5 octobre 2007
Hind Taarji (537 articles)
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La sagesse des grands

«Nous les Arabes, nous ne sommes ni plus mauvais
ni meilleurs que les autres. Mais les autres ont des lois qui leur définissent des limites. La priorité donc,
chez nous, c’est d’imposer la suprématie de la loi
sur les appétits personnels.»

La Palestine vient de perdre l’une de ses grandes figures morales et historiques. Haider Abdel Chafi, chef de la délégation palestinienne aux premiers pourparlers de paix avec les Israéliens en 1991, à Madrid, puis en 92-93, à Washington, s’est éteint ce 25 septembre à Gaza. Toute la Palestine pleure cet homme politique d’une rare intégrité qui mena de front la lutte pour la libération nationale et celle pour le respect des droits de l’homme. Dans son esprit, ces deux combats étaient indissociables. Mais malgré un engagement qui ne s’est jamais démenti, ses yeux se sont refermés dans la plus triste des conjonctures. Gaza, sa ville natale, est une prison à ciel ouvert et les Palestiniens, échouant à entamer la cuirasse de l’ennemi, s’y entredéchirent avec une rage suicidaire.

Il m’a été donné d’interviewer Haider Abdel Chafi chez lui, à Gaza, dans l’année qui suivit l’éclatement de la seconde intifada. Discuter avec cet homme qui avait traversé le siècle et vécu chaque étape de la question palestinienne fut un moment d’une exceptionnelle richesse. Malgré ses quatre fois vingt ans, le Dr Haider Abdel Chafi conservait une magnifique prestance. Grand de taille, il dégageait l’aura de ceux dont les principes su-rent résister aux blessures et aux déceptions de la vie. Né en 1919, Haider Abdel Chafi avait tout connu : la Palestine de la coexistence judéo-musulmane, celle de l’affrontement, puis la longue descente aux enfers. Enfant, il avait expérimenté la coexistence avec l’autre. Aussi, tout en luttant âprement pour la libération de sa terre, il ne diabolisa jamais l’adversaire, considérant «que la présence juive est une réalité qui doit être reconnue». Dans le même temps, il fut un opposant notoire aux accords d’Oslo, considérant que ceux-ci, en n’exigeant pas l’arrêt de la colonisation israélienne, étaient viciés à la base. «En 1948, nous refusions les juifs venus en Palestine dans le cadre de l’immigration. Dans les années 1970, nous avons modifié notre position dans le sens de l’acceptation du principe d’un Etat démocratique où juifs, chrétiens et musulmans vivraient sur un pied d’égalité. Dans les années 80, ce fut celui des deux Etats. Aujourd’hui la question est de savoir pourquoi nous avons été à Madrid en 1991, puis ensuite à Washington. Nous sommes partis avec l’espoir que les Américains allaient adopter une attitude équilibrée. Mais cet espoir est mort sur la table des négociations lorsque nous avons demandé à Israël d’arrêter la colonisation, qu’il a refusé et que les Américains se sont tus. Dès cet instant-là, j’ai dit à Abou Amar (Yasser Arafat) que cette négociation ne mènerait à rien. Quand le processus d’Oslo a commencé, Israël a exploité cette période pour accentuer sa colonisation. Son programme de routes de contournement a découpé le territoire palestinien et l’a transformé en bantoustans. Voilà toute l’histoire en résumé » (extrait de l’interview réalisée avec l’intéressé en 2001).

Avec Fayçal Husseini, décédé en 2002, Haider Abdel Chafi représenta l’autre pôle de référence des «Palestiniens de l’intérieur», ainsi nommés par rapport à ceux de la diaspora qui, partis dans la foulée des guerres successives, ne rentrèrent en Palestine qu’après 1999 avec Yasser Arafat. Médecin, nationaliste et laïc, Haider Abdel Shafi a écoulé toute sa vie sur place. Vice-président du premier Conseil national palestinien tenu à Jérusalem en 1964, il fut l’un des membres fondateurs de l’OLP. Sans doute en raison de sa qualité de praticien, son action se déroula parallèlement et dans le champ politique et dans le champ associatif. Avec une dizaine d’autres militants, il créa en 1967 le Croissant rouge palestinien, la première association à voir le jour sous occupation israélienne. Engagé sur plusieurs fronts, ses casquettes ont été multiples. Président du Croissant rouge (bande de Gaza), Commissaire général de la Commission indépendante pour les droits des citoyens, membre fondateur de l’Initiative nationale palestinienne lancée en 2002, il fut également celui dont l’élection en 1996 au Conseil législatif pour Gaza remporta le plus grand nombre de voix.

Tout en restant respectueux des institutions, Haider Abdel Chafi était très critique à l’égard de l’Autorité palestinienne. Il reprochait en particulier à Yasser Arafat son apathie face à la corruption qui sévissait autour de lui. Vers la fin de sa vie, son action se focalisa prioritairement sur le terrain du combat pour la démocratie. «Ici en Palestine, nous n’avons pas de situation de droit. Il y a une dilapidation des biens publics. Notre problème s’aggrave en raison de l’anarchie dans laquelle nous vivons et de notre incapacité à mettre à profit nos capacités. Si la démocratie se concrétisait dans ce pays, nous ne resterions pas dans cette situation. (…) Nous les Arabes, nous ne sommes ni plus mauvais ni meilleurs que les autres. Mais les autres ont des lois qui leur définissent des limites. La priorité donc chez nous, c’est d’imposer la suprématie de la loi aux appétits personnels. Les organisations politiques auraient dû aider à l’éclosion de la démocratie. Or ce sont celles qui bloquent la démocratisation. Aussi les gens perdent-ils confiance en elles».

Voilà des mots qui nous parlent, notamment dans le contexte actuel. Haider Abdel Chafi savait cependant le temps indispensable à la maturation des choses. Il avait gardé à l’esprit cette réflexion d’un constitutionnaliste anglais qui lui rappela qu’au pays de sa Gracieuse Majesté, deux cents ans furent nécessaires pour aboutir au système démocratique actuel. Par ailleurs, dans son cœur vivait le souvenir du rabbin Abou Youssef, l’ami de son père qui venait régulièrement à la maison et de son rituel à lui, enfant, allant éteindre chaque samedi les lumières de la famille juive voisine. Sa lutte, tout en ne fléchissant jamais, en resta noble. Conscient du poids de l’histoire, Haider Abdel Chafi avait la sagesse des grands.

Hind Taarji

Hind Taarji