La bataille du temps
29 novembre 2018
Najib Refaif (621 articles)
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La bataille du temps

Vendue et emballée en une journée en fin de semaine, l’heure en question, ô combien ! a pris de court l’ensemble du pays et détraqué l’horloge commune des uns et l’heure digitale des autres. Même Google ne savait plus à quelle heure se fier et les androïdes non plus.. L’horloge du salon, heureusement, donnait l’heure exacte, c’est-à-dire GMT+1, alors que les horloges électroniques avaient tout faux…

«Le temps nous égare, le temps nous étreint…», disait Jacques Prévert, poète des choses de la vie, dans un poème usant d’une jolie figure de style (paronomase) qui joue malicieusement et phonétiquement avec les mots «gare et train» : «…Le temps nous est gare, le temps nous est train». (Les gens de l’ONCF seraient bien inspirés de méditer ces vers s’ils veulent se mettre sur de bons rails). Récemment, en effet, ces deux mots ont, à juste titre, alimenté une intense et furieuse actualité après le tragique déraillement d’un train à Bouknadel. Peu de temps après, c’est justement la question du temps qui a fait débat. L’adoption de l’heure d’été a pris tout le monde de court, y compris ceux qui l’ont promulguée, ce qui est un comble. Et comme nous avons un peu de temps, faisons un peu d’histoire. Le pays avait adopté cette heure au mois de mars 2012 et cela avait déjà soulevé, en son temps, la colère d’un certain nombre de Marocains. Mais comme l’été est une saison qui invite au calme, et sachant que l’on revenait à l’heure normale pendant le mois de Ramadan, lorsqu’il coïncidait avec cette période estivale, tout le monde ou presque s’y était résigné. Après tout, une heure de plus ou de moins lorsqu’on a tout son temps, il n’y a vraiment pas de quoi lancer une «bataille du temps». Mais voilà que l’on a décidé de se mettre à l’heure GMT+1 toute l’année sans crier gare (comme dirait l’autre) et sans se concerter, ni même communiquer puis expliquer une décision aussi importante qui ne manquera pas d’avoir des répercussions sur la vie des gens au quotidien. Vendue et emballée en une journée en fin de semaine, l’heure en question, ô combien! a pris de court l’ensemble du pays et détraqué l’horloge commune des uns et l’heure digitale des autres. Même Google ne savait plus à quelle heure se fier et les androïdes non plus. L’horloge du salon, heureusement, donnait l’heure exacte, c’est-à-dire GMT+1, alors que les horloges électroniques avaient tout faux. Les vieilles montres ont pris leur revanche et ce dimanche-là, ceux qui se lèvent tôt et les faiseurs de la grâce matinée ont pris leur petit-déjeuner ensemble. Le Maroc qui se couche tôt a rencontré son frère lève-tard…A un ami qui m’a avoué que son horloge murale est arrêtée depuis fort longtemps, faute d’être remontée régulièrement, je lui ai conseillé de ne plus la toucher. De toute façon, même une horloge détraquée donne l’heure juste deux fois par jour.

C’est justement à propos de l’heure juste qu’il a été question depuis des jours. Dès le lendemain de l’adoption de la nouvelle heure, outre les fonctionnaires et les employés du secteur privé, ce sont les élèves et leurs parents qui étaient restés dans le noir, et ce n’est pas une image. En effet, à 7 heures du matin il fait encore nuit en cette saison et nul ne savait si les horaires des uns et des autres ont été officiellement changés. Des écoliers en colère, ou pour s’amuser, sont sortis manifester en brandissant des drapeaux un peu partout dans le pays. L’ambiance bon enfant -du moins le premier jour avant qu’on enregistre quelques dérapages – et les mots d’ordre amusants qui ont marqué ces manifestations sont un signe mais pas un bon signe. L’école marocaine a bien d’autres problèmes à régler et n’a plus de temps à perdre… On ne sait pas si les responsables de ce changement intempestif de fuseau horaire ont reçu le message à temps. A moins que cet événement ne soit pour eux qu’un simple fait d’hiver.

Pour rester dans les affaires du temps, on sait que le système qui dicte le temps depuis plus d’un siècle est le «Greenwich Mean Time (GMT), qui est un vestige du passé impérial et demeure la fierté des Britanniques. Mais on sait peu qu’il y a quelques années, l’Arabie Saoudite avait voulu mener aux Britanniques une «bataille du temps» en instaurant un «Arabian Standard Time» (AST). Pour ce faire, ils ont construit une horloge géante à la Mecque. L’édifice est doté de toutes sortes de bidules technologiques et autres atours dont, semble-t-il, deux millions d’ampoules électriques qui éclairent l’inscription «Allah Akbar». L’enjeu de cette concurrence temporelle est de donner «l’heure musulmane» à plus d’un milliard de fidèles à travers la planète. De plus, et indépendamment des griefs postcoloniaux, si griefs il y a, un autre argument, scientifique celui-là, est avancé par les initiateurs de l’AST: s’agissant du véritable «centre du monde», sur lequel s’appuient les créateurs du GMT, les gens de l’AST prétendent que c’est bien la Mecque qui bénéficierait du meilleur alignement avec le Pôle Nord. Et comme, par ces temps incertains, le temps égare tout le monde, les initiateurs du GMT ont répliqué par cet argument peu scientifique, flegmatique et teinté d’ironie. En effet, selon un journaliste du quotidien français «le Monde» qui avait couvert cette «bataille» opposant ces «maîtres du temps», les Britanniques ont dit avoir un atout majeur : «Ici, l’heure, c’est l’heure et la ponctualité est une religion».

Najib Refaif

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