ! les vacances… Même les kilomètres infernaux à parcourir ne pourront ternir la mine du futur vacancier. Oui, mais voilà, tout le monde n’a pas cette chance. Chaque année, les familles qui se mettent au vert sont de loin moins nombreuses que celles qui restent à la maison. Ni sable chaud ni bon air de la montagne. Le modèle véhiculé par les médias, qui voudrait qu’une part croissante de la population passe l’été à la plage ou à la montagne, tout en pratiquant quelques escapades le reste de l’année, ne correspond pas à la réalité vécue par une majorité de Marocains.
Combien sont-ils à prendre des vacances ? Combien dépensent-ils ? Les Marocains qui passent leurs vacances à l’étranger font l’objet d’un recensement rigoureux. Ils sont près de 1,5 million de personnes, et dépensent en moyenne trois mille dirhams par personne au cours de leur séjour. Les voyages sur le territoire national sont moins bien cernés par les statistiques. Phénomène presque exclusivement urbain (90%), les vacances occasionnent une dépense moyenne de 1 500 dirhams par ménage urbain, soit 2,6% du budget annuel. Où vont-ils et où logent-ils ces heureux juilletistes ou aoûtiens ? Les nationaux consomment à peine le quart des nuitées touristiques déclarées. Sept destinations sont privilégiées : Tanger, Tétouan, Fès, Casablanca, Rabat, Marrakech et Agadir. Par catégorie d’hébergement, les nationaux s’adressent plutôt à des hôtels non classés. Les séjours sont effectués essentiellement dans les campings, chez les parents et amis ou chez l’habitant, ou dans des structures d’hébergement social.
Sur le long terme, la tendance est à une élévation du taux de départ en vacances. Mais cette tendance mérite d’être nuancée ; la diffusion des vacances est plutôt lente. Ceux qui partent se dorer au soleil le font moins longtemps. Non seulement le taux de départ stagne, mais de fortes inégalités persistent sous le soleil. La démocratisation des vacances avance donc, mais elle masque surtout des pratiques très différentes. Chacun profite du même soleil, mais pas de la même manière. Entre la villa de Cabo Negro, le camping de Témara et la virée chez la famille, à Agadir, il y a des différences. Sans porter de jugement de valeur sur les vacances des uns et des autres, on regroupe sous le même mot de vacances des pratiques qui n’ont parfois rien à voir, si ce n’est de se trouver loin de son lieu de travail. Bref, pendant les vacances, les inégalités continuent.
Qui sont donc les oubliés des congés ? Il ne s’agit pas seulement des pauvres parmi les pauvres. Les départs masquent de profondes inégalités entre les groupes sociaux : si la majorité des cadres supérieurs partent en congé, ils sont une minorité parmi les ouvriers et les agriculteurs. Pour beaucoup de jeunes, été ne rime pas avec boîte de nuit et sable fin. Ils sont nombreux à subir la galère des petits boulots en période de vacances. Parmi les personnes qui ne partent pas, seule une minorité reste par choix ou s’y résout pour des raisons familiales (décès, naissance, etc.) ou parce que leur santé ne le leur permet pas. L’explication la plus importante est financière : ils n’ont pas les moyens de partir. L’appel du large subit la contrainte du revenu. Une contrainte d’autant plus forte que les prix des prestations touristiques ne sont pas toujours très sages. La valse des étiquettes en période de budgets étriqués rebute plus d’un vacancier. Au-delà du revenu, de nombreux facteurs s’accumulent pour renchérir les vacances pour les moins bien lotis. On sous-estime, par exemple, les coûts de déplacement. Quant à l’hébergement, les familles les plus aisées sont aussi celles dont le patrimoine permet souvent des congés à moindre frais. Même chose pour les réseaux d’amis : on s’invite largement entre personnes de milieux sociaux similaires. Et il est vrai que les joies du camping en famille ne sont pas toujours évidentes… quand on apprécie le calme. En somme, l’accès aux vacances reste un rêve pour des millions de Marocains. Et le sujet intéresse encore peu l’Etat

Jaidi Larabi

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