L’art de juger sans déclencher des protestations
13 février 2019
Fadel Boucetta (437 articles)
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L’art de juger sans déclencher des protestations

Les délits commis sont minimes, surtout des petits larcins dont les auteurs sont, le plus souvent, des personnes ordinaires au casier judiciaire vierge. Mais comme dit l’adage, l’occasion crée le larron. Et c’est par un effet de groupe que les jeunes banlieusards s’enhardissent, s’encouragent mutuellement, voulant profiter de leur passage en ville pour faire, si l’on ose dire, «quelques emplettes».

Dimanche, c’est jour de match, et les artères de la ville connaissent une grande affluence ; il y a beaucoup de monde, l’ambiance est bon enfant, et les supporters sont, en majorité, des gens pacifiques. Mais on sait aussi que dans tous les rassemblements de foule, il y a quelques «méchants», qui veulent en profiter pour dévaliser des magasins. Du coup, les lendemains de match, l’affluence est grande, au tribunal pénal Ain Sebââ, et les magistrats, en bons connaisseurs de leurs concitoyens, le savent bien, et se préparent en conséquence: on prévoit deux salles d’audience en plus, réservées aux flagrants délits ; on réquisitionne quelques juges en renfort, ainsi que des effectifs policiers en surnombre. Lesquels, de leur côté, n’ont pas lésiné sur le matériel, menottes à foison, cars de police déployés, et contrôles sévères à l’entrée des salles d’audience.

Le décor étant planté, le «spectacle» peut commencer. Il peut paraître éhonté de parler de spectacle, mais c’est un fait : les salles sont aussi bondées que dans un théâtre : on retrouve pêle-mêle les familles des prévenus et celles des victimes, les amis, les proches, ainsi que …de nombreux badauds, dont beaucoup de lycéens, venus assister aux audiences. Les gens normaux aiment se délecter des problèmes de leurs prochains, et se sentent doublement rassurés devant ce triste spectacle de la misère humaine. D’abord, car ils sont satisfaits d’être du bon côté de la barrière, ce sont des citoyens honnêtes, qui n’ont rien à voir avec la Justice, et s’en réjouissen. Ensuite, ils affichent leur satisfaction devant le fonctionnement du système judiciaire : heureusement, se disent-ils, qu’il existe des juges, des procureurs, pour mater cette racaille qui sévit dans nos rues, et mettent en péril nos vies et celles de nos proches, ainsi que nos biens: voitures, magasins ou autres mobiliers urbains.

La réalité est bien plus nuancée, car dans le box des prévenus, c’est avant tout de misère humaine qu’il s’agit. Les petits délinquants que l’on juge ne sont pas des vedettes du grand banditisme, c’est le tout-venant de la délinquance ordinaire. Dans la «cage» des prévenus, les mis en cause sont anxieux, apeurés, impressionnés par le décorum judiciaire : grandes salles, plafonds élevés, magistrats en tenue, policiers nerveux, familles angoissées… Les délits commis sont mimines, surtout des petits larcins dont les auteurs sont, le plus souvent, des personnes ordinaires au casier judiciaire vierge. Mais comme dit l’adage, l’occasion crée le larron. Et c’est par un effet de groupe que les jeunes banlieusards s’enhardissent, s’encouragent mutuellement, voulant profiter de leur passage en ville pour faire, si l’on ose dire, «quelques emplettes»…

Du côté des magistrats, la quiétude est de mise. Ils en ont vu d’autres, et pour eux, rien que de plus naturel que de distribuer quelques dizaines d’années de prison en une seule audience. La paix sociale est à ce prix, rien ne pourrait troubler leur sérénité. Surtout que, eux, connaissent bien le fonctionnement de la machine judiciaire qui, fort astucieusement, se repartit les tâches : aux juges de première instance de taper fort sur les prévenus, ça fait peur et ça sert de leçon aux apprentis casseurs. Mais dans quinze jours, quand les passions se seront estompées, les magistrats en appel sauront se montrer plus cléments, et œuvreront à abaisser les peines prononcées, et à libérer bon nombre de personnes interpellées. Quinze jours de détention, c’est plus que suffisant pour que la leçon soit comprise…et on ne reverra pas de sitôt dans le box ceux que la Justice qualifie de primo-délinquants…. Telle est la routine quotidienne des flagrants délits, loin de l’agitation du centre-ville, tout en douceur…mais dans la fermeté ! Et, tel est l’art de juger son prochain, sans pour autant déclencher des troubles et protestations à tout-va.

Fadel Boucetta

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