22 septembre 2006
Jaidi Larabi (560 articles)
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Les chômeurs se ramassent à  l’appel

La situation de l’emploi au Maroc est bien
plus dégradée que la version officielle ne le laisse penser. Chacun le sait bien. Au bout du compte, le chemin qui conduit au plein-emploi est donc beaucoup plus long qu’on ne fait semblant de le croire…

Combien y a-t-il de chômeurs au Maroc ? La question est simple, la réponse ne l’est pas. La polémique sur les derniers chiffres du chômage publiés par le Haut Commissariat au Plan viennent de le rappeler. Et quels que soient les critères utilisés, force est de constater que les statistiques peinent à appréhender fidèlement la galaxie chômage. Comptabiliser le nombre de chômeurs est d’abord une affaire de statistiques. Heureusement, on dispose d’une source d’information : l’enquête-emploi de la direction des statistiques. Le critère retenu est la définition internationale du chômage fournie par le Bureau international du Travail (BIT) : «être sans travail, en rechercher un et être immédiatement disponible pour occuper un emploi». Chacune de ces conditions peut faire l’objet de nombreuses interprétations, si bien que cette définition ne règle pas tous les problèmes, mais au moins a-t-on un cadre strict. Si cette norme a le mérite de faciliter les comparaisons internationales, elle demeure terriblement restrictive : il suffit ainsi d’avoir travaillé quelques heures dans la semaine précédant l’enquête pour ne pas être considéré comme chômeur.

De plus, en prenant la précaution de se limiter aux personnes qui sont sans emploi et qui cherchent un emploi, le chiffre obtenu ne mesure pas forcément le chômage. On peut compter d’une autre façon, en intégrant au sein des chômeurs les personnes qui se trouvent sorties du marché du travail et qui, potentiellement, sont des demandeurs d’emploi. Il y a les chômeurs «découragés» qui ne renouvellent pas leur demande, les chômeurs «cachés» qui ne se déclarent pas «parce que ça ne sert à rien», les chômeurs «occupés» auxquels on a trouvé une formation, un stage rémunéré et qui, du même coup, sortent des statistiques. Et puis, il y a le développement des franges du chômage (sous-emploi, temps partiel subi, intérim), conséquence de la remise en cause croissante du lien salarial traditionnel. Enfin il y a les petits boulots qui contribuent à faire baisser artificiellement le chômage. Ni employés, ni chômeurs : à quel ensemble raccrocher ces travailleurs ?

Conséquence : le nombre de chômeurs au sens large et celui des «chômeurs BIT» ne coïncident pas. On peut saisir l’ampleur de l’écart en mesurant la différence entre la population en âge d’activité et la population employée. Elle est énorme. Plus surprenant est l’écart entre l’enquête emploi et le recensement de la population. Les chiffres devraient être identiques. Or, il n’en est rien. Une partie de l’explication tient à la différence de date de réalisation, une autre à la différence de «champ» et une autre à la façon dont sont interprétées les réponses incohérentes dans les deux sources. Qui sont ces personnes qui se sont déclarées (ou qui ont été classées) inactives lors de l’enquête, et chômeuses lors du recensement (l’inverse étant nettement moins fréquent) ? Presque toujours des femmes, analphabètes et peu ou pas diplômées et d’âge moyen : des ouvrières dans différentes activités précaires, des femmes de l’informel, des aides familiales dans le milieu rural… Bref, les plus démunies et les plus exclues. Faux chômeurs? Certainement pas : elles sont en attente d’emploi, mais leur faible chance d’en trouver fait que ce désir d’emploi – bien réel – ne se traduit pas en recherche active. Face à l’enquêteur, elles ne parviennent pas à masquer cette faible recherche : intimidées, elles finissent par avouer qu’elles n’y croient plus. Au contraire, au recensement, elles peuvent dire «souhaiter travailler» sans crainte. Dans un cas, la peur d’être jugées, dans l’autre l’expression d’un désir profond.

Le «halo» du chômage camoufle des détresses profondes que les statistiques ignorent. Utiliser un thermomètre calibré ne fait pas tomber la fièvre et l’appréciation que porte la population sur la situation de l’emploi n’en est guère modifiée, puisqu’elle s’alimente d’abord d’une expérience concrète. La situation de l’emploi au Maroc est en réalité bien plus dégradée que la version officielle ne le laisse penser. Chacun le sait bien. Au bout du compte, le chemin qui conduit au plein-emploi est donc beaucoup plus long qu’on ne fait semblant de le croire…

Jaidi Larabi

Jaidi Larabi