Finances publiques : pourquoi l’État doit payer de l’intérêt sur ses dettes
6 décembre 2018
Nabil Adel (9 articles)
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Finances publiques : pourquoi l’État doit payer de l’intérêt sur ses dettes

Certains économistes, et non des moindres, estiment que la spirale infernale de l’endettement public serait due, en grande partie, à l’interdiction au Trésor de se financer directement auprès de Bank-Al-Maghrib et à l’obligation qui lui est faite de passer par les marchés financiers pour lever des fonds.

Selon les tenants de cette thèse, si on permet de financer les dépenses publiques par l’émission monétaire, cela serait de nature à réduire le déficit budgétaire car l’État ne payerait pas, ou payerait peu, de charges sur son endettement. Il utiliserait l’économie, ainsi réalisée, dans des dépenses sociales, telles que l’éducation, la santé, les infrastructures, etc. Après tout, le coût de la dette a été de 2,7% du PIB en 2017 (soit 28 milliards de dirhams), et atteignait même 4,7% du PIB au début des années 2000.

Mais avant de rentrer dans le détail de l’analyse, expliquons comment cela marcherait. Si l’Etat a besoin d’argent, le ministère des finances (le Trésor) créerait un titre de dette sur lui-même (de 1000 dirhams) et le vendrait à un prix inférieur à Bank-Al-Maghrib (980 dirhams). Cette dernière le lui rachèterait, à terme, à sa valeur nominale (1000 dirhams). Au fond, cela reviendrait, pour le gouvernement, à emprunter 980 dirhams à sa Banque centrale à un taux d’intérêt de 2% (980 – 1000/1000). Bank Al-Maghrib créerait ex nihilo ces 980 dirhams et les détruirait au moment du remboursement. Elle dégagerait, au passage, un profit de 20 dirhams qui sera distribué à l’État sous forme de dividende, puisqu’elle (Banque centrale) lui appartient. L’idée est séduisante, alors pourquoi cette saignée de passage par les marchés financiers, quand on peut recourir à la planche à billets à moindre coût  ? Justement, parce que la planche à billets n’est pas sans coût. S’il y a une leçon précieuse à retenir en économie, c’est qu’il n’y a pas de repas gratuits et que quelqu’un finit toujours par payer l’addition. La question est de savoir qui payera et quand. En émettant de la monnaie sans contrepartie en production de biens et services (ce qui est le cas dans cette opération), le pays se retrouve avec plus de monnaie en circulation (980 dirhams) pour les mêmes biens et services produits, ce qui aura pour conséquence d’augmenter leurs prix (selon la loi de l’offre et de la demande). Le consommateur se retrouvera avec plus d’argent, mais les mêmes produits à acheter. Ainsi, par un tour de magie, l’État a mis sa main dans la poche de ce même consommateur sans augmenter les impôts qu’il aura à payer.

En interdisant au Trésor public de présenter ses propres obligations à la Banque centrale (donc à imprimer l’argent nécessaire à ses dépenses), on l’oblige à chercher des liquidités ailleurs, notamment auprès des marchés financiers ou, jusqu’à très récemment, directement auprès de la population. Cela revient simplement à priver le gouvernement des moyens de s’endetter sans frais apparents, et donc, à s’endetter sans limites. Outre les conséquences néfastes de la spirale inflationniste, le financement via la Banque centrale se traduirait par une subordination de la politique monétaire aux besoins de financement du gouvernement, surtout en périodes préélectorales. Le coût caché (car il y en a bien un) est donc une baisse du pouvoir d’achat faisant payer au peuple, à commencer par les plus pauvres, l’endettement «gratuit» de l’État. Ainsi, le passage par les marchés financiers impose à l’Etat une discipline budgétaire, car le coût de la dette lui sera imposé par des investisseurs, en fonction de ses performances économiques, loin de la connivence des cercles fermés où, par l’émission monétaire, le gouvernement décide lui-même du coût à payer. Ces investisseurs sont non seulement nombreux et concurrents, mais nationaux et étrangers. Cette discipline du marché présente, au moins, l’avantage de la transparence et de la rationalisation des dépenses publiques, même si, à la fin, c’est le contribuable qui paye la facture. L’objectif derrière ce passage obligé par les marchés financiers est double. D’abord, assurer l’indépendance de la Banque centrale, et donc de la politique monétaire, à l’égard du gouvernement, notamment dans la stabilisation des prix. Ensuite, rationaliser la politique budgétaire de l’État, en rapprochant ses dépenses, de ses capacités réelles à lever des impôts. En effet, autoriser le gouvernement à emprunter directement et « sans frais », auprès Bank Al-Maghrib aura un effet néfaste sur l’endettement public, car celui-ci serait moins perceptible, et donc plus insidieux. Par ailleurs, n’oublions pas que la richesse créée par une économie est un gâteau aux parts fixes ; une augmentation de la part des dépenses publiques dans le revenu national se fera nécessairement au détriment de la consommation des ménages et de l’investissement privé. L’idée même de financer des dépenses de justice sociale (éducation, santé, sécurité et autres infrastructures de base) par une création monétaire ex nihilo sans que cela soit fondé sur une réelle production de biens et services est non seulement inefficace, mais potentiellement dangereuse. Et pour cause, on crée, par une illusion monétaire à court terme, des dépenses sans pouvoir les soutenir par une création durable de revenus. Certes, la politique monétaire peut jouer, dans des cas bien précis et surtout très limités dans le temps, un rôle de catalyseur de la croissance en finançant par anticipation la création de richesses futures, mais cela suppose que ces dépenses soient effectivement génératrices de croissance. Or, dans le cas du Maroc et, à la lumière des différents rapports officiels pointant les défaillances de la gestion publique, qu’il nous soit permis d’en douter.

Nabil Adel

Nabil Adel