30 janvier 2004
Lavieeco (25577 articles)
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Le combat des Marocains

Avec l’éloignement des faits, l’histoire du Maroc moderne commence
à s’écrire. «Combat des Marocains»,
de Abdellah Rachd, participe au processus, rend hommage aux héros inconnus
de la Résistance, égratigne quelques grands noms et tente – un travail
de fourmi – de réunir les fragments d’une mémoire éclatée.

L’histoire est un enjeu de pouvoir avant d’être un enjeu de mémoire. Ainsi, plus on se rapproche des faits, plus la vision est opaque. Celui qui a le pouvoir tient à avoir la mainmise sur la mémoire. C’est lorsque la chape des intérêts et le prisme idéologique s’allègent qu’on commence à voir clair. L’histoire du Maroc moderne est en train de se faire. Tenez, quelques titres de livres de bonne facture qui viennent de paraître. Oeuvres de quelques amateurs qui risquent de devenir classiques. Les gens du métier s’adressent aux gens du métier et oublient de communiquer avec le grand public. Vous connaissez bien sûr Héros sans gloire de Mohamed Bennouna, livre primé, qui a jeté un regard rétrospectif sur les événements de 1973. Vous connaissez, moins peut-être, le livre de feue Selma Lezreq, La France et le retour de Mohammed V, véritable fouille sur les péripéties politiques et diplomatiques qui ont précédé l’indépendance. Dans le même sillage, je cite le livre Combat des Marocains de Abdellah Rachd, qui vient de paraître. C’est sur ce dernier que je voudrais m’attarder quelque peu. Le livre présente «le vice rédhibitoire» d’être écrit en arabe, à compte d’auteur. Aucune maison d’édition ni centre de recherche ne l’a parrainé. Et pour cause. L’auteur ne fait pas dans la doxa et son engagement résolu à rendre hommage aux héros inconnus qui ont porté le combat pour l’indépendance ne s’embarrasse pas à égratiner quelques grands noms. Cela n’a pas manqué d’attirer sur lui les foudres de quelques professionnels de la politique ? Oeuvre d’un aigri ? peut-être. Travail sérieux ? sûrement, et c’est ce qui compte.
Il y a d’abord un éclairage sur les mobiles des résistants. Il procède d’une vision, peut-être intuitive, mais authentique, d’un Maroc libre politiquement mais surtout culturellement. Ce n’étaient donc pas des actions isolées, des actes gratuits ou œuvre de dévoyés criminels. Il meurent pour le pays, en connaissance de cause, et tiennent, face à la potence, à garder l’image du bleu du ciel de leur pays. L’auteur est historien certes, mais apologétique aussi. Il ne souffle mot sur les dérives de la Résistance.
Quand on tire dans le dos de quelqu’un, fût-il un pilier de la répression, quand on tue un chauffeur de camion qui fait sa sieste, quand on jette une bombe dans un lieu de recueillement, ce ne sont pas seulement les auteurs de tels actes qui s’en trouvent touchés, c’est la cause même qu’ils défendent qui se trouve éclaboussée. Et la cause que défendait le peuple marocain était juste et il ne faut pas s’embarrasser à condamner les dérives commises au cours du combat pour l’indépendance.
Il y a les faits. L’auteur, dans un travail de termite, initialement une thèse de Doctorat d’Etat, reconstitue les morceaux d’une mémoire éclatée, voire tronquée. Il puise dans les archives, la presse, les documents inédits, les témoignages directs des acteurs. Le puzzle des faits est mieux reconstitué que celui, partial, des partis politiques, ou partiel, du Protectorat et de ses affidés.
Il y a la mémoire et le devoir qu’elle commande. Les grands noms, Zerktouni, Fetouaki, Roudani et autres, sortent de l’anonymat de la célébrité. Ce sont désormais des parcours, une vision et les vicissitudes qui ponctuent un combat. Ils nous sont présentés tels qu’on devrait les connaître. Une nation n’existe que pour la mémoire qu’elle témoigne à celles et ceux qui l’ont faite.
Un espoir trahi ? Le combat pour l’indépendance se doublait d’un combat pour la démocratie. L’idéal fut avorté par une machine répressive formée à l’école coloniale. Exhumer le passé en l’analysant est la seule manière de l’exorciser. Cet exercice intellectuel d’un Rachd n’est point futile ou inutile. Il procède de cet exercice collectif auquel les Marocains, au niveau officiel comme à celui des forces influentes, se sont adonnés : une catharsis collective. On ne peut tourner la page qu’une fois qu’on l’a lue, dit-on.
Ce livre est une lecture de ce passé composé. Là où le bât blesse, c’est son jugement dur pour ses compagnons de route, les socialistes, qui auraient trahi et la mémoire et l’espoir que mettaient en eux les masses. Trop tôt pour en juger. Ses jugements acerbes sur la base d’un constat amer : pauvreté, dissolution des mœurs, recettes technocratiques de gouvernance, trahison des clercs, ne cèdent pas au désespoir.
Le Maroc ou ses jeunes peuvent entreprendre l’avenir s’ils tirent les enseignements du passé. Le combat continuera sous des formes inédites. Il y aura, j’en suis convaincue, une résistance culturelle, contre les dominations culturelles qui nous guettent. Préparez-vous !