1 juillet 2005
Najib Refaif (621 articles)
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La tentation de la lenteur

Il est faux de croire que ceux qu’on appelle «paresseux» sont des inactifs, ils obéissent seulement à  leur propre organisation du temps de vivre. Mais ce dernier n’a rien à  voir avec une quelconque «société de loisir» qui n’est, en dernière analyse, qu’une autre forme du consumérisme effréné et du productivisme ambiant.

Dans une récente chronique de l’écrivain Sobhi Hadidi, parue dans le quotidien Al Qods, le chroniqueur citait un discours du président syrien Bachar Al Assad qui disait, en résumé, qu’«il est préférable de marcher comme la tortue dans le bon chemin, que de sautiller tel le lièvre dans le mauvais.» Tout en se gaussant de cette perception de la lenteur chez les Arabes, le chroniqueur n’en a pas moins passé en revue les différentes expressions d’une nouvelle tendance vers le ralentissement dans les pays occidentaux et au Japon à travers quelques publications récentes et des associations vantant et défendant la paresse. En effet, on trouve de plus en plus de gens pour faire l’éloge de la lenteur dans un monde où tout se précipite. Et comme le rappelle Sobhi Hadidi, les Arabes ont été aussi des précurseurs dans cette propension au moindre effort. On en veut pour preuve toute une littérature et des dizaines de proverbes invitant plus à tirer au flanc qu’à tirer sur la corde. Mais pour une fois que des Occidentaux donnent raison à cette philosophie, on ne va pas les contredire. Cependant, on vous opposera l’argument imparable : en Occident et au Japon, ils peuvent se permettre de lever le pied car ils ont fait du chemin depuis le temps qu’ils courent. Chez nous, la lenteur est un fait quotidien sinon une façon de vivre et aller moins vite que cela, c’est faire du sur-place. Restons dans la paresse et le bien-être pour évoquer cette nouvelle pub qui vante une marque de literie en mousse. En marocain on appelle ça des lits de «ponge», mot dérivé, ô ! combien, d’éponge mais à une lettre près on ne va pas en faire un couscous. Cette pub, donc, possède un label garanti, dit-elle, par Al jamiaâ al Watania li Arraha Wa Annaoum. Traduction et ça ne s’invente pas : l’Association nationale du repos et du sommeil. On peut identifier le produit labellisé grâce à une main avec le pouce en haut, signe que c’est cool la vie ! Bon, on peut ne pas aimer un lit en matière synthétique, c’est- à-dire «dial l’ponge» – invention qui a ringardisé la bonne vieille laine de mouton que les mamans étalaient sur les terrasses ensoleillées après les avoir nettoyées de scories et autres piquants -, on peut donc détester ce «ponge», tout en appréciant cette pub qui invite à se la couler douce à l’ombre des persiennes par cette météo caniculaire. Et tout ça ne peut être mauvais pour le moral en ces temps d’hypocondrie générale, même si ça ne va pas aider à inaugurer le nouvel horaire continu dans les administrations. Mais on ne peut pas tout avoir dans la vie. Revenons à cette littérature occidentale qui incite à ralentir le pas, pour citer l’écrivain et philosophe Pierre Sansot qui a pris quand même le temps d’écrire un manuel intitulé justement Du bon usage de la lenteur. Défendant les rêveurs qui cheminent dans la vie la tête en l’air et broutant les étoiles comme d’autres avalent des kilomètres pour se rendre au boulot, l’auteur écrit : «Ce qui est nouveau, c’est que l’agir apparaît aujourd’hui comme une valeur supérieure, comme si faute d’agir, un individu s’exténuait et disparaissait. De ce fait, les rêveurs, ceux qui contemplent ou qui prient, qui aiment silencieusement ou qui se contentent du plaisir d’exister, dérangent et sont stigmatisés.» En fait, ce à quoi il veut en venir, c’est que l’on peut se contenter de peu sans pour autant renoncer à la réussite de son existence. C’est l’art du peu, thème auquel l’auteur a d’ailleurs déjà consacré un livre sous ce beau titre minimaliste : Les gens de peu. Par ailleurs, il est faux de croire que ceux qu’on appelle «paresseux» sont des inactifs, ils refusent seulement de faire ce qu’on leur demande et obéissent à leur propre organisation du temps de vivre. Mais ce dernier n’a rien à voir avec une quelconque «société de loisir» qui n’est, en dernière analyse, qu’une autre forme du consumérisme effréné et du productivisme ambiant. Le même Sansot, dans un dossier consacré à la paresse par Le Magazine littéraire (juillet-août 2004, un excellent numéro qui a largement inspiré cette chronique ), explique ce qu’il entend par oisiveté: «Elle instaure en nous la vacance nécessaire pour nous éblouir de ce que le cours du monde a l’obligeance de nous proposer.»

Najib Refaif

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